‹ Études et portraits (volume 2)Chapitre 21 sur 28 · PLAISIRS BRITANNIQUES · texte numérisé non relu

PLAISIRS BRITANNIQUES

N'est-ce pas l'Empereur qui appelait l'Angleterre la Garthage des temps modernes?... C'en est bien plutôt la Rome, avec son immense empire, l'afflux prodigieux de tous les produits du monde, l'orgueil national, la politique savante, et, comme sur le point de l'Irlande, les luttes agraires. — Parfois aussi, la sorte de plaisirs où se délecte la foule anglaise donne au voyageur l'impression des spectacles auxquels devait se délecter la foule romaine. H y a là un extrême atteint dans le démesuré, presque dans l'extravagant, qui rappelle le Cirque et les fantaisies des Césars. Seulement c'est le Cirque à la mesure des jours nouveaux, et les Césars sont d'honnêtes et paisibles bourgeois. Ces réflexions nous venaient, à un de mes amis et à moi-même, en nous promenant l'autre soir dans les jardins de Kensington, où se tient à cette heure une exposition des produits alimentaires de tous les pays. Nous bu-

vions du thé indien, et nous refjardions dans ce vaste jardin la foule se mouvoir autour d'énormes jets d'eau éclairés de feux chanrjcants et qui éclataient en {jerbes, tour à tour vertes ou roses, oranjjées ou lilas. Cela faisait des jaillissements d'émeraudes et de saphirs, d'amétystes et de topazes. La féerie de ce spectacle et de cet endroit étonnait Timarrination.. . — l'n autre soir, dans l'immense {jalerie de l'Aquarium, ou cinquante boutiques sont disposées, entre un phoque qui najjc dans un bassin d'eau saumâtre, et un restaurant servi à l'américaine, nous vimes une course de chevaux, menée au triple {;alop, par des jockeys, sur une piste de bois tournante de quclcjuc cent mètres, et aussitôt après l'apparition d'un énorme éléphant, qui traînait une cage remplie de lions rugissants que domptait un nègre. Des clowns succédèrent, enfarinés, presque tragiques de sérieux morne dans leurs pantomimes folles. Le tout jeté à même le public, sans tréteaux, sans étroite scène, comme si la fantaisie d'un puissant despote eut évoqué soudain ces étrangetés. — A d autres places, le plaisir anglais révèle la sinistre gaieté qui est dans la race et dont Edgard Voi' a donné de si étonnants modèles, ainsi que Thomas de Ouincey, l'auteur de l'article sur « le meurtre considéré comme un des beaux-arts... » C'était en plein jour et dans Picadilly même que se donnait cette pantomime qui s'appelait V l'Aixir de vie. Un docteur persuadait A un fermier provincial de se laisser couper la tète sous le prétexte de lui infuser un sang nouveau. L'extrême minutie du décor et du jeu des acteurs faisait de cette entrée en matière la transcription, exacte jusrju'au réalisme, d'une visite chc/ nu médecin. Le charlatan coupait en effet la tête au campagnard, posait cette tète sur un pupitre et dévalisait les poches i\y\ mort. NLnis voici que le lamentable tronc se levait cl se mettait i\ chercher la tête, A raveuglclte, en se heurtant aux meubles, tandis que sa tète tranchée tournait ses yeux vert son corps en détresse comme pour le supplier... C'était tout. Mais pour des nerfs nu peu sensibles, la vérilé était trop forte; c'était à (juitler sa place de saisissement,

et comme si le destin avait pour l'observateur d'étranges complaisances, j'eus le lendemain, en pleine rue, — au tournant de Waterloo-Place, — la vision analogue, et non moins horrible, d'une voiture où passaient un homme de police et à son côté un Indien coiffé d'un turban, sur le visage basané duquel ruisselaient d'innombrables filets de sang rouge.

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