COIN DE PROVINCE
Certes, la vieille cathédrale de Ganterbury, où j'allais en pèlerinage avec mon excellent ami Henry J..., était charmante à regarder par ce jour bleu, — gigantesque bijou de pierre sombre serti de vertes pelouses et d'arbres à peine jaunis, mais dans la vaste paix de ce dimanche provincial et sur le pavé de la petite ville où étudia le David Copperfield de Dickens, dois-je avouer que je fus hanté surtout par la vision de la prodigieuse quantité des soldats qui passaient, cambrés invraisemblablement, les coudes détachés du corps, la toque trop étroite sur le coin de la tête, la badine trop courte dans la main gantée, et faisant sonner leurs éperons ? Et quels uniformes, depuis les rouges à broderies d'argent jusqu'aux bleus à galons jaunes, jusqu'aux noirs tout rayés de blanc, soutachés, brossés, flambant neuf !... Ces soldats, les mieux payés et les mieux nourris de l'Europe, ont presque tous des visages d'adolescents. Le recrutement devient de plus en plus difficile dans cette armée anglaise. Les hommes ne veulent plus servir, tant l'existence privée est ici comblée et douce, et beaucoup de ceux qui s'enrôlent sont de très jeunes gens, que leurs premières frasques ont brouillés avec leur famille. Si jeunes soient-ils, avec leurs yeux clairs et leurs cheveux roux, ils ont un air à la fois raide et crâne, hardi et repu, ces soldats de Sa Majesté britannique, et les filles auxquelles ils font l'honneur de se promener en leur compagnie, sans leur donner le bras, cambrent leur taille, elles aussi, d'orgueil et d'admiration. Ils pullulent de la sorte, par cette après-midi de soleil, sur les trottoirs de la petite ville, dont toutes les boutiques sont closes. Mais il est des compromis avec le dimanche, et je viens de voir un de ces promeneurs en uniforme frapper trois fois de sa badine contre
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le volet baissé d'un marchand d eaii-de-vie. La porte s'est ouverte à demi, montrant d autres uniformes groupés autour d'un comptoir chargé de verres d'alcool et de pintes de bière noire. La porte s'est refermée. Peut-être l'homme en sortirat-il dans quelques heures, la tête noyée des vapeurs du whisky ou du brandy. Il n en marchera que plus raidc, plus crâne, plus hardi et plus cambré, en attendant qu'il aille promener sa flegmatique et martiale figure bien loin par délaies mers, sous le torride soleil de l'Inde, dans une des rues d'une des villes de l'immense péninsule, que tient en servage seulement une poignée de ces corrects soldats anglais.
Al HRITISII MUSHTM
Par un jour (1 un brouillard jaune et triste, je suis à feuilleter, dans une des salles les plus retirées du paisibh.» musée, le cahier de dessins de Giacopo Bellini. Le vieux maître a esquissé là (\e> projets de fresques, développés sur les deu.\ pages. Le feuillet de droite renferme d'ordinaire le paysage: une profonde vallée où court une rivicre, l'escarpement d un ravin sauvage, la ligne molle de gracieuses collines. Sur le feuillet de droite sont les figures, groupées en (juehjue scène légendaire : c'est une adoration des rois Mages devant le divin enfant, c'est un saint Georges luttant contre un monstre, un David cond)attant un (ioliath (|ui, par un geste d'une adorable naïveté, montre lui-même, entre ses doigt* de géant, la pierre dont son frêle rival l'a frappé; c'est un homme sauvage, velu, aux oreilles de faune, chevauchant un lion et poursuivi par d'autres houimes armés de piquer et montés, eux, sur de vrais chevaux. Toute la bonhomie fervente c! le naturalisme des premières années de la Heiiaissancc apparaissent dans ces pages, et il flotte sur elles comme une atmosphère lumineuse. Oui, ce cahier du vieux maître est comme
rempli de soleil. Il traîne du soleil aussi le long de la frise du Parthénon qui étale sur les murs d'une salle voisine ses magnifiques fragments épars. Les poètes anglais, ces fils d'un jour brumeux et d'un ciel brouillé, sentent bien ce pouvoir réchauffant des chefs-d'œuvre de la Grèce antique et de l'Italie des grands siècles. Du fond de leur île, noyée de vapeurs, où tous les objets se fondent et s'estompent, où les paysages sont comme baignés de rêve, ils soupirent après cette chose qui n'existe que sous la pleine clarté d'un soleil nettoyé de nuages : — la Forme. C'est pour cela qu'ils se font si aisément païens, eux, les enfants de la terre puritaine, et avec quelle ardeur singulière, les strophes de Shelley, de Keats, de Tennyson, de Swinburne, l'attestent assez. Plus que tous les autres, le pauvre Keats a langui de cet amour de la beauté lumineuse. Il faut relire son ode, j'allais dire sa prière, que j'ai déjà citée, à une urne grecque sur laquelle étaient sculptées des danses : « 0 forme attique ! Belle attitude ! Dans la sérénité du marbre, hommes et dieux évoqués, — parmi les branches des bois et parmi les herbes foulées! — 0 silencieuse forme, tu écrases la pensée, — comme fait l'éternité... Froide pastorale, — lorsque cette génération aussi aura passé avec l'âge, — tu demeureras, au milieu d'autres tristesses que les nôtres ; — et tu diras encore aux hommes, comme aujourd'hui : — La beauté, c'est la vérité. Il n'est de vérité que la beauté... » Voilà le frisson ravi de l'âme du Nord devant la révélation du divin Midi, et on est tout près de le retrouver en soi, lorsque, dans ce Londres sinistrement fulgineux et pluvieux, le regard se pose sur l'œuvre de joie d'un des maîtres de la terre du soleil.
Août-septembre 1884.
Mil