Léon Gozlan. Balzac en pantoufles
lume baroque du général mexicain Crustamente, avec son écharpe aurore, son chapeau coiffé d'un oiseau de paradis, son accent transatlantique. On s'avisa de découvrir une ressemblance outrageante entre la -coiffure de Frederick et celle du roi Louis-Philippe dont le fils aîné se trouvait justement dans la loge d'avant-scène. Bien entendu le tumulte redoubla. La partie était perdue. Le surlendemain, le 7l/o/î//e«r annonçait que Vautrin était interdit. On affirma que Balzac avait reçu de l'argent du ministère, en façon de dédommagement. Il proteste et rétablit les faits dans la Bévue Parisienne.
L'interdiction de Vautrin était un coup terrible pour lui. Deux personnes, confiantes dans le succès de sa pièce, lui avaient prêté 17.500 francs. En outre, le directeur de la Porte-Saint-Martin allait être obligé de déposer son bilan. Accompagné de Victor Hugo et du directeur, Balzac se rendit chez le ministre, M. de Bémusat, afin de plaider la cause du théâtre. Sa démarche fut inutile.
Le lendemain il tomba malade. Le directeur des Beaux-Arts, M. Gavé, vint le voir et lui dit que sa situation serait prise en considération sérieuse. « C'était la première fois de ma vie, dit Balzac, que j'allais être en communication avec une caisse publique ou ministérielle. Je consul-
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tai quelques amis de grand sens et de haute probité ; j'allai même voir M. Berryer pour savoir si je pouvais accepter en tout bien tout honneur. Il y eut unanimité. »
M. Gavé revint quelques jours plus tard. 11 apportait dans une enveloppe entr'ouverte plusieurs billets de mille francs. En les offrant, il dit : « Nous ne pouvons pas faire mieux, et, entendons-nous bien, ce sera rancune tenante, nous ne voulons pas vous corrompre! » Balzac refusa: « J'accepterai une indemnité en harmonie avec le tort qui m'est fait;je ne puis accepter une aumône qui me laisserait en proie à toutes les difficultés de la position que me crée l'interdiction de Vautrin. J'ai droit ou non : si c'est oui, il faut que mes obligations soient au moins remplies. Ce sera donc ou rien pour moi ou tout pour les autres.» M. Gavé félicita Balzac de ses nobles paroles et se retira. L^'auteur de la Comédie humaine n'obtint jamais justice.
Dans son article Balzac déplore une fois de plus la contrefaçon belge qui ruine les écrivains français et empêche la prospérité de notre librairie.
* Il termine en donnant les conditions d'achat de sa Revue parisienne.
Nous ne savons pas les raisons qui déterminèrent Balzac à suspendre la publication de sa revue.
Les embarras d'argent, les difficultés matérielles auxquelles il s'est heurté toute sa vie le découragèrent sans doute de persévérer dans son effort. Quoique incomplet, il reste magnifique et vraiment digne du travailleur le plus acharné que nous ayons eu. Mieux que partout ailleurs les qualités éminentes de son esprit apparaissent dans cette Revue parisienne où se sont révélées sa puissance créatrice, sa divination en matière politique et littéraire, sa clairvoyance universelle des êtres et des choses, sa probité d'écrivain. Et je crois que si après avoir lu ses romans l'on est désireux de connaître celui qui fut capable de les écrire, le meilleur moyen est encore de feuilleter ce petit recueil. Balzac s'y trouve tout entier.
SAMAIN ET xMAETERLINGK
Je m'empresse d'abord de le déclarer : les comparaisons que l'ingéniosité du critique se plaît à établir entre deux œuvres, le soin qu'il prend de les justifier sont souvent inutiles, presque toujours nuisibles, et, en tout cas, prouvent rarement quelque chose. Si donc je rapproche Samain et Maeterlinck, si je note les analogies et les points de ressemblance de Polyphème et de Pelléas et Mélisande, je cède seulement à un attrait de curiosité, au plaisir d'un jeu, et je ne me propose pas d'en tirer des conclusions.
Polyphème et Pelléas et Mélisande ont en effet une assez grande similitude. Ce n^est pas qu'il soit possible de trouver les éléments d'un parallèle suivi entre les deux drames. L'inspiration de l'un et de l'autre est différente, et ils ont, chacun dans leur genre, une beauté propre et intégrale, un sens profond, mais les poètes se rencontrenlsurcertainspoints de détail, sur certaines particularités d'invention et de caractères.
