Une Voiture de Masques
toujours de faire une arme d'église. Il se moqua au nom du Christ. Là est lorio^inalité du talent d'Ourliac. Ne lui demandez ni une forme bien neuve, ni un cadre bien ori^^inal. Il a un peu lu, et malheureusement il a beaucoup retenu. Mais où il est bien lui, comme mode d'idées, c'est dans ses nouvelles où il exhorte à la religion en raillant le siècle, et paradoxant ad majorem Dei gloriam- Cette façon singulière de faire servir à la maison du Seigneur les étais de la maison du diable, marquait un esprit osé, décidé à faire flèche de tout bois. Elle parut sans doute de bon aloi à de plus casuistes que nous ; et Ourliac lit école de Rabelais de sacristie.
Il avait de commun avec Balzac la haine féroce de la presse et déclarait qu'elle était « une correspondance bien réglée entre quelques gens qui ne pensent guère, et beaucoup qui ne pensent pas ».
Les Concourt nous montrent Ourliac ressemblant à un acteur. C'était un petit homme imberbe et pâle, l'œil pétillant et les lèvres minces, très spirituel, mais d'un esprit méchant et sarcastique. Avant sa conversion, il menait jo3^euse vie, buvait beaucoup, et alors ne tarissait pas en plaisanteries, en railleries imprévues. Le rire des autres ne lui donnait aucune gaieté. Ses défauts étaient nombreux. Surtout poltron, il
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savait gré à ses amis de le reconduire jusqu'à sa porte durant la nuit ; il les récompensait de chansons burlesques improvisées et hurlées à pleine voix. Dans l'ivresse, son exaltation tombait tout à coup. Il était pris de terreur et de remords. Des réminiscences leligieuses l'assaillaient. Assez avare, et non pas pauvre, il acceptait volontiers les libéralités de ses compagnons de plaisir qu'il payait de pitreries, et leur en gardait une violente rancune manifestée dans le Collinel dont nous parle Balzac. Ourliac dit de son héros où lui-même s'est peint :
11 se sentait à certains égards au-dessus de ces jeunes gens bien vêtus qui lui faisaient politesse. Il se crut, du moins, obligé de les divertir. Il les défrayait du reste par des bouffonneries qu'il savait lui-même afîectées de mauvais goût... Il plaisantait parce qu'il était pauvre, et que ces jeunes gens étaient riches ; parce qu'il n'avait pas soupe, et qu'ils soupaient ; parce qu'il était triste, affamé, parasite, indiscret ; il plaisantait pour qu'on lui pardonnât, pour qu'on ne lui fît pas affront ; lui qui avait du talent et de l'e'sprit, il plaisantait pour un déjeuner.
Ourliac s'est encore mieux confessé dans Suzanne. Les Concourt nous affirment :
C'est le « moi » d'Ourliac se confessant luimême, que ce livre. Tout le mauvais qu'il portait en lui, il se l'avoue, se souciant peu que ses amis le reconnaissent au visage, et faisant l'aUtopsie de ses misères morales avec un détail patient et une brutale franchise. La peinture de ses défaillances, de ce travail de l'envie, de ses exagérations poétiques, de cette sécheresse de cœur, de ce lyrisme aposté, de ses élans calculés, de ce despotisme d'égoïsme, de cette inquiétude de cerveau, de cette paresse de résolution et d'œuvre,de ces expansions épistolaires qui prenaient Ourliac à ses réveils d'orgie, de cette vanité sans entrailles, de cette intuition un peu obtuse du sentiment de l'honneur en l'attente du frein religieux, toutes ces maladies de l'esprit analysées à la loupe, et rapportées impartialement, donnent à Suzanne l'intérêt d'une dissection sur vif.
Balzac prétend que la Confession de Nazaville est un pastiche d'après Scarron. C'est bien plus imité d'Eugène Sue. Ourliac ne paraît pas s'être fait grande illusion sur la valeur de cette œuvre. Il déclarait : « Je l'ai écrite en courant, sans copie ; je n'en ai point corrigé les épreuves et j'en suis sur les épines. Ces morceaux si courts ne font jamais grand bien, quel que soit leur mérite ; mais ils suffisent souvent à donner une idée parfaite de la pauvreté de l'auteur.
