‹ Etudes et recherches. --Chapitre 56 sur 66 · LES CONTES DE VILLIERS DE L ISLE-ADAM · texte numérisé non relu

LES CONTES DE VILLIERS DE L ISLE-ADAM

toutes, le Chien-qiii-porte-Line-torche-enfîaniméedans-sa-gueule, armoiries du Saint-Offîce.

Deux figuiers épais ombrageaient le portail de bronze : au delà du seuil, de quadri-latérales marches de pierre exsurgeaient des entrailles du palais, — enchevêtrement de profondeurs calculées sur de subtiles déviations du sens de la montée et de la descente. Ces spirales se perdaient, les unes dans les salles de conseil, les cellules des inquisiteurs, la chapelle secrète, les cent soixante-deux cachots, le verger même et le dortoir des familiers ; les autres, en de longs corridors, froids et interminables, vers divers retraits... des réfectoires, la bibliothèque.

En l'une de ces chambres, — dont le riche ameu- ]jlement, les tentures cordouanes, les arbustes, les vitraux ensoleillés, les tableaux tranchaient sur la nudité des autres séjours, — se tenait debout, cette aurore -là, les pieds nus sur des sandales, au centre de la rosace d'un tapis byzantin, les mains jointes, les vastes yeux fixes, un maigre vieillard, de taille géante, vêtu de la simarre blanche à croix rouge, le long manteau noir aux épaules, la barrette noire sur le crâne, le chapelet de fer à la ceinture. Il paraissait avoir passé quatre-vingts ans. Blafard, brisé de macérations, saignant, sans doute, sous le cilice invisible qa'il ne quittait jamais, il considérait une alcôve où se trouvait, drapé et festonné de guirlandes, un lit opulent et moelleux. Cet homme avait non Tomas de Torquemada.

Qu'il s'agisse de caractériser un individu, de peindre un paysage ou un aspect quelconque d'une chose, V^illiers ne procède jamais autrement que par touches nettes et précises. Il choisit minutieusement ses détails, et les choisit essentiels en sorte que sa vision s'impose au lecteur avec un relief et une intensité prodigieuses. A cet égard son saisissant portrait de Bismarck' à Ferrières est typique :

La stature colossale du chevalier de l'Empire d'Allemagne, en tenue de major général, projetait son ombre sur le parquet de la salle dévastée. A de brusques lueurs du foyer étincelaient la pointe de son casque d'acier poli,obombré de l'éparse crinière blanche, — et, à son doigt, le lourd cachet d'or, aux armoiries sept fois séculaires, des vidâmes de l'Evêché de Halberstadt, plus tard barons : le trèfle des Bisthums — marke, sur leur vieille devise : In trinitate robiir.

Sur une chaise était jeté son manteau de guerre aux larges parements lie de vin, dont les reflets empourpraient sa balafre d'une teinte sanglante. — Derrière ses talons, enscellés de longs éperons d'acier, aux chaînettes bien fourbies, bruissait, par instants, son sabre, largement traîné. Sa tête, au poil roussâtre, de dogue altier, gardant la Maison allemande — dont il venait de réclamer la clef,

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