‹ Études et portraits (volume 2)Chapitre 20 sur 28 · L UNDER-GROUND · texte numérisé non relu

L UNDER-GROUND

Sous la terre, — c'est de ce nom sinistre qu'on appelle le chemin de fer métropolitain, — et la chose est sinistre autant que le nom... Au détour d'un square, le bâtiment d'une des stations apparaît, tout bas et simple. L'escalier descend. Quelque cinquante marches, puis cinquante encore, et encore cinquante, et nous voici dans la gare souterraine, qu'un vitrage recouvre et que termine à chacune de ses extrémités une embouchure de tunnel, béante et noire. C'était, au dehors,

CROQDIS D'OUTRE-MANCHE 515

la jolie et frissonnante lumière d'un soleil du matin. De cette lumière il filtre seulement ici trois rais qui arrivent par des soupiraux, et une population d'atomes de charbon danse dans ces trois barres de clarté. Ils s'exhalent du tunnel, ces atomes de charbon, ils flottent dans 1 air, vous prennent à la [;or{je, se posent sur le journal que vous tenez à la main, revêtent tous les objets d'une couche sombre. C'est ici le pays de rétouffement, de la vitesse, — et de la réclame. De toutes parts, sur les murs, les affiches multicolores annoncent des |)roduits incomparables. On y voit une lady Macbeth qui frotte sa main trajjique et s'écrie : «' Tous les parfums de l'Arabie ne lave- «» raient pas cette petite tache... w — »* Non, répond sa sertt vante, mais si vous vous serviez de ce savon?... « — et l'adresse d'un fabricant accompajjne cet offre. Des projjrammes de théâtres, des sommaires de journaux où éclatent ces mots terribles : » Cannibalisme en mer, " s'entremêlent à ces invitations industrielles. A peine si le voyajjeura le temps de jeter un coup d cril à cette gare. Une bouffée d'un vent froid et fumeux jaillit de la bouche d'un des tunnels, et un train apparaît, précédé d'une courte locomotive, <\ la(|uel!e sa cheminée aplatie donne comme une physionomie mafflue de boulcdo{;ue. Les portières s'ouvrent, se referment. Des yens sautent sur le trottoir, d'autres dans les \va[jons, bousculés par l'employé qui court au lonj; des voitures, et le train repart, enjjouffré de nouveau dans un tunnel puis dans un autre, et un autre derechef, et derechef nu autre, il traverse ainsi des quartiers énormes de I immense ville, sans que le voyageur puisse comprendre où il se trouve, autrement cju'au cri hâtif des serrefreins ù chaque halte : Victoria, le parc de Saint-James, Westminster, Charituj cross... Les syllabes de ces noms passent dans l'entre-deux des tunnels. Mansian'/iouse... C'est la station finale. Un nouvel escalier â gravir et j'émerge à la clarté retrouvée du jour, hors de ce domaine des ténèbres (|ui laisse une impression d'un cauchemar méphiti(|ue et dantcs({ue. Il y a un cpiart d'heure je gagnais la jjare â travers le délicieux quartier du Sud-Ouest, avec ses petites maisons toutes parées

de verdure et peintes en rouge, en brun, en violet, en jaune, dont chacune abrite une seule famille. Je suis dans la Cité maintenant, où des casernes gigantesques de pierres grises dressent leurs cinq et sept étages, — chacun de ces étages contenant plusieurs « offices » . Toutes les affaires du monde aboutissent ici. Le nombre des fils de télégraphe qui se croisent au-dessus de la rue est tellement grand que ces fils, aperçus d'en bas, forment comme une énorme toile d'araignée où il semble qu'un oiseau se prendrait. La foule ondoie sous le regard des hommes de police en uniforme sombre. Les omnibus et les cabriolets la traversent indéfiniment; et, sur ce tumulte des gens d'affaires, au plus haut point d'une des plus hautes maisons, des lettres de métal, placées là par quelque corporation religieuse, dessinent cette formidable question : Are y ou saved? — Ètes-vous sauvés ?

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