‹ Etudes et recherches. --Chapitre 4 sur 66 · Balzac en pantoufles · texte numérisé non relu

Balzac en pantoufles

BALZAC liT SA « REVUE PARISIENNE » ] l

donné rendez-vous à son ami dans les Champs- Elysées, vers trois heures, un jour d'automne gris et pluvieux. Sitôt arrivé, il déclora :

Je viens d'écrire, pour le premier numéro de la Revue parisienne, un petit roman dont je suis assez content et que je vous lirai ces jours-ci, quand j'aurai trouvé... ce que je n'ai pas encore trouvé et que nous allons chercher ensemhle. Mais je dois commencer par vous dire quel est le principal personnage et, à plus proprement parler, quel est Tunique personnage de ce petit poème de mœurs : mœurs douloureuses de notre époque sociale, telle que la politique de ces dix dernières années Tont faite.

Balzac tailla ensuite à grandes lignes sculpturales la figure de ce personnage, figure un peu forte, à mon avis, pour le cadre guilloché d'ime nouvelle, mais assurément destinée dans l'esprit de Balzac à se mouvoir plus tard dans le périmètre spacieux d'un roman. Il me dit ensuite, et dans ses plus intitimes détails, la vie de ce personnage créé par lui. C'était la vie agitée d'un homme de génie exploité par les hommes qui n'ont que celui de l'ambition et de l'intrigue ', et qui revient, chaque fois

1. J'en demande bien pardon à mes lecteurs, mais les deux livres que Gozlan écrivit sur Balzac sont d'un style déplorable Ce chroniqueur aimable, ce romancier fêté, ne prenait sans doute pas le temps de se relire et certaines de ses comparaisons sont vraiment réjouissantes. Bravement, il s'écriait :

qu'il en a logé un dans un palais, languir de faim et de misère au fond de son grenier, où il finit, après plusieurs agonies, par mourir, accablé encore plus par le poids de sa déception que par la miser e et la faim.

Balzac n'avait pas encore trouvé le nom qu'il cherchait pour son héros. Il entendait que le nom choisi répondît au personnage tout entier, à sa figure, à sa taille, à sa voix, à son passé, à son avenir, à son génie, à ses goûts, à ses passions, à ses malheurs et à sa gloire. Il croyait, affirme Gozlan, qu' « on est nommé là-haut avant de l'être ici-bas » et voyait là un mystère que nous ne sommes pas capables d'expliquer. Bref, fauteur d'Eugénie Grandet était fort en peine et, après avoir raconté la nouvelle destinée à la Revue parisienne, il dit à son compagnon :

Pour un pareil homme, pour un homme aussi extraordinaire, il me faut un nom proportionné à sa destinée, un nom qui l'explique, qui le peigne, qui l'annonce comme le canon s'annonce de loin et

t Balzac, avons-nous dit quelque part, n'est pas un homme, c'est une mer. D'autres vous diront les bords majestueux de cet océan et son effroyable profondeur... » De telles imagos abondent chez lui.

dit : Je m^appelle canon; un nom qui soit pétri pour lui et qui ne puisse s'appliquer au masque d'aucun autre. Eh bien, ce nom ne me vient pas ; je l'ai demandé à toutes les combinaisons vocales imaginables, mais, jusqu'ici, sans succès. Il y a tant de noms bêtes ! — Non pas que je craigne de baptiser mon type d'un nom bête ; ce n'est pas à craindre; je redoute — et c'est peut-être plus à redouter qu'un nom bête — un nom qui ne s'applique pas étroitement à l'homme, comme la gencive à la dent, le cheveu à la bulbe, l'ongle à la chair. Comprenez-vous ?

Gozlan comprenait très bien. Il proposa de forger le nom ou de se promener en lisant les enseignes. On lit sur les enseignes les noms les plus pompeux et les plus bouffons qui disent les choses les plus bizarres et les plus opposées. Il suffisait de choisir. Ravi du projet, Balzac entraîna son compagnon. Ils visitèrent la rue du Coq-Saint-Honoré, la rue Vivienne, la place de la Bourse, la rue Neuve-Vivienne, le boulevard Montmartre. Balzac ne trouvait rien et Gozlan se fatiguait. Le grand romancier, lui, ne perdait pas sa belle humeur, et, inlassable, il parcourait successivement les rues du Mail, de Gléry, du Cadran, des Fossés-Montmartre et la place des Victoires. Gozlan n'en pouvait plus. Balzac l'obligea cependant à inspecter encore la rue du

