DIMANCHE LONDONIEN
Je voudrais plaider ici pour toi, ô Dimanche anglais, toi, si moqué, si calomnié, — si délicieux pourtant ! Je voudrais dire la douceur de ton vaste silence et comme Fâme de repos qui flotte dans ton atmosphère immobile. N'est-tu pas réellement une bienfaisante mort de chaque semaine, comme le sommeil, dit quel(|ue part Shakespeare, est une bienfaisante
mort de chacun de nos jours ? Pas un bruit ne trouble la
quiétude endormie de la rue. A peine si, de temps à autre, le roulement d'une voiture qui passe au lointain atteste que la ville est encore vivante. Mais plus de cris d'enfants qui jouent, mais plus d'appels de marchands ambulants, plus de sonneries du garçonnet qui apporte les dépêches, et c'en est fini aussi des deux coups de marteau brefs et réguliers par lesquels le facteur, après avoir glissé les lettres dans la boite, marque son passage de maison en maison. La poste et le télégraphe s'abstiennent, ce jour-là, de rappeler au commerçant ses affaires maudites, au voyageur ses lointains devoirs. La béatitude du parfait loisir tombe du ciel avec la lumière gaie de cette journée d'été. Une fois seulement, depuis le matin jusqu'au soir, cette somnolence de la petite rue est troublée par le passage de l'Armée du Salut. Parmi les ronflements des cuivres, les fidèles de cette secte populaire défilent, et sur leur visage exalté rayonne l'ardeur des obscurs fanatismes, tandis qu'ils chantent éperdument et indéfiniment : « L'agneau qui saigne ! l'Agneau qui saigne ! » Ils s'éloignent, et de nouveau la petite rue aristocratique des environs de Hyde-Park reprend sa quiétude, avec ses coquettes maisons, que des jardinets bien tenus précèdent et que des jasmins revêtent de leurs branches fleuries. Du fond de la chambre où le soleil entre clairement, qu'il est doux de s'abandonner à la détente déli-
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cieuse de tout l'être dans le néant de ces heures vides ! Ah î Ceux qui t'ont maudit, adorable dinianclie an{;lais, ceux-là n'ont jamais connu les surchargées de Tactivité, les fièvres lassantes du travail pressé, la hâte effrénée de l'existence des villes... De quart d'heure en quart d heure, sur ce trottoir désert, passent des dames en toilette, des hommes et des [jarçons en chapeau de haute forme, qui vont au service ou qui en reviennent. Pour celui qui a la tristesse de ne point prier avec les autres, c'est le moment de se recueillir, de s abandonner à la volupté rare de sentir que les heures sont des heures et non pas des instants, rapides comme l'éclair et brillants comme lui. — C'est le moment de goûter cette sensation, supplice des âmes vaines, délice des âmes songeuses : la longueur du temps.
KlLLi; DES IlUKS
« Où vas-tu, jeune soldat? " dit le poète, et moi je dis : — » Où vas-tu, fille des rues, /////anglaise de dix-huit ans, avec tes yeux clairs comme de l'eau, avec tes cheveux blonds coupés courts par derrière, avec ta bouche de rose et tes joues d'enfant? Où vas-tu, petite girl^ sur ce trottoir de Piccdiiilly , lorsque l'horloge du palais de Saint-James, là-bas, au bout de la rue, marque plus de dix heures et (jue les maisons vertueuses commencent à éteindre leurs fenêtres? Avec ta robe claire, ton large chapeau, tes mitaines rouges, lu souris au passant d un sourire presque ingénu, et ce que tu cherches, c'est de quoi vivre demain sans travailler. Si lu n'arrives ici (|u'à dix heures, c'est (jue tu viens à pied, de loin, de très loin, d un (juartier dans les faubourgs où les maisons coûtent meilleur marché. Tu vis là-bas avec quel<{u'une de tes camarades d'école (|ui s'en est allée en chasse de son côté. Demain matin, une de vous, les manches retroussées, un chapeau à Heurs sur
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la tête, nettoiera les vitres de la maisonnette, tandis que l'autre préparera le thé, les morceaux de viande rôtie et les tartines sur la table de votre salon où un Shakespeare se heurte à des romans illustrés. Mais ce soir? De passants en passants, tu erres, quasi candide, point effrontée, point brutale, et à celui qui te renvoie moins durement que les autres, tu demandes de quoi boire une gorgée d'eau-de-vie. Tout à l'heure je pourrai te voir debout auprès du comptoir d'un bar, au milieu d'autres filles, jeunes et douces comme toi, parmi des hommes en haillons, et ton visage d'ange exprimera un plaisir naïf, tandis que tu videras un large verre de brandy. Puis tu reprendras ta marche sur le trottoir de plus en plus vide. Où t'en vas-tu, petite giii?... Vers quelle fin lamentable de débauche et d'ivrognerie ? Et cependant le vice et toi, vous n'avez rien de commun, que l'argent qu'il te donne. Quelque petite rente et un fiancé, tu serais heureuse. La corruption ne t'a pas marquée au visage comme ta sœur maudite des boulevards de Paris, dont la bouche carminée sourit dans un masque de céruse, dont les yeux aigus brillent entre des cils mangés de crayon. Et cependant, jeune fille de Londres, pour le songeur qui te suit du regard, comme ta promenade est plus triste que celle de ta sœur de là-bas ! . . . »