A la Haye, chez Pierre Husson
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L'officier usa, en effet, de la permission et quand il eut rossé d'importance le trop docile écrivain, il lui dit : « Sectateur des Muses, apprenez qu'il est plus important d'être sage, qu'il n'est nécessaire d'être poète, et que si les Lauriers du Parnasse mettent à couvert de la foudre, ils ne mettent point à l'abri des coups de bâton. »
Ecoutons maintenant les doléances du libraire C.-F. Jore.Ge Jore réclame à Voltaire 1.400 livres 5 sols. Pourquoi les lui réclame-t-il ? L'histoire est assez compliquée. \'oltaire avait chargé Jore deTimpressioud'un ouvrage que Tonne nomme pas ici, mais qui était, je crois bien, ses Lettres anglaises. Il fallait, comme chacun le sait, une permission d'imprimer. Cette permission, Voltaire ne l'avait pas, mais il affirma à l'intéressé qu'il l'obtiendrait sans peine. Du reste, l'auteur se chargeait des frais de l'édition. Jore se mit donc à l'ouvrage et tira 2.500 exemplaires. Hélas ! avant même d'être imprimées, les Lettres étaient connues, trop connues. Jore fut obligé de cacher l'édition qui restait impayée.
Cependant, dit-il, je pris le parti de ne m'en point dessaisir à moins qu'on ne m'envoyât un certificat de la permission. J'en fis même changer le dépôt, je me rendis en même temps à Paris chez le
sieur de V..., et lui fis part de ma résolution. De son côté il convint de faire quelques changements à Touvrage. Pour y travailler et en conférer, il me demanda deux exemplaires, que je ne fis aucune difliculté de lui donner. Ce fut alors que l'imagination vive et féconde du sieur de V... lui fit enfanter un projet admirable pour se tirer d'affaire. J'étais en procès avec le Sieur Ferrant, Imprimeur de Rouen, qui avait contrefait un livre dont j'avais le privilège. Le sieur de V... me conseilla de lui faire donner sous main son Ouvrage en manuscrit. Il ne manquera pas, ajouta-t-il, de tomber dans le piège et de l'imprimer. L'édition sera saisie à propos : les Supérieurs, instruits que je n'aurai aucune partàl'impression, jugeront que le Manuscrit m'aura été volé, et que par conséquent je ne puis être responsable des autres éditions qui en pourront paraître. Par ce moyen j'aurai la liberté de publier la mienne sans obstacle, et nous serons l'un et l'autre à l'abri.
La proposition n'agréa nullement au vertueux Jore et, selon toute probabilité. Voltaire fort ennuyé de ne pas obtenir la permission demandée et de ne pas pouvoir faire paraître son livre, confia l'un des deux exemplaires que lui avait remis Jore, à un autre imprimeur moins scrupuleux. Une édition des Lettres fut mise en vente et Jore ne tarda pas à être arrêté et incarcéré, bien qu'il ne s'agit nullement de l'ouvrage iui-
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primé par ses soins. Avec une rare perfidie, et pour éloigner de lui toute suspicion, Voltaire avait accusé le malheureux Jore de livrer au public, sans son consentement, une édition des Lettres. L'emprisonnement de Jore ne dura pas longtemps. Les caractères et le papier des deuxéditions différaient, et même quelques termes avaient été changés. On s'en aperçut vite. Néanmoins Jore fut destitué de sa Maîtrise parce que. s'il n'avait pas mis en vente les Lettres^ il \eh avait imprimées. Son édition fat saisie et Voltaire ne l'avait pas payée. Toutes les réclamations de Jore à ce sujet restèrent inutiles. Privé de son métier, à bout de ressources, il assigna récrivain en dommages et intérêts, mais inutilement, cela va sans dire. J'aime mieux croire, pour la mémoire de Voltaire, que cette malpropre histoire est absolument inexacte.
D'autres libraires se sont plaints de Voltaire, ceux qui furent chargés d'imprimer Za Philosophie de Newton. Les Eloges amphigouriques contiennent un curieux mémoire ' touchant ce livre. Voltaire affirmait, paraît-il, qu'on avait laissé quantité de fautes dans son ouvrage. Les libraires incriminés lui rappellent que les planches
l. Mémoire des libraires d'Amsterdam qui ont imprimé La Philosophie de Neioton de M. de V... Tiré du mois de juillet 1738 des Mémoires historiques.
des seize premiers chapitres de son livre ont été gravées sous ses propres yeux et qu'il a fait tirer la première feuille de l'édition jusqu'à douze fois « tant il avait de peine à fixer sa vaste imagination ».
