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L^ACADEMIE FRANÇAISE EN 1844 JUGÉE PAR UN PAMPHLÉTAIRE

L'Académie française s'attira beaucoup de plaisanteries, et, avouons-le, elle justifia quelquefois les sarcasmes dont elle fut l'objet. Relever toutes les moqueries et tous les reproches qui lui furent adressés depuis son origine jusqu'à nos jours serait un bien curieux travail, mais il y faudrait une rare patience et vingt volumes ne suffiraient point à établir un pareil bilan. Moins ambitieux, je désire seulement parler d'un petit livre assez spirituel, souvent juste dans sa sévérité, et qui a pour titre : Les Petits mystères de l'Académie française, révélations d'an envieux, par Arthur de Drosnay. Il fut imprimé à Paris en 1844. Arthur de Drosnay est aujourd'hui complètement inconnu. Il dut approcher les académiciens de très près si l'on en juge par la sûreté de ses informations. Les Petits mystères de l'Aca-

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demie française sont une série de monographies. Suivons notre auteur S

Voici d'abord le portrait de Ballanche. L'auteur de la Palingénésie sociale, des Prolégomè' nés, à' Orphée, de la Vision cVHébal,d'Antigone était un admirable philosophe que ses contemporains n'apprécièrent pas suffisamment et que nous avons trop oublié. Le pamphlétaire parle de lui avec une irrévérence absolue et cite une épigramme composée lors de son élection :

Il faut qu'après Pasquier, Ballanche soit élu : L'un n"a jamais écrit, l'autre n'est jamais lu !

Ballanche,en effet, se souciaitpeu d'être connu. Ne disait-il pas dans son discours de réception à TAcadémie que '< c'était toujours avec quelque trouble qu'il voyait s'approcher de lui la redoutable lumière de la publicité ». Ses livres, tirés à petit nombre et distribués à ses seuls amis, ne furent réunis en une édition collective que vers 1830. Elle n'eut aucun succès. D'oîi la facile ironie de Arthur de Drosnay : « Il y a des siècles qu'on sait que M. Pasquier n'a jamais écrit, et il y a bien près d'un demi-siècle qu'on voit en vain M, Ballanche adresser au monde des

1. J'ai consulté pour cette étude Vllisloire des quarante fauteuiis de l'Académie française, par M. Tyrtée Tastet, 1855.

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livres tout aussi inintelligibles et tout aussi peu lus que la Palingénésie sociale et VAnligone. » Il ajoute : « Si M. Ballanclie voulait un matin écrire autre chose que ces quelques brochures, où le vide de la pensée et l'inutilité du but ne peuvent être rachetés que par la forme ennuyeuse et froide d'une correcte monotonie, M. Ballanche serait certainement un écrivain agréable. » Le malheureux philosophe a pourtant un mérite aux yeux de son détracteur; il manque rarement les séances et n'y dort pas. Cette assiduité et cette vigilance n'empêchent pas de déplorer son élection : « D'autant plus qu^il avait pour concurrent M. de Vigny, et qu'entre M. Ballanche, qui écrit beaucoup, mais de mauvaises choses, et M. de Vigny, qui en écrit peu, et qui n'en fait imprimer que de bonnes, nous n'aurions pas hésité un instant. »

Victor Cousin n'est pas beaucoup mieuxtraité. Sans doute ses travaux le désignaient pour l'Académie, mais quelle idée eut-il de fonder une école ! « Il la rend de plus en plus célèbre tous les jours, à mesure qu'il s'efforce de l'obscurcir, par parenthèse.» Arthur de Drosnay n'aime pas l'éclectisme et il nous confie, non sans amertume, que Victor Cousin lui ayant demandé, lorsqu'il passait son baccalauréat : « Monsieur, quelle est aujourd'hui la meilleure philosophie?»

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il fut obligé de répondre à son examinateur, sous peine d'être refusé, que la meilleure philosophie était assurément réclectisme. 11 n'a pu se consoler de ce mensonge nécessaire et il stigmatise cette doctrine « terrible en ce sens qu'elle ose à peine se fonder sur un Dieu, cette philosophie vide et sceptique qui ne guérit aucune plaie du cœur, qui ne donne aucune espérance à l'âme ». Au physique, Victor Cousin « est un homme à cheveux gris-blancs, à figure en dedans ; sa démarche est incertaine, son regard oblique ; son regard encore est quelquefois lascif autant au moins que son sourire est sardonique : si on ne le savait pas honnête homme, on pourrait se méfier de lui ». Le portrait n'est pas flatté; de plus la mise de Victor Cousin est sale; il ne met pas de gants, affecte le cynisme, se montre tantôt froid et taciturne, tantôt gai et ricaneur aux séances, et il méprise ses collègues.

