Promenades littéraires
Le goût littéraire de ce grand créateur de types humains était si incertain qu'il trouvait « admirables » les romans d'Anne Radclifîe, qu'il compare ceux de Lewis à la Chartreuse de Parme, qu'il appelle Maturin « un des plus grands génies de l'Europe » et qu'il le cite entre Molière et Gœthe. Ces défaillances dans le jugement de Balzac font comprendre celles qui nous choquent dans la Comédie humaine, où, à côté d'études sérieuses ou 'agréables, il v a des récits puérils ou saugrenus, des imaginations folles, des observations basses.
Balzac pouvait se tromper. Il a vu cependant et très bien vu la grande valeur du livre de Stendhal et il nous déclare sans hésitation :
La Chartreuse de Parme est, dans notre époque et jusqu'à présent, à mes yeux, le chef-d'œuvre de la littérature à idées, et M. Beyle y a fait des concessions aux deux autres écoles, qui sont admissibles pour les deux esprits, et satisfaisantes pour les deux camps.
Cet ouvrage extraordinaire « où le sublime éclate de chapitre en chapitre », il l'a lu trois fois et il admire l'auteur d'avoir produit « à l'âge où les hommes trouvent rarement des sujets grandioses et après avoir écrit une vingtaine de volumes extrêmement spirituels, une œuvre qui ne
peut être appréciée que par les âmes et par les gens vraiment supérieurs ». Un tel enthousiasme, assure Balzac, fera certainement sourire. Le public s'étonnera. On dira du rédacteur de \ix Bévue parisienne comme de Sainte-Beuve, qu'il a «ses chers inconnus ». Voici qui importe peu. Si Stendhal ne jouit pas de toute la réputation qu'il mérite, c'est que La Chartreuse de Parme ne peut trouver de lecteurs habiles à la goûter que parmi les diplomates, les ministres, les observateurs, les gens du monde les plus éminents, les artistes les plus distingués, enfin, parmi les douze ou quinze cents personnes qui sont la tète de l'Europe. Et le grand romancier ajoute qu'il ne faut donc pas s'étonner que personne n'ait lu, compris, étudié, annoncé, loué, et même mentionné « l'œuvre surprenante » de Stendhal depuis dix mois qu'elle a été publiée. Faire connaître La Chartreuse de Parme est une bonne action. Balzac le dit et il analyse l'ouvrage d'une manière très abondante et très élogieuse. Le critique reparaît ensuite. Le livre, déclare-til, manque d'unité. Le début en est trop développé, la conclusion trop prolongée. Il y a des faiblesses de style « entant qu'arrangement des mots, car la pensée éminemment française soutient la phrase». Stendhal est négligé, incorrect à la manière des écrivains du xvii" siècle, avec des désaccords
dans les verbes", des c'est, des que, des ce que en abondance, désagréables pour le lecteur. Ses pbrases longues sont mal construites; ses phrases courtes manquent de rondeur. Tout ceci n'empêche pas La Chartreuse de Parme d'être une fort belle chose. L'Italie entière y revit. Balzac termine son article en traçant un portrait de Stendhal et en esquissant sa biographie. II conclut :
M. de Chateaubriand disait, en tête de la onzième édition d'Aiata, qne sonlivre ne ressemblait en rien aux éditions précédentes, tant il l'avait corrigé. M. le comte de Maistre avoue avoir écrit dix-sept fois Le Lépreux de la Vallée d'Aoste.Je souhaite que M. Beyle soit mis à même de retravailler, de polir Z,« Chartreuse de Parme, et de lui imprimer le caractère de perfection, le cachet d'irréprochable beauté que MM. de Chateaubriand et de Maistre ont donné à leurs livres chéris.
Cet article est le plus éclatant éloge que l'on ait fait de Stendhal durant sa vie. Il constitue un acte de haute probité littéraire. L'auteur de La Chartreuse de Parme était alors peu connu et les quatre cinquièmes de l'édition de son admirable roman restaient enfouis dans la boutique de Magen. Exilé à Civita-Vecchia comme
consul, l'auteur de Le Rouge cl le Noir écrivait pour son plaisir. Ses livres donnés, il ne se préoccupait pns de leur sort, ne sollicitait aucun article, ne tentait aucune démarche. Il semble même avoir mis quelque affectation à s'en désintéresser et quand parut Le Rouge et le Noir il écrivit de Trieste, parlant de son « plat ouvrage » et de sa « rapsodie ». Ses contemporains ne lui accordaient qu'une médiocre estime. Alfred de Vigny le goûtait peu. Victor Hugo le détestait. Stendhal, de son côté, dédaignait Hugo non moins que Vigny et tous les romantiques en général. Il ne les lisait pas*. Lecteurs et écrivains se souciaient aussi peu de lui qu'il s'en occupait et cherchait à leur plaire. Sainte-Beuve pouvait donc affirmer en 1854 :
C'est autour de lui et de son nom comme une renaissance. Il en eût été fort étonné. Ceux qui ont connu personnellement M. Beyle, et qui ont le plus goûté son esprit, sont heureux d'avoir à reparler de cet écrivain distingué, et, s'ils le font quelquefois avec moins d'enthousiasme que les critiques tels que M. de Balzac qui ne l'ont vu qu'à la fin et qui l'ont inventé, ils n'en sont pas disposés pour cela à lui rendre moins de justice et à moins reconnaître sa part notable d'originalité et d'influence, son genre d'utilité littéraire.