‹ Etudes et recherches. --Chapitre 39 sur 66 · Contes cruels »: Deux augures · texte numérisé non relu

Contes cruels »: Deux augures

1 i2 ÉTUDHS ET RECHERCHES

Un homme dénué de talent qui écrit des chroniques semées de fautes d'orthographe et de français, des articles « suintant la suffisance repue, le cynisme quiet, la nullité sentencieuse », voilà ce que demande le public, voilà ce qu'il faut lui procurer sous peine de lui déplaire. « Le public ne lit pas un journal pour penser ou réfléchir, que diable! » L'inconnu croit avoir réussi ce qu'on lui demande et avoir écrit un article suffisamment détestable. Il tend son manuscrit au directeur qui le parcourt et le rejette, indigné. Ces pages sont pleines de talent et le bourgeois sérieux qui les lirait sourirait en traitant leur auteur de poète, après quoi il se désabonnerait. L'inconnu n'est même pas médiocre ; il ne lui reste qu'à s'en aller.

Certes, l'ironie de Villiers stigmatisant les hontes et les ridicules des individus est terrible, mais lorsque ce grand seigneur attaché aux fastes du passé, lorsque cet artiste souffrant d'être méconnu veut nous dépeindre le bourgeois, son pire ennemi, son mépris atteint une dignité souveraine et son irritation une grandeur lyrique. Comme Flaubert qui détesta également les bourgeois et les ridiculisa dans Homais et dans Bouvard et Pécuchet, Villiers incarna le type exécré dans Tribiilat Bonhomel, et fit en sorte qu'il résumât la suffisance, la sottise,

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la jactance, l'orgueil, l'ignorance et la brutalité de son siècle. Une héroïne de Villiers, Claire Lenoir, prononce à propos de Tribulat Bonhomet une phrase qui résume celui-ci tout entier: « Il est, dit-elle, des êtres ainsi composés que même au milieu des flots de lumière, ils ne peuvent cesser d'être obscurs. Ce sont des âmes épaisses et profanatrices, vêtues de hasards et d'apparences, et qui passent, murées dans le sépulcre de leurs sens mortels. » En vérité Tribulat Bonhomet est muré dans le sépulcre de ses sens, et c'est une expression magnifique que Villiers a trouvée là pour nous montrer l'homme éloigné de tout idéal, étranger à toute poésie, hostile aux spéculations de l'esprit, ennemi de l'art. Il dédaigne les belles-lettres, la métaphysique, les croyances religieuses, et généralement tout ce qui n'est pas positif, tout ce qui ne se prouve pas, tout ce qui ne rapporte pas d'avantages matériels. Tribulat est pratique ; Tribulat est l'ami du bon sens. On ne lui en fait point accroire. Docteur, agrégé de physiologie, membre honoraire de plusieurs académies, il a des titres pour juger sainement et trancher de l'art, de la politique et de la littérature avec une clairvoyante érudition. Tribulat n'ignore pas son insigne valeur, et il affiche une triste, ridicule et imbécile prétention. Villiers a voulu symbo-

liser la laideur d'àme, le matérialisme, la trivialité de son héros, et il a écrit Le tueur de cygnes *, un conte qui, dans son raccourci vigoureux et sa tristesse pathétique, caractérise toute une catégorie d'individus fermés aux aspirations généreuses et aux pensées élevées. Le tueur de cygnes met en scène Tribulat Bonhomet allant, la nuit, tuer des cygnes dont il a appris par l'Histoire naturelle qu'ils chantent mélodieusement avant de mourir. Avec d'infinies précautions, il gagnait un étang, et, là, égorgeait les nobles oiseauxpoètes :

Alors, l'âme des cygnes expirants s'exhalait, oublieuse du bon docteur, en un chant d'immortel espoir, de délivrance et d'amour, vers des Cieux inconnus.

Le rationnel docteur souriait de cette sentimentalité, dont il ne daignait savourer, en connaisseur sérieux, qu'une chose, le timbre. Il ne prisait musicalement, que la douceur singulière du timbre de ces symboliques voix, qui vocalisaient la Mort comme une mélodie.

Bonhomet, les yeux fermés, en aspirait, en son cœur, les vibrations harmonieuses : puis, chancelant, comme en un spasme, il s'en allait échouer à la rive, s'y allongeait sur l'herbe, s'y couchait sur

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