Balzac chez lui
tion : « Le révérend père don Seraphitus mysticus Goriot, de l'ordre régulier des frères de Clicliy, mis dedans par tous ceux qu'il y a mis, reçoit dans sa solitude forcée les consolations de Santa Seraphita. Scènes de la vie cachée pour faire suite à celles de la vie privée. »
Quoique vainqueur de la lutte engagée, Balzac en était sorti ulcéré. Cette malveillance universelle le détermina, je l'ai déjà dit, à fonder sa Revue Parisienne.
Plus tard, en 1844, à propos de la suppression des Poî/sa/îs, dans La Presse, les attaques recommencèrent, et M. de Lovenjoul cite un article très infamant du 18 janvier 1845, intitulé ; L'exil d'un grand homme. Enfin, on n'ignore pas l'accueil que les critiques réservèrent à Fa«^rm, aux Ressources de Ouinola et à Pamèla Giraud. Il est vrai que Balzac avait eu l'imprudence de publier la Monographie de la Presse parisienne et d'écrire cette phrase dangereuse : « Si la presse n'existait pas, il faudrait ne pas l'inventer. »
Malgré cette haine, Balzac donnait beaucoup d'articles auxjournaux; ses collaborations y furent même très nombreuses :La Mode, La Silhouette, Le Voleur, La Ca^ncature. De septembre 1830 à avril 1832 surtout, il y publia quantité de pages. L'explication est qu'au lendemain de la Révolution de juillet, faite au nom de la liberté de la
presse, les livres ne se vendaient pas, tandis que les journaux jouissaient d'une grande faveur. Balzac se conforma aux nécessités du moment.
C'est dans sa Chronique de la Presse que Balzac déclarait que Roger de Beauvoir n'avait en réalité le droit de s'appeler ni Roger, ni Beauvoir.
Roger de Beauvoir, gai compagnon, aimable viveur, écrivain de quelque talent, était alors célèbre. Son roman, L'Ecolier de Clany ou le Sophisme avait obtenu un grand succès en 1832. Il avait écrit, en outre, L'Eccelenza ou les Soirs du Lidoja Cape et /'£jDee,etc. Il comptait parmi les notabilités littéraires et La Mode de 1838 décrivait les somptuosités de son cabinetde travail gothique. Rimer des épigrammes était sa distraction favorite. Il se moquait tour à tour du ménage Ancelot, de Crémieux, de George Sand, de Victor Hugo. Balzac n'était pas épargné. Roger de Beauvoir avait composé une complainte sur Taffaire Peytel ' :
1. Il n'est pas question du rôle de Balzac en cette affaire dans les notices biographiques écrites par George Sand, Théophile Gautier et M™° Surville. On a généralement désapprouvé l'auteur de \a. Comédie hiimaine de son initiative. On sait qu'il prit très vivement la défense de Peytel accusé d'avoir tué sa femme. Des plaidories parureut dans Le Siècle ; une vigoureuse campagae fut menée ; mais inutilement. Le pourvoi en cassation fut rejeté- Louis-Philippe ne pardonna pas non plus. 11 croyait Peytel coupable et ne pouvait pas oublier que celui-
84 ÉTUDES ET RECHERCHKS
Il faut éviter, hélas 1 Balzac cherchant son Calas.
Non content d'insinuer que le romancier criant l'innocence de Peytel mettait beaucoup de prétention à imiter le beau geste de Voltaire, il ajoutait que, durant le voyage ^
Gavarni toujours peignait, Balzac jamais ne s'peignait
En outre, lorsque Balzac avait intenté sonpro-
ci était l'auteur de la Physiologie de la poire, cette plaisanterie philiponienne qui devait avoir tant de succès.
1. Balzac se rendit en compagnie de Gavarni à Bourg afin d'y réunir les éléments de la défense de Peytel. On peut rapprocher de ces deux vers de la complainte de Roger de Beauvoir l'amusante anecdote que nous content les Concourt dans leur Journal : « Quand Gavarni avait été à Bourg avec Balzac pour tâcher de sauver Peytel, il était obligé de lui répéter à tout moment : « Voyons, il s'agit d'une chose grave, Balzac, il faut être convenable pendant les quelques jours que nous sommes ici », et il lâchait le grand écrivain le moins possible. Un jour qu'il avait été obligé de le quitter deux heures, il le retrouvait sur la place où il avait accroché le sous-préfet et lui racontait comment les petites fîlles s'amusent dans les pensions.
