DANS UN CLUB
Me voici au coin de Pail mail et de Regcnts Street. C est le quartier des {jrands c///65 de Londres. Ils dressent leurs masses monumentales de tous les côtés. Le portique de \ Atlicnœum avec sa statue de Minerve, regarde la façade du club nnlitaire, le United service, à travers la |)ortc cntr'ouvcrle duquel on
peut apercevoir, appendus aux murs, de grands portraits de généraux en uniformes rouges ; et plus loin c'est le club des gardes, c'est le Reform, où fréquentent les libéraux; le Carlto7i, où sont les conservateurs ; le Marlboroughy composé àe noble?, \V Oxford et Cambridge, réservé aux élèves d'une des deux universités ; le Travellers dont nul ne saurait être membre, s'il n'a fait un voyage à plus de cinq cents milles de Londres. Les énormes bâtiments tout noirs font songer aux palais de Florence, et ce sont aussi des citadelles contre la rue, contre la promiscuité des rencontres, contre le climat. Par cette après-midi d'été, il ne pleut pas, mais il pèse sur Londres un brouillard jaune qui noie de mélancolie tous les édifices. Il ne faut pas songer aux délices de la flânerie à pied, ce charme de notre adorable, de notre méridional Paris. Et puis^ flâner, serait presque une honte sur ces trottoirs où les passants vont vite, se rendant chacun à leurs affaires, tandis que les cahs filent lestement et que les petits omnibus appellent à eux les retardataires par la voix et le geste de leurs conducteurs... J'entre dans un de ces clubs sur les livres duquel un ami m'a fait inscrire pour un mois. Qu'il est calme, cet asile, au sortir de la rue bruyante ! Qu'il estcomfortable, après ces sensations du jour froid et triste! Le vaste escalier est garni de statues. Des tapis assourdissent le bruit des pas, et la sensation du home s'empare de l'arrivant, qui sait que nulle personne étrangère au club ne peut y pénétrer, même pour une visite. Quelle salle choisir pour s'y installer et y passer une paisible après-midi? A droite, c'est la chambre dite du matin, qui communique avec une autre chambre réservée à la correspondance. Ce ne sont que divans profonds, fauteuils renversés, tables petites et chargées de tous les journaux du monde ou de casiers avec du papier de toute dimension. A gauche, c'est le salon où l'on mange, immense pièce dont toutes les tables s'adossent à des fenêtres ouvertes sur le gazon d'un vert jardin. Quand viendra le soir, sur chacune de ces tables une bougie sera posée, munie d'un abat-jour vert, éclairant d'une lumière discrète le repas préparé, le
visage des dineurs et le verre où blondira le vin du Uliin, où pétillera le champa(;ne. En haut de l'escalier s'étendent les salles de lecture, avec Ténorme bibliothèque, et dans le soussol s'abrite le fumoir, auquel on accède par un couloir que la collection du Times remplit à elle seule. .. Par ce mois daoùt, Londres est vide enfin de toute existence sociale. D'un jour à l'autre, la Saison a fini. C'est l'époque où l'Antjlais qui aime son club en jouit véritablement, comme d une chose à lui et faite à son usa(je. 11 arrive vers les neuf heures, et il déjeune de thé, de poisson, de viandes froides. II faut le voir se promener lui-même, la fourchette à la main, l'assiette de l'autre, autour du vaste buffet où sont disposées les pièces énormes de bœuf rôti, les jambons, les volailles, lesmorceau.v de saumon conservés dans la glace, les tartes dans leurs petits pots à qui la croûte fait comme un dôme. Le clubman lit ensuite les grands journau.x, et cela le conduit jus(|ue vers une heure, — moment auquel il [)ense à son second repas, qui est le lundi. Un peu de viande rôtie lui suffira cette fois, quelques légumes, quelques pâtisseries et un ou deu.v verres de sherrv. H descend au fumoir, allume un cigare, écrit ses lettres; les journaux de I après-midi sont arrivés déjà. Il est cinq heures. Notre homme se montre au seuil de la porte du club. Le brouillard se fond en bruine. A quoi bon sortir, et il monte juscju'à la salle de lecture, reprend un livre commencé, dont il continue à tourner les pages, couché sur un divan, avec une petite table auprès de lui, sur laquelle repose une tasse de thé parmi des tartines. La nuit tombe. Le clubman passe dans le salon de toilette d'où il sort lavé, peigné, brossé, habillé, bref, prêt à faire honneur au repas du soir, qui se terminera par une séance nouvelle dans le fumoir, à jouer au poker, pousser la bille du billard ou causer en buvant de l'eau-de-vie coupée de soda... Y a-t-il une vie au dehors? Y a-t-il un monde? Et le clubman, qui est un vieux garçon, rentre dans sa maison vers minuit, avec le seul regret qu'on n habite pas la maison du club la nuit aus>i.