‹ Études et portraits (volume 2)Chapitre 23 sur 28 · OXFORD EN ÉTÉ · texte numérisé non relu

OXFORD EN ÉTÉ

Le mois d'août commence. J'ai pris ce matin même le train rapide qui doit me ramener à Oxford, et je retrouve la vieille ville telle que je la quittais l'an dernier à pareille date. C'est l'époque où les étudiants délaissent la cité universitaire, ceux du moins qui n'ont pas l'intention de prolonger par des lectures savantes leurs travaux de l'année. Ceux des maîtres dont l'enseignement fait toute l'occupation voyagent aussi. Mais l'étudiant et \e fellow, — il n'est pas de mot pour traduire en français ce titre si anglais, — qui veulent travailler, sont demeurés là. Ils sont les maitres des collèges vides. A eux maintenant, pour s'y promener sans que nul les dérange, les allées des anciens jardins ombragés d'arbres séculaires, à eux les cloîtres gothiques où l'on peut se croire le contemporain de Duns Scot, à eux les bibliothèques, dont les petites cellules en bois, garnies de livres et terminées par une fenêtre en ogive, font un asile tout préparé pour un docteur Faust en train d'évoquer Hélène. A eux les longues conversations du soir dans quelque salle solitaire, tandis que les flacons de vin de Porto et de Sherry se vident peu à peu. Durant l'après-midi, souvent le jeune étudiant va sur la rivière, maintenant rendue à sa solitude de nature. Il prend un bateau qu'il conduit en ramant jusqu'à une crique ombragée. 11 amarre le bateau à un tronc d'arbre. Puis, couché sur le dos, la courte pipe en bois de bruyère à la bouche, il demeure à lire jusqu'à l'heure trop fraîche où le soir tombe. Pas d'autre bruit que le susurrement de la brise dans les feuilles blanchissantes des saules. Ce paysage est tout uni, tout vert, bordé à gauche par une molle colline et à droite par la ligne des tours et des clochers. L'étudiant analyse un savant livre venu d'Allemagne, sur la métrique de Pindare. Et de temps

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à autre, il s'interrompt de sa lecture pour son^jer au bonheur qu'il aurait, Tan prochain, à remporter le prix de poésie grecque. Au jour solennel de la fête de l'Université, il déclamerait ses vers, lui-même, dans le théâtre, du haut de la tribune, et sa 6ancée serait là pour 1 entendre!... Le vieux fellow, — il aura soixante ans à Ihiver, — est trop respectable pour aventurer sa di(jne personne dans un canot. Il est seul par cette après-midi, dans la chambre de travail qu'il occupe depuis plus de trente ans, au fond de son collège. La fenêtre en saillie bombe sur une verte pelouse, et le fcUow fume une pipe de bois, lui aussi, en dépouillant une correspondance relative à sa querelle avec le plus illustre des professeurs de Tubingue sur un texte d'Ausone... Le jeune homme et le vieillard sont également paisibles et sans nul souci des choses de ce monde. Le collège où celui-ii habite existait il y a cent ans, il a quatre cents ans, il y a six cents ans. Les trônes tomberont, les hommes passeront, mais l'antique Oxford ne saurait tomber — cet Oxford où Uante aurait pu venir... Des voix résonnent dans le jardin. \jC fe/iow s'interrompt de sa lecture pour regarder, par les carreaux cerclés de plomb, qui s'aventure dans son collège, il aperçoit un groupe de visiteurs et de visiteuses, des étrangères qui sont d'un très grand monde, à en juger par leur toilette; il y a parmi elles une très jeune femme, élégante et fine. Hui sait? Peut-être ces visiteurs sont-ils à la recherche de cet oiseau bleu couleur du temps qu'on appelle le bonheur. Le fellow^ lui, sait que l'oiseau bleu fait son nid dans les coins des vieux cloîtres, et il reprend ses papiers avec délices. Heureux homme à qui les hasards ont permis de résoudre sa vie par la seule félicité qui ne trompe jamais : — l'habitude!

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