LA FÉDÉRATION EN ITALIE
De toutes les brochures auxquelles la question italienne a donné lieu dans ces derniers temps, celle de M. Proudhon sur la fédération en Italie est celle qui a non pas obtenu le plus de succès, mais produit le plus de scandale, ce qui est, à vrai dire, le genre de succès que recherchait son auteur. M. Proudhon ne parait pas avoir jamais ambitionné d'autre gloire que celle de stupéfier les niais, et il faut convenir que depuis Diogène le Cynique, personne n'y. a mieux réussi que lui. Il a été, d'ailleurs, considérablement encouragé dans ce rôle par la simplicité de ses contemporains.
À chacune de ses mystifications nouvelles, c'est un étonnement sans fin dans la badauderie démocratique. Son dernier factum a produit l'effet accoutumé. Ceux qui s'étonnent encore des volte-face politiques de
M. Proudhon me font l'effet de ces esprits un peu lents qui rient d'un bon mot huit jours après qu'ils l'ont entendu. Quoi ! vous êtes surpris, vous criez à la trahison parce que cet ex-dieu de l'ironie dirige contre l'unité italienne les traits de sa foudre ébréchée ! — Mais vous n'avez donc pas lu les invectives et les lâches insultes qu'il jetait à la nation polonaise après les massacres de Varsovie? Il ne vous souvient plus de ses apologies du droit de la force et de tant d'autres défis lancés à la justice, au bon sens, à la pudeur?
Lorsqu'un jour les historiens voudront donner une idée de l'impuissance de la génération qui a fait et perdu la révolution de 1848, ils montreront ses idoles et la plus creuse de toutes, le sophiste Proudhon. Ils raconteront comment, dans un certain parti, on «proposa gravement alors de décerner la dictature à cet insulteur public qu'Athènes eût confiné dans un tonneau. Ils démonteront les ressorts de cet épouvantait de la bourgeoisie, de ce Satan de tabatière. L'influence philosophique de M. Proudhon, l'importance qu'on lui a attribuée, le rôle qu'on lui a laissé prendre, sont une des hontes de notre temps. M. Proudhon a poussé très-loin, il faut le reconnaître, l'art d'en imposer aux . ignorants par des airs d'infaillibilité et par une affectation de science qui rappelle les personnages de Molière ; il s'est composé un vocabulaire à part, avec des formules empruntées aux pédants d'outre-Rhin et dont il ignorait lui-même tout le premier la vérita- . ble signification ; avec cela dialecticien très-subtil , c'est-à-dire ergoteur infatigable, il avait en lui tout ce qu'il faut pour faire un sophiste ; personne n'a jamais déraisonné avec plus de méthode et de logique, mais
ce ne sont pas là précisément des titres à la gloire. Pour être comparé à Jean- Jacques Rousseau, il ne suffit pas d'avoir son humeur chagrine et misanthropique. On demeure confondu lorsqu'on examine de près les œuvres sur lesquelles cette réputation a été échafaudée : ôtez-en l'insulte, il ne reste plus qu'un fatras de rapsodies dignes des petites-maisons. M. Proudhon a plus d'une fois critiqué, avec ce bonheur que la jalousie de métier a seule le don d'inspirer, les visions de ses confrères en socialisme, mais il y a un système qui les dépasse toutes en extravagance, c'est celui de l'inventeur de la Série et de la banque d'échange.