Dans Pelléas et Mélisande, les principaux ac-
leurs sontGolaud, Pelléas, Mélisande et le petit Yiiiold, fils de Golaud. Les péripéties de l'action se déroulent entre eux, et les rôles de Geneviève, du médecin, du portier, des servantes ont peu d'importance. Il serait facile, à la rigueur, de les supprimer. Dans Polyphème nous trouvons un nombre égal de personnages ; d'abord Polyphème qui correspond à Golaud, Acis qui tient l'emploi de Pelléas, Galatée qui a beaucoup de ressemblance avec Mélisande, le petit Lycas qui rappelle le petit Yniold.
Golaud et Polyphème sont tous deux des hommes frustes et rudes, de grands chasseurs habitués des forêts, qui passent leur temps à poursuivre et à tuer les bêtes; tous deux représentent la force brutale réduite et domptée par la faiblesse d'une petite créature ignorante du mal qu'elle cause et effarée, incompréhensive devant le grand amour qui souhaiterait la prendre et la garder jalousement. Polyphème, il est vrai, n'a obtenu que de rares et légères faveurs tandis que Golaud a épousé la jeune fille trouvée dans la forêt, mais ces deux géants dont le cœur est infiniment sensible et plein de tendresse sous leur rude apparence ont rencontré la même inertie, malgré la différence de leur situation. Galatée avoue qu'elle n'aime pas Polyphème d'amour parce qu'il est vieux et laid. Mélisande éprouve
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au fond le même sentiment bien qu'elle ne nous le déclare pas. N'a-t-ellepas dit quand elle aperçut Golaud pour la première fois : « Oh ! vous avez déjà les cheveux gris... » et ne l'a-t-elle pas repoussé quand il voulait lui prendre la main : « Oh ! ne me touchez pas. » Elle a donc subi les caresses de sonmari plutôt qu'elle ne les a acceptées. Les tentatives amoureuses de Polyphème sont aussi impatiemment supportées. Galatée se révolte ; « Veux-tu laisser mes bras ! » Et elle refuse à Polyphème le geste qu'il implore : « Tu ne veux pas donner ta main ?... » Les deux héroïnes pensent ce que dit la petite amante au berger Acis:
Mais prétendre qu'on l'aime !...
Un lourdeau comme lui faire le beau quand même.
Ce qui pousse la sage et tranquille Mélisande vers le taciturne Pelléas c'est la fatalité de sa jeunesse et c'est une raison identique qui force la rieuse Galatée à écouter les déclarations du joyeux Acis. La première s'ennuie dans le vieux château auprès de son vieux mari ; la seconde à côté de Polyphème, « triste toujours », mène une existence « pauvre d'agréments ». Elles s'abandonnent aux sentiments de leur âge ; elles recherchent, selon leur tempérament, celui qui
répondra à leurs aspirations secrètes et saura les distraireen même temps qu^'il occupera leur cœur. Chez l'une et chez l'autre Tamour est d'abord inconscient. Elles ne savent pas distinguer la nature de leur émotion. Pourtant, déjà femmes, un secret et sûr instinct les guide. Elles n'ignorent pas ce qu'il faut faire ni ce qu'il faut dire afin de cacher et de sauvegarder leur tendresse. Mélisande, parlant de Pelléas, affirme à Golaud: « Il ne m'aime pas, je sais : je l'ai vu dans ses yeux... Mais il me parle quand il me rencontre. » Elle devine qu'il importe d'endormir la jalousie de Golaud comme Galatée se rend compte qu'il serait dangereux d'éveiller les soupçons de Polyphème, et quand ce dernier lui demande si elle voit Acis, elle ment avec la même facilité que Mélisande :
Lui, jamais !
Nous ne nous rencontrons que sur les routes...
Elle se défend, elle redoute que leurs entrevues ne soient découvertes. Mélisande se garde bien, de son côté, d'avouer ses promenades à la fontaine en compagnie de Pelléas, et à Golaud •qui s'inquiète de savoir ce que sa bague est devenue, elle réplique que l'anneau a dû tomber dans la grotte au bord de la mer :
Eh bien, c'est là... Il faut que ce soit là... Oui, oui, je me rappelle... J'y suis allée, ce matin, ramasser des coquillages pour le petit Yniold... Il y en a de très beaux... Elle a glissé de mon doigt... puis la mer est entrée ; et j'ai dû sortir avant de l'avoir retrouvée.