« Dans ces voyages où Gavarni était obligé de veiller à la propreté de son compagnon, un jour il ne pouvait s'empêcher de lui dire:
« — Ah! ça, Balzac, pourquoi n'avez-vous pas un ami... oui, un de ces bourgeois bêtes et affectueux, comme on en trouve... qui vous laverait les mains, mettrait votre cravate, enfin qui prendrait de vous le soin que vous n'avez pas le temps...
« — Ah! s'écria Balzac, un ami comme ça, je le ferais passer à la postérité! »
ces à la Revue de Paris, Roger- de Beauvoir avnit pris parti contre l'auteur de la Comédie humaine. Celui-ci, à la fin, s'était irrité et avait riposté par l'insinuation que l'on sait. Roger de Beauvoir plaisanta, déclara qu'il allait supplier M. de Balzac de lui céder un de ses pseudonymes et avertit ses amis de ne plus l'appeler désormais que M. Pschitt... On rit beaucoup; on rit bien plus encore lorsque le pauvre Balzac, à qui Roger de Beauvoir avait envoyé ses témoins, répondit par une lettre d'excuses de quarante pages que Gustave Planche porta à l'irascible dandy. Balzac n'avait jamais manié un fleuret de sa vie. Quand Gustave Planche arriva rue de la Paix où demeurait Roger de Beauvoir, l'auteur de VEcolier de Cluny prenait un bain. Il ne voulut d'abord rien entendre. « Vous voj^ez. Monsieur, affirma-t-il à Gustave Planche, que je ne puis prendre connaissance de votre message. D'ailleurs, si la chose était possible, je n'en ferais rien. Je me moque de la prose de Balzac et ne veux que sa peau ! » L'affaire s'arrangea tout de même. Elle avait provoqué tant de bruit que Roger de Beauvoir s'étant adressé une lettre à lui-même au nom de M. Pschitt, rue de la Paix, la missive lui fut parfaitement remise ^
1. J'emprunte ces détails aux ouvrages suivants: Alfred de Mufiset, par Léon Séché, et Les Dandys, par Marcel Roulcnger-
« Vous voyez, disait-il à ses amis, grâce à M. H. de Balzac, me voilà célèbre sous le nom de Pschitt. L'auteur à' Eugénie Grandet est pour moi comme un second Parrain. »
Balzac dut se rétracter dans le numéro suivant de sa revue. Il écrivit: « Une pièce authentique m'a prouvé que M. Roger de Beauvoir se nommait ainsi; j'ai vu d'où provenaient les erreurs de ceux qui contestent le nom de Roger à M. Roger de Beauvoir, et que, dans mon innocence, j'avais le tort d'écouter depuis dix ans. J'espère que ceci ne peut être que fort utile à M. Roger, en faisant cesser les bruits qui couraient à ce sujet. »
Roger de Beauvoir était né Roger tout court, mais il avait jugé bon d'ajouter à son nom patronymique celui de la terre de Beauvoir qu'il possédait en Normandie.
Au sommaire du troisième numéro de la Revue parisienne nous trouvons une Elude sur M. Beyle, les Lettres sur la littérature^ le théâtre et les arts, une étude Sur les ouvriers, quelques avis Aux abonnés de la Bévue et les Lettres russes.
L'article de Balzac sur La Chartreuse de Parme n'est pas resté moins fameux que sa critique de Po/'/-/?oî/«/. Dans cette étude, qui occupe plus de cinquante pages de la Reime parisienne, le critique se déclarait enthousiaste de l'œuvre nouvelle. Il divisait d'abord la littérature en trois écoles : école des Images « à laquelle appartient le lyrisme, l'épopée, et tout ce qui dépend de cette manière d'envisager les choses » ; école des Idées où se rangent tous ceux qui aiment la rapidité, la concision, le mouvement, l'action et le drame ; école de l'Éclectisme qui « demande une représentation du monde comme il est : les images et les idées, l'idée dans l'image ou l'image dans l'idée, le mouvement et la rêverie ». Stendhal est l'un des maîtres de la littérature des Idées « à laquelle appartiennent MM. Alfred de Musset, Mérimée, Léon Gozlan, Déranger, Delavigne, G. Planche, M"" de Girardin, Alphonse Karr et Charles Nodier ». Quelques-uns de ces rapprochements peuvent paraître bizarres,. mais, il le faut bien avouer, Balzac avait parfois des admirations intempestives, et M. Remy de Gourmont ' l'a remarqué :