Contes cruels
LES CONTES DE VILLIERS DB l'iSLE-ADAM 139
Il faut être pratique, il faut suivre les progrès de son siècle, il faut marcher avec son temps* Traité par le docteur Tristan, vous ne sauriez vous étonner de la géniale combinaison de L'affichage céleste. Elle consiste à « défricher l'azur, coter l'astre, exploiter les deux crépuscules, organiser le soir, mettre à profit le firmament », et, pour cela, à projeter des réclames lumineuses sur le ciel. On verra entre les « pattes sublimes » de la Grande-Ourse cette annonce : Faut-il des corsets oui ou non ? et sur la pointe de TEpée de la Vierge un ange tenant un flacon à la main, tandis que sortira de sa bouche une banderolle oii on lira ces mots : Dieu que c'est bon !... En temps d'élection, la photographie des candidats pourra apparaître, sourire à l'avenir, répandre des larmes surnos mécomptes, ouvrir la bouche et plisser le front. Bref, les voûtes azurées « qui ne servent à rien qu'à défrayer les imaginations maladives des derniers songe creux » seront utiles.
Encore une fois, il importe d'être pratique, et, par exemple, pourquoi ne pas dispenser la renommée et le succès aux auteurs dramatiques grâce à La machine à gloire? Selon quelques naïfs la gloire est le resplendissement d'un nom dans la mémoire des hommes, et elle peut demeurer, quoique silencieuse, immense et éternelle, ^^ains
propos que ceux-là ! La vraie gloire se traduit par des signes et des manifestations sensibles pour tout le monde, par du bruit, des applaudissements et des trépignements. Rien ne s'oppose à ce qu'une machine habilement organisée produise ces bruits, ces applaudissements et ces trépignements, c'est-à-dire la gloire, en divers points d'un lieu public. Il suffit d'y mettre le prix et de procéder à Tinstallation des appareils nécessaires. On vient d'inventer ceux-ci et ils ont déjà donné les meilleurs résultats. Quelle perte de temps économisée ainsi chez le public ! Que d'efforts lui seront épargnés !
Plusieurs philanthropes se préoccupent encore d'éviter aux gens pressés et absorbés de notre époque toutes les tristesses, tous les ennuis, toutes les fatigues qu'il ne leur est pas absolument indispensable d'endurer. Le professeur Schneitzoëffer(junior)a mis en venteun appareilaumoyen duquel les enfants pourront désormais regretter leurs parents sans douleur, chose heureuse puisque les larmes sont inutiles et que les heures consacrées à souffrir sontdes heures perdues. Cet Appareil pour l'analyse chimique du dernier soupir ne coûte que 7 fr. 50. Il est d'un emploi très facile. «L'ingénieux du procédéconsiste à recueillir, dans cet alambic de luxe, bon nombre d'avant-derniers souffles, pendant le sommeil de la
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Vie, pour pouvoir, un jour, en comparant les précipités, reconnaître en quoi s'en différencie le premier du sommeil de la mort. Cet amusement n'est donc, au fond, qu'un fortifiant préventif, qui dépure, d'ores et déjà, de toutes prédispositions aux émotions trop douloureuses, les tempéraments si tendres de nos benjamins ! Elle les familiarise artificiellement avec les angoisses du jour de deuil, qui, alors, ne seront plus que connues, ressassées et insignifiantes. »
Aux gens sensés, éduqués suivant les moyens que nous venons de voir, à ce siècle marquant l'apogée de la raison et le triomphe du bon sens, une littérature spécialeest nécessaire, et Villiers, impitoyable, nous introduit dans le cabinet du directeur d'un grand quotidien S Ce directeur reçoit un inconnu totalement dénué de talent, l'homme qu'il cherche vainement depuis de nombreuses années. Son émotion est violente. « Savez-vous bien, monsieur, dit-il à son visiteur, qu'il faut, de nos jours, être un homme des plus remarquables pour n'avoir aucun talent ?... un homme considérable ?... que souvent ce n'est qu'au prix d'une cinquantaine d'années de luttes, de travaux, d'humiliations et de misères que l'on y arrive et que l'on n'est, alors, qu'un parvenu? »