‹ Études et portraits (volume 2)Chapitre 22 sur 28 · HERBIER DE MER · texte numérisé non relu

HERBIER DE MER

J'ai sur ma table un grand cahier, acheté l'autre jour, à l'entrée du pittoresque ravin de Blackgang, dans l'île de Wight. Pour avoir le droit de descendre dans ce ravin, il faut au préalable faire quelque emplette dans un bazar qui en commande l'accès. J'ai pris ce cahier qui est un herbier de plantes marines. « Ne nous appelle pas des algues^ » disent les vers imprimés en tête, " nous sommes les fleurs de la mer. » Une senteur de goëmon s'exale des pages sur lesquelles ces fleurs sont collées. Elles étalent sur la blancheur du papier leurs minces fibrilles, les unes rosées, les autres verdâtres, les autres sombres, toutes délicates, comme on imagine des chevelures d'ondines. Du sable fin demeure encore, pris dans leurs brins fragiles. Mais ce qui me fait feuilleter le cahier avec un étrange sentiment de mélancolie, ce n'est pas le souvenir des horizons d'Océan qu'évoquent ces fleurs. C'est simplement qu'au-dessous de chacune de ces plantes est un nom latin, dont les lettres furent visiblement écrites par une main de femme. J'imagine, à cette seule indication, quej'ai devant moi le patient travail de quelque vieille demoiselle, de quelque jeune fille peut-être, retirée dans un des cottages qui bordent l'île; et, comme elle a de quoi suffire à peine aux exigences de sa vie, elle ajoute à ses ressources le modeste produit de la vente de ces pauvres herbiers... Ou bien

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encore, c'est Touvrage des filles d'un pauvre cicrfjyman qui n'a de revenu que celui de sa cure, et dont la famille, suivant à la lettre le précepte de l'Écriture, s'est accrue et multipliée. A la veillée du soir, les doigts des blondes enfants s'occupent à ce travail de l'herbier marin, dans le presbytère qui touche à réfjlise et au cimetière. Une de ces enfants est fiancée et songea son mari futur, qui lui a écrit la veille, d Australie où il est allé pour gagner de quoi s'établir. La seconde n'a nulle intention de se marier. Klle veut écrire et achève en secret un roman où figurent toutes les personnes de sa société, y compris ses sœurs. Comment ont donc commencé George Eliot, Charlotte Brontc, Hhoda Broughton? La troisième se représente les délices de la partie de lawn-tennis à laquelle elle se trouve priée pour demain. La quatrième rêve à Londres. La cinquième et la sixième, — elles ne savent î\ quoi. La mère calcule en pensée le difficile équilibre du budget. Le père prend des notes dans une Hible pour le discours qu'il doit prononcer dimanche, et les jeunes doigts vont maniant les frêles herbes, cueillies dans les rochers, à la marée basse et parmi les rires... L'Océan gronde ce soir. Sa voi.x terrible arrive jusqu'à la maison close. Oui! doit faire dur, dans le fracas des lames croulantes, à diriger la bartjuc et à jeter Ir filet! Le clergyman pose sa Bible et remercie Dieu dans son C(rur de sa médiocrité, — bien étroite, mais si calme. Et sa béatitude serait complète s il ne se souvenait, en regardant ses filles, de la pauvre Maud, l'enfant d'un de ses collègues, (|ui a quitté la maison paternelle, et (jui o>t maintenant la maitresse d un jeune homme riche de Manchester. Mais Kate est si sage, Effic si spirituelle, Mabel si naïve, (iladys si tendre, Nancy et Violet si régulières, — et le di(;ne pasteur reprend la lecture de l'épitre de saint Paul, avec la tranquillité d'un cœur qu'une mauvaise pensée n'a jamais visité.

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