M. Proudhon n'a jamais été cité pour sa mansuétude; il serait difficile de trouver, soit dans le passé, soit flans le présent, une gloire qui n'ait été outragée par lui, et on ne lui connaît guère d'autre admiration que celle qu'il s'est vouée à lui-même. Il est resté, dans son nouvel écrit, assez fidèle à son caractère. Amis et ennemis y sont presque également maltraités: Mazzini est un traître, Garibaldi un incapable ; les démocrates, en général, sont des « imbéciles ; » le parti même dont M. Proudhon a cherché les applaudissements n'y est guère plus ménagé. Il n'a fait qu'une seule exception à ce parti pris de dénigrement et de malveillance, — et tout le monde avouera ici que cet austère citoyen sait placera propos ses exceptions, — elle est en faveur de l'empereur actuel des Française Toutes les fois qu'il y est question de Napoléon ni, cet homme farouche s'humanise, ce hardi censeur, qui a dit son fait à Dieu lui-même, adoucit les éclats de sa voix et prend un ton de componction vraiment charmante. Combien le bourgeois qu'il terrorise connaît j
peu cette grande âme! Ce n'est pas lui qui se laisse aveugler par l'esprit de rancune, il sait rendre justice même à des adversaires. Il comprend les nécessités du pouvoir. Ce n'est pas lui qu'on verra afficher une méfiance injurieuse envers le gouvernement actuel; il laisse ces sentiments étroits à Mazzini et à ses pareils, et il en donne la raison : « Il ne fait aucun cas, dit-il, de cette politique de subjectivité, » faisant intervenir ici son jargon allemand, faute d'oser exprimer sa pensée en bon français ; il sait, quant à lui, se détacher de ses préjugés de parti et s'élever jusqu'à l'impartialité ; et si sa subjectivité proteste, il enfourchera son objectivité qui ne lui refusera pas ce petit service, et son moi vivra sans remords, grâce à cet heureux dédoublement. Il est impossible de mieux traduire une flatterie dans le langage de la raison pure. Il revient à plusieurs reprises sur cette idée, « que l'opposition au gouvernement impérial atteint la nation ellemême, » c'est-à-dire, en langue vulgaire, qu'elle est un crime de haute trahison ; il fait de ce gouvernement la clef de voûte du système fédératif, qu'il propose comme solution aux Italiens, le rénovateur prédestiné de l'empire d'Occident, — toutes choses trèspermises assurément, mais qui ne vont pas avec l'étiquette que M. Proudhon a portée jusqu'ici sur son chapeau, et encore moins avec l'idée que le public s'est faite de ce personnage.
Je n'ai nullement l'intention de réfuter ce tissu d'impertinences et de billevesées; il renferme assez de contradictions pour se réfuter lui-même. Si l'esprit de parti était capable de ressentir des scrupules, lespieuses personnes qui ont si puissamment contribué au
succès du livre de M. Proudhon rougiraient d'avoir fait cause commune avec un tel auxiliaire. De tels services se retournent tôt ou tard contre ceux qui les acceptent. Avec plus de clairvoyance, elles comprendraient que l'alliance de ce papiste athée ne profitera pas plus à leur cause qu'elle n'a profité à celle de la démocratie, lorsque, la liberté sur les lèvres et l'absolutisme dans le cœur, il lui apporta le secours funeste de ses sophismes à deux tranchants. Le système de M. Proudhon, qui consiste, comme on sait, dans la suppression de tout gouvernement, implique en même temps, par la transformation violente qu'il veut imprimer à la propriété, l'intervention continue du gouvernement le plus absolu. De là le lyrisme avec lequel il chante tour à tour les félicités de l'anarchie et les triomphes de la force. Cette contradiction se retrouve sous une forme ou sous une autre dans toutes les productions de cet esprit sans équilibre. Une moitié de son nouveau livre est consacrée à démontrer que l'Italie unitaire, réduite à ses propres forces, est absolument impuissante, qu'elle est aussi incapable de ressusciter a que la Hongrie et la Pologne ; » et l'autre moitié à prouver que la France, en laissant l'unité se consommer, « proclame sa propre déchéance, » que c'en est fait de sa force et de sa prépondérance; affirmations qui se détruisent l'une l'autre. Mais qu'importe à l'auteur, pourvu qu'il démontre et qu'il prouve? Son but n'est pas de convaincre, c'est d'argumenter, d'argumenter à outrance et à perpétuité. Il soutiendra sous ce rapport les plus folles gageures; il se soucie peu qu'on adopte son opinion, pourvu qu'on admire son agilité dans ce genre d'escrime, ses fein-
M. PROUDilOK. • 501
tes, ses artifices, sa verve triviale et insolente, sa souplesse, sa brutalité, son habileté à se jouer du pour et du contre, du vrai et du faux, des autres et de luimême. C'est l'école de Fart pour Fart transportée dans la dialectique. Il vous prouvera avec une égale facilité que le bien c'est le mal ou que le mal c'est le bien, qu'il fait nuit ou qu'il fait jour, que vous existez ou que vous n'existez pas, à votre choix. C'est, en un mot, et traits pour traits, le sophiste tel que Platon le dépeignait il y a plus de deux mille ans.
