Conles cruels
ETLDKS ET RECHERCHES
sireux d'éviter le froid de la nuit au voyageur, lui offre son manteau avant de le quitter. Le jeune homme accepte, rentre sans inconvénients, et, peu de jours après, on lui dit que l'abbé Maucombe est mort d'une fluxion de poitrine contractée précisément la nuit où il accompagna son ami et se dépouilla en sa faveur de son vêtement. Le jeune homme a donc eu un pressentiment quand il a vu paraître son hôte durant la nuit passée au presbytère. Les phénomènes de cet ordre ont été si fréquemment observés de nos jours que nous n'y attachons plus guère d'importance ni d'intérêt, et la nouvelle de Villiers s'en trouve vieillie. Vera présente une force dramatique bien supérieure. M. d'Athol a perdu sa femme qu'il adorait. Il veut conserver intact le souvenir de la chère défunte. Absente, elle doit lui demeurer présente. Pour se créer ce mirage, pour garder cette illusion, il continue sa vie comme si la morte était là. Elle est associée à tous ses actes. Il lui parle, il lui fait la lecture, il prend conseil d'elle, il lui murmure les tendres phrases de jadis. Chose étrange, l'illusion agit. M. d'Athol distingue malaisément où finit le réel et où commence l'imaginaire. La disparue n'a pas quitté le vieil hôtel. Sa robe apparaît au détour des allées; elle s'accoude sur le piano du salon ; elle embaume toujours sa chambre de son parfum préféré. Les
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efforts de son mari nécessitent sa présence. Un jour cependant le rêve de M.d'Athol s'interrompt; il se rappelle la triste réalité et il pousse un cri désespéré; «Quelle est la route, maintenant, pour parvenir jusqu^à toi ? Indique-moi le chemin qui peut me conduire vers toi !» Et le conteur ajoute: « Soudain, comme une réponse, un objet brillant tomba du lit nuptial, sur la noire fourrure, avec un bruit métallique : un rayon de l'affreux jour terrestre l'éclaira ! » M. d'Athol se baissa, saisit l'objet, et un sourire illumina son visage: il avait ramassé la clef du tombeau. Il est donc bien évident que pour Villiers,l'àme de M'"' d'Athol n'est pas morte en même temps que son corps, et qu'il y a une autre vie.
Ses létudes d'occultisme n'ont jamais gêné Villiers dans ses croyances. Certes, il connaissait les dangers de ces sciences spéciales et M. Camille Mauclair l'a dit dans l'étude que nous avons déjà citée : « [1 était bien trop averti pour ne pas sentir que là était tout le péril, et que si l'athéisme n'était qu'une réaction brutale, insuffisante à détourner les âmes du besoin de Dieu, l'explication progressivement raisonnée du mystérieux, donnée par la science, saperait bien plus la foi, puisque au lieu de nier les mystères, elle parlerait, en d'autres termes que la religion, à la curiosité et au sentiment,
qui sont les motifs essentielsdubesoin de croire. » \'illiers a vu cela si clairement qu'il s'est efforcé de démontrer que l'occultisme scientifique ne peut aboutir qu'à un renforcement du spiritualisme absolu. Nous l'avons constaté une première fois par son roman fameux, l'Eve future. On retrouvera la même théorie démontrée dans l'épisode de Claire Lenoir qu'il a mis dans son Tribulat Bonhomet.
Xous avons envisagé, sous tous leurs aspects, les contes de Villiers. Jugeons maintenant leur valeur proprement littéraire.
Et, d'abord, il y a lieu de se demander quel est le degré d'originalité de l'auteur d\Axël. A-t il été de tous points un précurseur et uninno- -M vateur dans cette partie de son œuvre qui nous occupe ? N'hésitons pas à répondre par la négative, malgré le respect et l'admiration dus à un ^^ iuimense talent. Le nom de Villiers appelle parfois celui d'Edgar Poe qui le précéda et l'on peut souvent établir un parallèle entre ces deux écrivains. Il va de soi que Villiers n'a pas imité le conteur américain, mais qu'il s'en est inspiré en certai- ; nés occasions et avec la maîtrise du génie qui renouvelle tout ce qu'il touche. Néanmoins, il sied de fixer les rapports des deux auteurs. Nous serons ensuite mieux à notre aise pour faire sa part à Villiers, et cette part reste magnifique.