Il est vrai, ajoutent-ils, que pour donner un air plus géométrique à la plupart de ses planches, il aurait fallu les réformer presque entièrement, surtout celles où il n^emploie qu'une seule lettre pour désigner en même temps plusieurs points, plusieurs lignes et plusieurs angles ; mais comme on ne doit pas exiger tant d'exactitude de la part dun homme qui connaît mieux la mesure des vers que celles des lignes et des surfaces, passons aux fautes de calcul et de raisonnement dont on a pris la peine de purger son Ouvraç/e.
Elles sont très nombreuses les fautes que signalent ces messieurs et ils montrent une telle érudition que je les soupçonne fort de n'être pas du tout les libraires d'Amsterdam, mais des confrères jaloux et vindicatifs.
A propos de La Philosophie de Newton, Rousseau composa une amusante épigramme :
Rare esprit, génie inventif, Qui soutiens qu'à toi seul la Nature connue
N'a de principe opératif, Que dans rattraclion par Newton soutenue;
V... explique-nous le principe attractif, Qui fit tomber sur tes épaules Ces orages de coups de gaules
Dont tu reçus le prix en argent effectif.
Le même Rousseau que Voltaire attaquait souvent, publia une Lettre au sujet des calomnies répandues contre lui par le Sr A. de \ ... Elle n'est guère intéressante. Voltaire reprochait fréquemment à Rousseau son « germanisme », ce qui explique la première strophe de cette chanson :
Lorsque Rousseau d'un piquant vaudeville
Régalait A...
Celui-ci dit : je me ris de sa bile
Et de ses coups de fouet, Car en frondant son stile germanique
Je lui fais la nique, moi,
Je lui fais la nique.
Voici une autre chanson. Elle est intitulée La Muse deV... au Tribunal d'Apollon. On la chantait, paraît-il, sur Tair de la Confession. Ce dialogue entre Apollon et la Muse de Voltaire est très long. Je regrette de ne pouvoir en donner qu'une brève citation. Apollon interroge la Muse :
Que fit ensuite le téméraire?
Répondez ma chère,
La Muse :
il fit le méchant, Le chien couchant, Le réfractaire.
Et selon les tems Montra le derrière ou les dents.
Le Temple du Goût inspira aussi les chansonniers :
V... devenu maçon A fait un temple à sa façon, Dont la merveilleuse structure Nous trace les plans d'une nouvelle Architecture, Où les ordres paroissent tous Sens dessus derrière, sens dessus dessous.
Une épigramme sur le même sujet :
V... sur Montmartre endormi l'autre nuit Avait construiten songe un Temple poursasecte : Mais un bruit de sifilet réveillant l'Architecte,
Il se frotta les yeux et trouva tout détruit.
Encore une chanson. Celle-ci se chantait sup l'air de Manon la Revendeuse. Elle est intitulée Les Adieux de V... :
Adieu belle Emilie En Prusse je m'en vas Etaler ma folie.
Dans cette Cour polie, On connaît mieux le prix De nos beaux Esprits.
Si je quitte la Prusse Chassé par le bâton, Je ferai, chez le Russe, Prêcher Lock et Newton Ou porterai mon prépuce Au révérend Mufti Comme Macarti.
Voulez-vous un Eloge de M. V... ?
Petits auteurs qu'on vit jadis Se mettre au rang des beaux Esprits Qui tant de faquins fîtes taire, Parleriez-vous devant V... ?
Boileau, Corneille, Sarazin, V'irgile, Horace, Rabulin, Racine, Tite-Live, Homère, Qu'êtes-vous auprès de V... ?
C'est un grand Homme décidé, Du goût défenseur iafidé.
Le seul vrai peut le satisfaire.
Rien n'est parfait hors de V...
On se souvient des vers charmants que Voltaire adressait à la princesse Ulrique de Prusse :
Souvent un air de vérité Se mêle au plus grossier mensonge.
Cette nuit dans l'erreur d'un songe Au rang des Rois, j'étais monté.
Je vous aimais alors, et j'osai vous le dire ; Les Dieux à mon réveil ne m'ont pas tout ôté ; Je n'ai perdu que mon Empire.
Un cruel ironiste a composé sur les mêmes rimes la parodie suivante :
Oui, c'est la pure... vérité.
Le contraire serait .. mensonge ;