Les expressions du métier se pressent à chaque instant sous sa plume, et hérissent sa prose de traits pédantesques de l'effet le plus inattendu. J'ai cité tout à l'heure un emploi neuf et ingénieux du mot subjectivité ; ailleurs, il dira que si les Italiens se sont obstinés à repousser le système fédératif que leur proposait leur puissant allié, c'est d'abord bien entendu par ingratitude — l'objectivité de M. Proudhon ne se fait pas faute de répéter cette accusation, — et ensuite « par l'effet naturel des antinomies! » et il rabâche là-dessus des balivernes empruntées aux lois historiques formulées par son ami M. Ferrari. L'érudition historique de M. Proudhon est presque aussi remarquable que sa force sur la philosophie allemande, et elle le conduit à des propositions non moins surprenantes. C'est à lui qu'il était réservé de découvrir que le mouvement actuel de l'Italie n'a d'autre but que de « refaire un État semi-impérial et semî-pontifical, » renouvelé des guelfes et des gibelins ; que Napoléon III est lié envers le pape par le pacte de Charlemagne son prédécesseur; que L'empire n'a pas de raison d'être s'il n'est pas l'allié de l'Église, et enfin que
le protestantisme est mort. Quant à la séparation du spirituel et du temporel, il ne faut pas penser à la réaliser par les moyens proposés, ils sont impuissants; « la philosophie seule et la plus radicale est icicompétente,» ajoute l'auteur, comme si philosophiquement la question n'était pas résolue depuis plus d'un siècle, comme si les choses humaines avaient le don de progresser en vertu de la pure lumière, sans le secours de l'action et de la pratique. Décidément, ces révélations du ci-devant dieu de l'ironie ne sont pas destinées à faire beaucoup de conversions.
En somme, qui M. Proudhon a-t-il voulu servir avec ses lieux communs usés sur l'union de l'Église et de l'empire? il dit lui-même que ce n'est pas l'Église. Qu'il ait donc le courage de ses opinions et renonce à ce rôle de rallié honteux, qui n'est fait pour plaire ni à ses anciens ni à ses nouveaux amis. M. Proudhon nous annonce la formation d'un nouvel empire d'Occident; qu'il y travaille dans la mesure de ses forces, si Ton veut bien accepter ses services ; qu'il en soit même le prophète, mais alors qu'il cesse de crier aux Belges de sa grosse voix de croquemitaine socialiste, qu'il n'a plus le droit de prendre aujourd'hui : « Ce sera à nous de vous porter la sociale I » Quoi ! les inoffensifs charivaris du peuple belge auraient-ils mérité une punition si cruelle? Non, pauvre sophiste, tu ne leur porteras pas même cela. Il ne te sera jamais donné de te venger, même par de pareils bienfaits. A tes amis comme à tes ennemis, à ceux que tu honoreras de ta haine comme à ceux à qui tu infligeras tes sympathies, tu ne pourras jamais porter que le chaos et le néant de ta triste cervelle.
Après tout, le livre de M. Proudhon aura peut-être eu pour effet de nous délivrer pour toujours de cette étrangç popularité. Les arrêts de la raison publique se forment lentement, mais ils se forment. Les hommes ne changent guère, en général ils restent ce qu'ils sont dès leur début ; mais à mesure qu'ils avancent dans la vie, ils se montrent sous des aspects qui avaient échappé à une première observation, et qui donnent la clef de leur individualité. Des deux hommes qui ont exercé, il y a quelques années, la plus pernicieuse in* fluence sur la génération. de 1848, l'un, depuis long* temps discrédité aux yeux des esprits sérieux, achève de se démasquer pour le gros du public, c'est M. Proudhon; l'autre se confessait l'autre jour avec une touchante ingénuité au congrès de Bruxelles , c'est M. Emile de Girard in. M. de Girardin, en avouant avec une parfaite sécurité qu'il n'avait jamais vu dans la presse qu'une industrie et un moyen de faire fortune, a résumé d'un mot toute sa vie de publiciste, et donné le secret de la douce philosophie avec laquelle il contemple aujourd'hui les événements. C'est avec la même quiétude d'esprit que, pour mon compte, j'enregistre aujourd'hui la déchéance de ces deux ministres en disponibilité de la république sociale. La génération actuelle, on le reconnaîtra, a payé assez cher le droit de voir ces hommes disparaître de la scène politique et de leur dire au besoin : Retirez-vous I
10 novembre 1862.