Edouard Rod. Stendhal
Sainte-Beuve ^ voudrait insinuer que Balzac chercha à appeler l'attention du public sur lui en consacrant Stendhal. Or, rien n'est plus faux. L'auteur de La Comédie humaine fut entièrement désintéressé. Il connaissait même très peu celui dont il parlait. Les lignes suivantes nous l'attestent :
J" avais rencontré deux fois M. Beyle dans le monde en douze ans, dit-il, jusqu'au moment où j'ai pris laliberté de le complimenter sur La Chartreuse de Parme, en le trouvant sur le boulevard des Italiens.
L'article émut infiniment Stendhal. Il y répondit par une lettre ^ fort longue qui débute ainsi :
J'ai été bien surpris, hier soir, monsieur. Je pense que jamais personne ne fut traité ainsi dans
1. Toujours selon le fielleux Sainte-Beuve, Stendhal, après l'article de Balzac, aurait donné ou prêté à son critique « qui fut ainsi payé de son éloge » une somme de 3.000francs quela Bévue des Deux-Mondes]ui avait avancée pour une série de nouvelles italiennes. Mais Stendhal n'avait reçu que 1.500 francs. Il les toucha l'avant-veille de sa mort, et ils furent rendus à la Revue. Voir à ce sujet l'ouvrage d'Auguste Cordicr : Comment a vécu Stendhal.
2. Correspondance de Stendhal, publiée par Ad. Paupe et P. A. Ghéramy.
une Revue, et par le meilleur juge de la matière. Vous avez eu pitié d'un orphelin abandonné au milieu de la rue. Rien de plus facile, monsieur, que de vous écrire une lettre polie, comme nous en savons faire vous et moi. Mais, comme votre procédé est unique, je veux vous imiter et vousrépondre par une lettre sincère. Recevez mes remerciements des conseils encore plus que des louanges.
Après ces préliminaires Stendhal répond aux critiques de Balzac. Celui-ci trouvait le début de La Chartreuse de Parme trop long. 11 aurait voulu que Stendhal commençât son livre par la description de la bataille de Waterloo en réduisant ce qui précède à un court récit fait par Fabrice ou sur Fabrice pendant qu'il gît dans le village de Flandre où il est blessé. Stendhal écrit:
Les cinquante-quatre premières pages me semblaient une introduction gracieuse. J'avais trop de plaisir, j'en conviens, à parler de ces temps heureux de ma jeunesse. J'eus bien quelques remords en corrigeant les épreuves; mais je songeais aux premiers demi-volumes si ennuyeux de Walter Scott, et au préambule si long de la divine Princesse de Clèves.'
Balzac se plaignait encore que La Chartreuse de Parme manquât d'unité et que Stendhal n'eût
pas suivi un plan assez rigoureux. Sans prétendre se justifier, l'auteur de Le Rouge et le Noir expliquait sa méthode de travail en ces termes:
J'ai fait quelques plans de romans, je ne saurais en disconvenir ; mais faire un plan me glace. Plus ordinairement, je dicte vingt-cinq ou trente pages ;puis, lorsque le soir arrive, j'ai besoin d'une forte distraction ; le lendemain malin il faut que j'aie tout oublié. En lisant les trois ou quatre dernières pages du chapitre de la veille, le chapitre du jour me revient.
Balzac incriminait également le style de Stendhal, mais il en excusait les fautes et les négligences à causede l'originalité, de la force et delà logique de la pensée de l'auteur. Toutefois, il recommandait de ne pas s'autoriser de cet exemple. La plupart des auteurs, en effet, ne sont pas de profonds penseurs.
Ici Stendhal tient à se disculper et il expose abondamment ses idées. Il abhorre, dit-il, « le style contourné», et, s'il n'a pas retouché la plupart des pages de La Chartreuse de Parme, il n'en est pas moins vrai qu'il réfléchit souvent un quart d'heure pour placer un adjectif avant ou après unsubstantif.il cherche d'abord à raconter avec clarté ceq'ui se passe en lui. Il ne voit
qu'une règle: être clair. Le reste ne compte pas. Le style à la mode l'impatiente et les descriptions de paysages ou d'habits l'ennuient. Villemain et Chateaubriand, par exemple, lui semblent dire quantité de choses fort agréables et inutiles. La facilité et la fécondité de George Sand le laissent indifférent. « Si la Chartreuse, dit-il à Balzac, était traduite en français à la mode de M"" Sand, son succès serait assuré, mais pour exprimer ce qui se trouve dans les deux volumes actuels, il lui en eût fallu trois ou quatre. Pesez cette excuse. » Du reste, selon Stendhal, la question de la forme n'a aucune importance en littérature :
Je crois, déclare-t-il nettement, que depuis la destruction de la cour, en 1792,1a part de la forme devient plus mince chaque jour. Si M. Villemain, que je cite comme le plus distingué des académiciens, traduisait la Chartreuse en français, il lui faudrait trois volumes pour exprimer ce que l'on a donné en deux. La plupart des fripons étant emphatiques et éloquents, on prendra bientôt en haine le ton déclamatoire. A dix-sept ans j'ai failli, me battre en duel pour la cime indéterminée des forêts de Chateaubriand qui comptait beaucoup d'admirateurs au sixième de dragons. Je n'ai jamais lu la Chaumière indienne ; je ne puis soutFrirM.de Maistre ; mon mépris pour La Harpe va jusqu'à la haine.
Voilà sans doute pourquoi j'écris si mal : c'est par amour exagéré pour la log-ique.
Stendhal ajoute qu'il veut que le lecteur ne trouve « rien à rabattre » dans ce qu'il écrit. Il dit à Balzac : « En composant La Chartreuse^ pour prendre le ton, je lisais chaque matin deux ou trois pages du Code civil, afin d'être toujours naturel. » Venant de lui, cette affirmation ne doit pas nous surprendre, mais on s'explique son style terne, haché, sec, sa langue volontairement simple et nue. On s'explique aussi son dégoût des romantiques pompeux et fleuris. Une telle sobriété offre un grand danger. Balzac le signalait : « Dans sa manière simple, naïve et sans apprêt de conter, M. Beyle a risqué de paraître confus. Le mérite qui veut être étudié court le risque de passer inaperçu. »
L'auteur de La Chartreuse de Parme Uni grand compte des conseils de Balzac, encore qu'il cherchât à se justifier. Balzac lui disait de corriger sa langue et de remettre son œuvre sur le métier. Il le fit. M. Casimir Stryienski (1) a découvert dans les soixante-dix volumes des manuscrits stendhaliens de Grenoble deux chapitres inédits de La Nouvelle Chartreuse. L'un est du 6 novem-