Raconter que la bague fut perdue en jouant avec Pelléas, reconnaître son intimité avec lui, elle l'évite soigneusement.
Ainsi ces deux petites amoureuses ont des ruses analogues, des mensonges pareils. Golaud parti, Polyphème absent, elles s'empressent de donner rendez-vous à Pelléas et à Acis. Ces secrètes rencontres leur procurent un vif plaisir. Elles ne discernent pas ce qui le cause. La présence de l'aimé leur suffit. Mélisande n'est pas moins chaste que Galatée. L'idée du mal ne leur vient pas. Des distractions prises en commun, des jeux, quelques bavardages, le mystère qui les environne, l'ivresse inavouée de dissimuler un secret aux deux vieillards jaloux leur procurent tout l'émoi qu'elles sont capables de ressentir. Acis entraîne Galatée à travers la campagne ; ensemble ils dénichent des oiseaux ; ensemble ils s'égratignent aux ronces du chemin et s'apeurent de franchir le torrent. Pelléas conduit Mélisande dans les grottes et ils tremblent de crainte,
délicieusement. Ils jouent et s'amusent, enfants qui ne devinent pas encore le mystère de leur cœur, dans le parc et près des fontaines. S'ils risquent des caresses, s'ils se hasardent à de menues privautés, caresses et privautés sont innocentes. Acis dénoue la chevelure de son amie et y plonge son visage:
Je dénoue ta chevelure.
Tes cheveux d'une soie égalent la douceur... Ah ! laisse-moi poser la tête sur ton cœur.
Ta chevelure est comme une eau dorée...
Pelléas savoure une égale volupté en caressant les cheveux de Mélisande :
Je n'ai jamais vu de cheveux comme les tiens. Mélisande !... Vois, vois ; ils viennent de si haut et m'inondent jusqu'au cœur... Ils sont tièdes et doux comme s'ils tombaient du ciel !... Je ne vois plus le ciel à travers tes cheveux et leur belle lumière me cache sa lumière !... Resrarde, rej^'arde donc, mes mains ne peuvent plus les contenir... Ils me fuient, ils me fuient jusqu'aux branches du saule... Ils s'échappent de toutes parts... Ils tressaillent, ils s'agitent, ils palpitent dans mes mains comme des oiseaux d'or ; et ils m'aiment, ils m'aiment mille fois mieux que toi !...
La scène du deuxième acte de Polyphème où Galatée, étourdie de bonheur, laisse échapper Taveu de son amour pour Acis, celle du quatrième acte de Pelléas et Mélisande où les jeunes gens échangent de mutuelles confidences, offrent des analogies frappantes. Le décor est pareil ; ici un bosquet ; là, un parc. La nuit tombe. Les deux couples sont angoissés et ravis. En arrivant de sa course, Galatée déclare :
Vois ma robe en lambeaux...
En l'aidant à cueillir au mur les églantines, Tu m'as comme à plaisir déchirée aux épines...
Mélisande, aussitôt qu'elle a rejoint Pelléas, ; lui dit :
Et puis ma robe s'est accrochée aux clous de la porte. Voyez, elle est déchirée.
Dans le drame de Maeterlinck et dans le drame de Samain, les mêmes mots sont prononcés. Acis murmure à Galatée : « J'entends battre ton cœur. » Pelléas dit à Mélisande : « J'entends battre ton cœur comme si c'était le mien... » Et il ajoute : « Viens ici. Nous avons tant de choses à nous dire. » Le berger attire à lui Galatée :
Penche-toi, viens plus près ; Tu sais bien que l'amour dit tout bas ses secrets...
Ailleurs, Pelléas interroge :
Pourquoi me regardes-tu si gravement ? — Nous sommes déjà dans l'ombre. — Il fait trop noir sous cet arbre. Viens dans la lumière. Nous ne pouvons pas voir combien nous sommes heureux. Viens, viens ; il nous reste si peu de temps...
Et Mélisande :
Non, non : restons ici... Je suis plus près de toi dans l'obscurité :
Et Pellcas :
Où sont tes yeux ?
Comparons maintenant avec Samain :