Bouloi. Elle portait tj'ois noms, s'appelant d'abord rue du Bouloi, puis rue Coq-Héron enfin rue de la Jussienne. C'est dans le dernier tronçon de cette rue que Balzac manifesta une vive émotion après avoir regardé au-dessus d'une porte oblongue, étroite, efflanquée, ouvrant sur une allée humide et sombre. Il avait lu Marcas et Marcas l'enchantait. Dans ce nom, déclarait-il, tout était résumé. L'on y trouvait le philosophe, l'écrivain, le grand politique, le poète méconnu. Son héros s'appellerait Marcas, et pas autrement, Gozlan ne demandait pas mieux. Il insinua que Ton pourrait chercher à connaître ce Marcas dont la profession n'était pas sur l'enseigne, Balzac, magnifique, répondit: « Marcas, que j'appellerai Z. Marcas pour ajouter à son nom une flamme, une aigrette, une étoile ;Z. Marcas est assurément un grand artiste : un graveur, un ciseleur, un orfèvre comme Benvenuto Cellini.» Tout vérifié, Marcas se trouva être un tailleur, un simple tailleur. Balzac n'en fut point déconcerté et la modeste fonction de son héros ne l'empêcha point d'écrire la curieuse monographie placée en tête de sa nouvelle :

Il existait une certaine harmonie entre la personne et le nom. Le Z qui précédait Marcas, qui se voyait sur l'adresse de ses lettres, et qu'il n'eu-

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bliait jamais dans sa signature, cette dernière lettre deTalphabet offrait à Fesprit je ne sais quoi de fatal.

Marcas ! Répétez-vous à vous-même ce nom composé de deux syllabes, n'y trouvez-vous par une sinistre signifîance ? Ne vous semble-t-il pas que l'homme qui le porte doive être martyrisé ? Quoique étrange et sauvage, ce nom a pourtant le droit d'aller à la postérité, il est bien composé, il se prononce facilement, il a cette brièveté voulue pour les noms célèbres ? X^est-il pas aussi doux qu^il est bizarre ? mais aussi ne vous paraît -il pas inachevé ? je ne voudrais pas prendre sur moi d'affirmer que les noms n'exercent aucune influence sur la destinée. Entre les faits de la vie et le nom des hommes, il est de secrètes et d'inexplicables concordances ou des désaccords terribles qui surprennent ; souvent des corrélations lointaines mais efficaces se sont révélées. Notre globe est plein, tout s'y tient. Peut-être reviendra-t-on quelque jour aux sciences occultes.

Ne voyez-vous pas dans la construction du Z une allure contrariée ? Ne fîgure-t-elle pas le zigzag aléatoire et fantasque d'une vie tourmentée ? Quel vent a soufflé sur cette lettre qui, dans chaque langue où elle est admise, commande à peine à cinquante mots ? Marcas s'appelait Zéphirin. Saint Zéphirin est très vénéré en Bretagne. Marcas était Breton.

Examinez encore ce nom : Z. Marcas ! Toute la vie de l'homme est dans l'assemblage fantastique de

ces sept lettres. Sept I le plus significatif des nombres cabalistiques. L^homme est mort à trente-cinq ans, ainsi sa vie a été composée de sept lustres ! Marcas 1 N'avez-vous pas Tidée de quelque chose de précieux qui se brise par une chute avec ou sans bruit ?

Cette page fut écrite aux Jardies en rentrant de la promenade que j'ai racontée, et ajoutée à la nouvelle. Il était curieux de citer les réflexions de Balzac. Elles apparaissent comme un bien amusant exemple d' « amplification » quand on connait le petit incident qui a éveillé la verve de l'auteur de la Comédie Humaine. J'imagine du reste que Balzac, notant ces ingénieuses pensées à propos de Marcas, songeait un peu à lui. De même que Marcas, Balzac est un nom de deux syllabes, « bien composé », qui se prononce facilement et qui a la « brièveté voulue pour les noms célèbres ». Puisque Balzac croyait à l'influence du nom sur la destinée de celui qui le porte, il n'a pu manquer de chercher à vérifier cette règle en ce qui le concernait.

