Balzac en pantoufles
ment d'intérêt que VEpître du comte de Saint- Germain.
Balzac se plaint d'abord de ce que la critique littéraire ait presque complètement cessé d'exister. Les critiques sont si mal rémunérés qu'il leur est impossible de vivre de leur métier. L'on s'en remet donc à quelques feuilletonnistes dénués de science et de scrupules du soin de juger les livres. Ces feuilletonnistes, capables de détester et de calomnier les écrivains, sont incapables d'expliquer une œuvre. Ils n'ont ni le temps ni la compétence nécessaires. Balzac écrit ensuite cette page qui est encore plus vraie de notre époque que de la sienne :
La véritable utilité de la critique actuelle est dans l'indication des principes de Tart moderne. La littérature a subi, depuis vingt-cinq ans, une transformation qui a changé les lois de la Poétique. La forme dramatique, la couleur et la science ont pénétré tous les genres. Les livres les plus graves sont forcés d'obéir à ce mouvement qui rend les compositions si attrayantes ; mais l'intelligence humaine perdrait tout ce que gagne le plaisir, si dans cette métamorphose périssaient en France et l'instruction nécessaire à tout écrivain et l'invincible logique de la pensée, qui, bien plus que celle des phrases, constitue réternelle beauté de la langue française. Je crois que les différents mérites des deux
précédents siècles littéraires peuvent et doivent entrer dans les œuvres modernes. Si quelques-unes de ces œuvres obtiennent des succès universels, le succès tient à la réunion de ces mérites, augmentés de l'éclat qu'ils reçoivent de la nouvelle forme. Je ne suis pas de ceux qui méprisent leur époque, qui accablent les écrivains modernes par des comparaisons avec les sept ou huit génies des xvir et xviii° siècles ; je pense que les talents secondaires de notre temps sont tellement au-dessus des talents secondaires d'autrefois que les conditions de la gloire sont devenues plus difficiles pour les écrivains du premier ordre. Mais je crois que si jamais une critique patiente, complète, éclairée, a été nécessaire, c'est dans un moment où la multiplicité des travaux, où l'ardeur des ambitions produit une mêlée générale et cause en Littérature le même désordre que dans la Peinture, qui n'a plus ni Maîtres ni Ecoles, où le défaut de discipline compromet la sainte cause de l'art, et gêne tout, même la conscience du beau sur laquelle repose la Production.
Après ces affirmations, Balzac étudie le livre de Henri de Latouche, Léo, roman mélodramatique bourré d'enlèvements, d'empoisonnements et de crimes, mal composé, trop long, surchargé de détails inutiles, inexact dans les caractères et dans les faits, répugnant dans les personnages, fastidieux à lire.
Une sarabande de crimes et de niaiseries impossibles, voilà ce que vous offrira la triste lanterne non magique intitulée Léo.
Balzac ajoute :
L'art littéraire en France ne pourra jamais divorcer avec la raison... Or, dans cette œuvre incohérente, il n'y a ni un sentiment, ni une action, ni un intérêt qui conduise le lecteur, qui le captive et le mène à un dénouement souhaité.
Et plus loin :
Le véritable roman se réduit à deux cents pages, dans lesquelles il y a deux cents événements. Rien ne trahit plus l'impuissance d'un auteur que l'entassement des faits.
Il conclut enfin :
Léo prouve que M. de Latouche ne sait pas distinguer ce qui peut se dire entre garçons, à la suite d'un dîner, de ce qui s'écrit; il ne distingue même pas ce qui peut s'écrire de ce qui doit s'imprimer. L'art de préparer des scènes, de dessiner des caractères, de former des contrastes, de soutenir l'intérêt lui est entièrement inconnu.
Balzac ne se contente pas de ces jugements sévères ; il relève avec soin, et très spirituellement, les nombreuses fautes de français qui émaillent Télucubration de Latouche. Il cite, par exemple, cette phrase de l'auteur de Léo : « Arnold a un œil penseur qui tient à la fois de la mélancolie et de la conspiration », et il la commente ainsi :
Est-ce qu'il est à la fois mélancolique et conspirateur ? Ou son œil tient-il de la mélancolie et de la conspiration, comme on tient de son père et de sa mère ? Ou tient-il à la disposition du public de la mélancolie ou de la conspiration, comme un épicier tient de Feau de Seltz et de la bougie de FEtoile ?
Latouche avait écrit :« Entre ses moustaches brunes, />rès de son collier de barbe toufïue éclatait un rire blanc plein de franchise et de candeur. » Balzac sourit et proteste :
La topographie de ce rire est assez inexplicable, mais on doit demander à l'auteur un compte sévère d'un rire blanc plein de candeur.
Cet article méchant, presque haineux, atteste la brouille des deux hommes- Balzac habitait un
petit entresol de la rue de Tournon quand il rencontra Henri de Latouche, alors célèbre comme poète, comme romancier et comme journaliste. L'honneur revenait à Latouche d'avoir exhumé et publié, — en se permettant d'en retoucher quelques-unes, — les poésies posthumes d'André Chénier et d'avoir écrit une bonne introduction pour ce livre qui fut le bréviaire des jeunes romantiques. On crut même, un instant, qu'il était l'auteur du recueil. Il est vrai qu'Alexandre Dumas ne partageait pas cette opinion. «M. de Latouche, dit-il dans ses Mémoires, avait retrouvé, colligé, publié les poésies d'André Chénier. Il faisait facilement croire que ces poésies étaient, sinon de lui, du moins, en grande partie, de lui. Que M.Henri de Latouche ait forgé un hémistiche là où un hémistiche manquait, soudé une rime là où la plume avait oublié de l'agrafer, soit! mais que les vers d'André Chénier soient de M. de Latouche, non ! » Du reste Latouche publia desvers*sous son nom et l'erreur cessa d'être possible. La chance d'avoir été l'éditeur de Chénier valut à Latouche son admission dans tous les journaux et dans toutes les revues de l'époque. Il eut une grande influence et dut en user en faveur de Balzac, car nous voyons celui-ci collaborer à divers périodiques, l'année 1829, et c'est précisément en 1829 que l'auteur de la Co-
médie humaine et Latouche semblent sympathiser le plus, comme le prouve un élogieux article de Balzac sur Fragoletla. Latouche servit donc l'écrivain qui devait le malmener si fort par la suite. Il avait de ces générosités, bien inattendues de sa part, et pressentait le talent ou le génie des débutants qui venaient le consulter. Félix Pyat, Charles de Bernard, Lefèvre, Daumier, Arnould Frémy, Jules Sandeau reçurent ses avis et ses encouragements. Hugo lui-même se faisait fête de déjeuner avec l'illustre critique. George Sand nous a raconté ' qu'en arrivant de son Berry elle sollicita l'appui et les indications de Latouche, lequel se montrait fort dur pour les tentatives littéraires delà pauvre femme. Le jour où parut Indiana, Latouche prit un exemplaire qui traînait sur la table de George Sand, coupa les premières pages avec ses doigts, et, après avoir ricané, s'écria : « Ah! pastiche '.pastiche ! que me veux-tu ? Voilà du Balzac si ça peut ! » Le lendemain, ayant lu tout l'ouvrage, il eut, reconnaissons-le, le bon esprit d'écrire à la débutante : « Oubliez mes duretés d'hier soir, oubliez toutes les duretés que je vous ai dites depuis six mois.. J'ai passé la nuit à vous lire... Oh! mon enfantique je suis content de vous!»