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Que Villiers ait connu Edgar Poe, il n'y a aucun doute à ce sujet. Le docteur TribulatBonhoinet parle d'Edgar Poe, en ces termes : « Une chose qui m'a frappé, c'est le titre de ses œuvres. 11 les appelait^avec une certaine suffisance: ^/5/0/res sans pareilles ! Contes extraordinaires ! ..., etc.. J'ai lu toutes ces histoires et je me suis vraiment demandé ce qu'il voyait d'extraordinaire dans tout ce qu'il racontait. C'était, en bonne conscience, le dernier mot du banal, — présenté, il est vrai, à la bourgeoise, — mais du banal ; et il m'endormit, maintes fois, délicieusement. J'en avais conclu que le titre avait été choisi par l'éditeur pour piquer la curiosité du lecteur. »
Au commencement de cette étude, nous avons montré Villiers bafouant la sottise, l'ignorance et le cynisme de ses contemporains. Edgar Poe nourrissait des sentiments identiques vis-à-vis des Américains de son temps et il les exprimait dans ses contes aussi bien que dans sa critique. De même que Villiers a dit la nullité, la mauvaise foi et la malhonnêteté des directeurs de journaux dans ce conte des Deux augures dont nous donnions tout à l'heure l'analyse, Edgar Poe a convaincu les directeurs de magazinesde torts identiques dans La vie littéraire de Bob Thingam,esq. C'est l'histoire d'un jeune yankce très avisé, qui a résolu d'arriver à la gloire et à la for-
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lune par la lillérature. Il commence par acheter quelques vieux bouquins « complètement oubliés ou inconnus» qu'il traduit ou copie avec discernement. A l'un, il prend l'histoire « d'un certain Ugolin qui avait une potée d'enfants » ; à l'autre, un long passage sur «la colère d'Achille »; à un troisième, qui est aussi d'un bonhomme aveugle, des tirades sur « la Sainte-Lumière » et sur Adam« premier-né du ciel». Bob recopie proprement « ces poèmes » et les envoie aux quatre magazines les plus importants. Ils sont refusés, non pas qu'on ait reconnu les vers de Dante, d'Homère ou de Milton, mais parce qu'on les juge un vrai fatras. Instruit par l'expérience, Bob débute modestement en improvisant un distique sur un produit de parfumerie. Il apprend d'un éditeur influent l'art de la réclame, celui de tuer la concurrence en déshonorant ses confrères et de supprimer les frais de rédaction en se faisant payer par ses collaborateurs. La fortune lui sourit aussitôt. Il devient propriétaire de trois périodiques. L'argent afflue dans sa caisse et les échos de la presse retentissent de son nom : il est le grand Bob, le fameux Bob, l'immortel Bob *. L'analogie de
1. J'emprunte cette analyse à l'clude de M°"Arvèdc Barine sur Edgar Poe.
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La vie littéraire de Bob Thingum, esq et des Deux augures est évidente.
Dans le mépris de leurs contemporains, Edgar Poe et Villiers puisaient le goût de ces mystifications satiriques qui s'appellent chez le premier Blackwood, Les lunettes, La mille et deuxième nuit, et, chez le second, L'affichage céleste, La machine à gloire, LJagence du chandelier d'or. L'un et l'autre ont le même procédé de déformation caricaturale, d'ironie excessive, de plaisanterie bouffonne, mais Edgar Poe s'abandonne à sa verve avec un entrain trop facile, il exagère ses sarcasmes jusqu'à les rendre ennuyeux et même insupportables, il perd tout sentiment de la mesure et outrepasse ses droits, tandis que Villiers conserve toujours la mesure, met dans son comique une certaine discrétion, et on ne cesse pas de le voir écrir vaut ses contes, un triste et dédaigneux sourire aux lèvres. Edgar Poe est assez « peuple ». dès qu'il commence à plaisanter et il s'amuse franchement des travers et de la canaillerie de ses contemporains. Villiers est toujours grand seigneur. S'il fait œuvre de satirique, il garde au fond du cœur une secrète et sincère tristesse en face des tares et de l'imbécillité de son temps. Il a écrit Blackwood à sa manière, en y mettant l'amertume et le mépris
que l'on ne trouve pas dans le conte d'Edgar Poe.
Villiers et Poe ont un autre point commun : leur certitude de l'impossibilité d'une coïncidence du progrès scientifique et du progrès social. Nous savons que .pour l'auteur d'Axel il n'y a pas de progrès certain en dehors du catholicisme. Edgar Poe n'a pas envisagé la question du côté divin, mais il aboutit, dans sa Petite conversation avec une momie, aux mêmes conclusions que ^'illiers dans L'Eve future. Il sont tous deux, et nettement, antiprogressistes.
Un des goûts que les deux écrivains partagèrent encore fut celui de Toccultisme. Claire Lenoir et Les souvenirs de M. Auguste Bedloë ont une singulière ressemblance. C'est dans cette nouvelle que Villiers s'est peut-être approché le plus du conteur américain. Lorsqu'il s'abandonne à ce genre d'inspiration, Villiers est tout voisin d'Edgar Poe.
Dans le livre ' qu'il a consacré à Villiers, M. Henri Chapoutot a dit justement : « Vera fait penser à Ligria : le comte d'Athol, après la mort de sa femme, vit longtemps avec l'illusion souriante, assise à ses côtés, de la morte inoublia-