L'idée de la nouvelle est dans la lutte du génie pauvre et inutile contre les puissants orgueilleux et nuls. Marcas, incompris des uns et bafoué par les autres, est le porte-paroles de Balzac. 11 nous donne les opinions du romancier sur le

gouvernement, sur l'administration, sur le développement des sociétés modernes et nous expose un vaste plan de réformes. La pauvreté oblige Marcas à servir divers hoinuies d Et^it qui l'écœurent par leur ingratitude et leur incapacité. Trahi, abandonné, il succombe enfin et repousse, au dernier moment, les propositions d'un négociateur qui lui offre une position brillante au nom du parti opposé à celui de son dernier patron.

Cette œuvre de Balzac est intéressante en ce qu'elle nous révèle des aspirations démocratiques et socialistes que nous n'avions pas encore rencontrées chez un écrivain jusque-là catholique et royaliste, et qui se vantait de l'être. La chose est d'autant plus singulière que, dans la même Revue parisienne, Balzac protestait pour la centième fois de ses sentiments passés.

On pouvait se méprendre et Anatole de la Forge n'y manqua point. Il vit en Balzac un précurseur de la démocratie. 11 le plaça parmi ceux qui ont eu « l'intuition de ce que devait être un gouvernement d'inspiration et de pratique démocratique ». Dans Le Siècle du 1" août 1883; Anatole de la Forge montrait Balzac annonçantla venue de Gambetta, trente ans avant l'événement. Anatole de la Forge écrivait en effet :

Un ouvrage de Balzac, celui qui a pour titre :

Z. Marcas, n'est rien moins que Thistoire, par anticipation et don de prophétie, du tribun de la défense nationale, du vainqueur du gouvernement de l'ordre moral !... Z. Marcas, comme Gambetta, est d'origine obscure et plébéienne ; il a des débuts difficiles, « des jours de misère et d'angoisse ». Comme Gambetta, Marcas est un orateur de race, un politique fin et profond ; il excelle à tâter le pouls de l'opinion publique, à analyser ce qu'elle veut... Il n'est pas jusqu'aux détails sur le costume et la physionomie du héros de Balzac qui ne concordent avec la physionomie et la tenue du chef illustre des 363. « Selon un système assez populaire, dit le grand romancier, chaque face humaine a sa ressemblance avec un animal. L'animal de Marcas était le lion. Ses cheveux ressemblaient à une crinière... Il avait le front partagé, comme celui d'un lion, par un sillon puissant... Sa bouche énorme et ses joues creuses étaient remuées par des plis d'un dessin fier, étaient relevées par un coloris plein de tons jaunâtres. Ce visage presque terrible semblait éclairé par deux lumières, deux yeux noirs, mais d'une douceur infinie, calme, profonde, pleine de pensées... » En racontant la maladie et la mort de Z. Marcas, Balzac décrit d'avance la maladie et la mort de Gambetta. « Semblable à Pitt, écrit-il, qui s'était donné l'Angleterre pour femme, Marcas portait la France dans son cœur, il en était idolâtre... La France au troisième rang ! Ce cri revenait toujours dans ses conversations. L« maladie intestine

BALZAC ET SA « niîVL'E PARISIENNE »

da pays avait passé dans ses entrailles. » Marcas devait mourir de cette maladie-là. Balzac raconte en termes émouvants les souffrances et Tagonie de cet homme d'État imaginaire, mort n'ayant pas quarante ans, mais épuisé de travail, miné par une noble ambition, torturé par la souffrance du patriotisme.

Anatole de la Forge n'oublie pas de noter que Z. Marcas fut écrit aux Jardies et c'est aux Jardies que mourut Gambetla.

Le rapprochement que je viens de citer est fort juste. Toutefois, il est évident que cette nouvelle ne suffit pas pour faire de Balzac un adepte de la démocratie et il paraît difficile de nier ses opinions monarchistes quand on a lu ses livres et surtout ses brochures politiques, sa correspondance et ses articles*.