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C'est compromettant, comme on dit. Je crains que celui-là ne soit de ce dernier genre. »
A l'éjDoque oii vivait Ourliac on publiait quantité de petits livres qu'on appelait Physiologies. Il y avait la physiologie du franc-maçon, celle du prêtre, celle du troupier, celle du bas-bleu, celle du séducteur, etc.. Ourliac écrivit la Physiologie de l'écolier ; c'est peut-être son chefd'œuvre.
Malgré certaines réserves, l'article de Balzac sur Alfred de Musset est très élogieux. L'auteur de la Comédie humaine a un bien joli passage pour caractériser le talent du poète :
Sa muse, dit-il, est une noble muse, gaie, tendre, bouffonne, et quelquefois épique. Elle a de belles idées et de belles images, elle dialog^ue fièrement et spirituellement, elle courtise tous les pays, elle chante une ballade allemande, elle fait du Drame espagnol, elle conte, elle chausse le brodequin ou le cothurne, elle s'arme de castagnettes et danse un boléro, elle lance des chansons qui sont des chefsd'œuvre et que le monde répète ; elle se moque de Byron oui imite ; elle peut, elle sait être mélancolique, elle est grande dame ou courtisane, elle plaît, mais surtout, elle n'a pas la moindre prétention blessante, tout en ne s'abandonnant pas elle-même et se disant amoureuse delà gloire.
Les deux maîtresses plaisent à Balzac, encore
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qu'il reproche à l'auteur de se montrer dans sa nouvelle, faute impardonnable et qu'on doit laisser à Paul deKockou à Pigault-Lebrun. Un écrivain qui parle de lui produit dans l'esprit de son lecteur le même effet que produirait sur une salle attentive un acteur savançant vers la rampe et interrompant son rôle pour dire; Messieurs, notre camarade, M"' Mars, étant indisposée, fait réclamer votre indulgence. Le charme est rompu; la pièce cesse d'exister ; on ne voit plus que le comédien Fleuryet M"' Mars.
Emmeline est un chef-d'œuvre en dépit de la banalité du sujet. Balzac affirme à ce propos des choses qui, hélas! ont cessé d'être vraies de nos jours: « Les femmes incomprises, constate-t-il, sont devenues ridicules. On a tué pour un temps Tadultère en littérature, quoiqu'il aille toujours son petit train dans le monde. »
Le Fils du Titien est de tous points remarquable. «Le premier volume est supérieur au second, dit le critique : Je n'aime ni Croisilles ni Margot. Croisilles n'est ni une esquisse, ni une nouvelle, ce n'est rien. » Frédéric et Bernerette est un délicieux petit roman, mais pourquoi Musset mélange-t-il la prose et les vers ? Ceci répugne à notre goût. Les nouvelles de Musset resterontelles? se demande Balzac. Il ne le croit pas. Conter pour conter ne suffit pas. On doit créer des
types généraux et élever chacune de ses narrations « à la hauteur où elles deviennent typiques». A la fin du troisième numéro, Balzac s'adressant Aux abonnés delà Bévue parisienne, les remerciait de leur concours et promettait des changements typographiques. Il parlait aussi de T'a«trin .
-^Balzac avait l'habitude de traiter avant d'écrire ses œuvres, en indiquant le scénario. Dès que le directeur de la Porte-Saint-Martin, Ilarel, eut accepté le drame du grand romancier, celui-ci, pour ne pas perdre de temps, s'installa dans une maison située au coin de la rue Richelieu et travailla sans répit. Durant plus de deux mois il remania sa pièce et la fit répéter, s'épuisant à ce labeur dont il n'avait pas l'habitude. La curiosité du public était très surexcitée. On se demandait si Balzac auteur dramatique vaudrait Balzac romancier, et Victor Hugo, seul, avait passionné à ce point l'opinion de tous, lors de la première représentation d'IIernani. EnCm l'heure décisive sonna. Les trois premiers actes se passèrent sans incidents bien que les spectateurs fussent assez hostiles. Au quatrième acte la malveillance générale se donna libre cours quand l'acteur Frederick' reparut en scène dans le cos-