Avant d'en finir avec la nouvelle de Balzac, remarquons qu'il en autorise la reproduction « en se conformant aux dispositions de la Charte de la société des gens de lettres». On n'a pas assez dit que Balzac fut vraiment le fondateur de la Société des gens de lettres. Le 1"* novembre 1834, il publia dans la Bévue de Paris une Lettre aux écrivains français da XIX^ siècle. Cons-

1. Edmond Biré a consacré dans l'ouvi-agc cité plus haut une longue étude à Balzac royaliste. ,

tatant que les auteurs étaient volés et pillés do toutes manières sous forme de traductions, de reproductions, de contrefaçons étrangères, d'adaptations dramatiques, Balzac engageait ses confrères à se réunir pour exploiter leurs œuvres et défendre leurs intérêts. Il plaidait sa cause avec beaucoup d'éloquence. Son projet n'aboutit pas sur-le-champ, mais quatre ans plus tard naissait la Société des gens de lettres (1838). Balzac ne fut pas au nombre des fondateurs, et, chose curieuse, lorsqu'il sollicita son admission, il eut à peine le nombre de voix suffisant à l'assemblée générale. 11 fallait 45 voix pour être élu et il en obtint 53, tandis que des membres beaucoup moins célèbres en comptèrent jusqu'à 80. Là encore il rencontrait l'ingratitude. D'ailleurs ses bonnes relations avec la société ne furent pas de longue durée et il la quitta très bruyamment, en 1842, écrivant une sorte de manifeste où il annonçait sa décision. Cependant, nul plus que lui n'avait besoin d'être protégé contre les imitateurs. Gozlan nous rapporte, dans Balzac chez lui, que l'auteur de la Comédie Humaine exécrait la Belgique, et il avait bien ses raisons pour cela :

Balzac est à coup sûr l'écrivain dont la Belgique a le plus contrefait les livres pendant trente ans.

Elle ne s'est pas lassée ; elle y a mis de Tacharnement; elle y a même mis quelquefois de la folie, car ils étaient tant de contrefacteurs en Belgique autour de toute œuvre de lui qui paraissait, qu'ils faisaient souvent une spéculation ruineuse à se déchirer ainsi la même proie. Sa colère était donc une colère juste s'il en fut jamais.

César Birofteaii, entre autres, fut contrefait de vingt façons différentes, et, selon Léon Gozlan, ces impudents plagiats déterminèrent Balzac à entrer dans la Société dont il avait donné l'idée. L'illustre écrivain ne devait pas se contenter d'être le promoteur de cette institution si utile ; il écrivit également un code littéraire que l'on aurait grand profit à consulter de nos jours et il rêva d'être pour ses confrères ce que Beaumarchais avait été jadis pour les auteurs des pièces de théâtre ; il aurait voulu en un mot établir d'une façon précise le bénéfice de l'écrivain sur la vente de ses livres.

L'Epîtredu comte de Sainl-Germain sur F inauguration de la statue de Guttenberg par le comte de Belloy est un mélange d'inconvenante bouffonnerie et de ridicule grandiloquence. Balzac y a ajouté cette note : « Nous donnons cette épître de l'école Voltairienne afin de prouver que les louanges données à la poésie plastique du

xix^ siècle n'impliquent pas l'exclusion de la poésie à idées. » Balzac aurait pu mieux choisir, mais la poésie ne l'occupait guère et Gozlan nous rapporte * :

Rien chez lui ne tendait, même un tant soit peu, vers la poésie. N'allez pas vous méprendre ! Nous entendons ici par poésie la forme rimée seulement. On ne voudrait pas nous faire dire que Balzac n^aimait pas la pensée idéalisée, le choix dans les imagée, l'aristocratie dans l'expression, certaine vérité d'exquise convention reçue entre les gens de goût depuis plusieurs siècles, c'est-à-dire la poésie. Balzac n'aimait pas les vers, voilà ! il les respectait infiniment, mais il ne les lisait guère. Du reste, il avait faiblement la conscience de leurs difficultés. Il louait au hasard, au vol, s'échauffait à froid ; son admiration tirait au jugé, comme dirait un chasseur ; et, quand il avait récité quelques lambeaux des Méditations ou des Orientales, vanté Racine parce qu'on lui avait fait croire que Racine avait, comme lui, excellé à peindre les femmes, sa dîme d'enthousiasme à la poésie était payée. Il rentrait tranquillement dans sa prose avec sa quittance dans la poche, et de longtemps il n'était plus question de vers aux Jardies.

La Lettre sur la littérature, le théâtre et les arts, dédiée à M"" la comtesse E... oiTre autre-

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