Charles Nodier trouve grâce aux yeux du pamphlétaire. Celui-ci n'a pas assez de louanges pour vanter Jean Sbogar, Thérèse A ubert, les Voyages romantiques et pittoresques dans Vancienne France et les innombrables œuvres si différentes d'inspiration de l'académicien. Nodier fait partie de la véritable Académie, « c'est-à-dire qu'il sait encore résister aux intris^ues de l'élection qui veulent faire de ce corps, éminemment litté-

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raire, un corps uniquement politique ; il s'attache à ne se donner pour collègues que des hommes d'un véritable talent littéraire, et d'un talent littéraire avant tout ». Nodier avait infiniment d'esprit. Arthur de Drosnay raconte une anecdote qui le prouve une fois de plus. Certain jour de séance, l'auteur du Dictionnaire des Onomatopées et Dupaty eurent une petite querelle touchant la manière de remplir leurs attributions respectives. Nodier était dans son droit; Dupaty ne voulait pas s'avouer convaincu. A la fin, Nodier déclara avec un peu d'humeur : « Mon Dieu, mon cher, il me semble que je dois connaître aussi bien que toi le règlement de l'Académie : j'étais ici avant toi^ » Dupaty de réppndre: « Sans doute, mais... » Nodier continua : « C'est même ce qui m'a procuré jadis l'inappréciable avantage de te donner ma voix. » « Ah ! reprit Dupaty, je le sais, je n'avais pas besoin, Nodier, que tu me le rappelas. » Et Nodier d'une voix forte : « Lasses... » Ce fut sa seule vengeance.

Arthur de Drosnay s'étonne, non sans raison, de la présence de Patin à l'Académie. Ignoré en 1844, cet excellent professeur n'est pas moins obscur aujourd'hui. On n'a jamais lu et on continue à ne pas lire sa Vie de Rollin et ses Etudes sur les tragiques grecs. Personne ne se souvient de son Eloge de Bernardin de Saint- Pierre, de

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son Eloge de Lesage,de son Discours sur la Vie et les Ecrits du président de Thou et de son Eloge de Bossuel. Tous ces éloges valurent à leur auteur les éloges de rAcadémie. Il était juste que les félicitations de l'illustre assemblée le récompensassent à son tour et il obtint trois prix d'éloquence aux trois concours consécutifs de 1822 à 1827. Son triple succès lui facilita l'admission qu'il sollicitait et M. de Barante lui déclara en le recevant : « Heureuse l'Académie quand, de loin en loin, elle peut maintenir son illustration par des choix éclatants dont le reflet conserve à nos élections la valeur d'une honorable récompense littéraire ! » Avouons-le, le choix de M . Patin n'était pas si éclatant, malgré la réelle valeur de ses cours à la Faculté des Lettres où il occupait la chaire de poésie latine, et j'approuve" Arthur de Drosnay qui s'exclame : « Véritablement, on se sent saisi d'indignation en voyant ainsi lesplaces académiques données à des intrus qui sont tout autre chose que des écrivains. » Il ajoute : « Du reste, toutes les nouvelles nominations ressemblent singulièrement à celle de M. Patin ; on veut faire, comme je l'ai dit déjà, un corps uniquement politique de l'Académie. M. de Vigny a des opinions qui ne plaisent pas aux hommes puissants du jour, cela devait suffire pour le faire repousser ; et, après lui avoir opposé M. Patin,

on lui a opposé M. de Saint-Aulaire, comme on lui opposera sans doute encore M. Vatout, M. Trognon, M. de Rambuleau, voire même le maréchal Soult, qui tous avant peu seront, soyez-en bien sûrs, membres de l'Académie française. »

Chateaubriand est aux yeux de l'auteur des Petits Mystères de VAcadémie « le plus grand génie du siècle... l'homme par excellence. 11 résume complètement l'idée que chacun peut se faire d'un grand homme, d'un esprit élevé, d'un cœur aussi noble que haut placé, d'un dévouement aussi vrai qu'éternel ». Arthur de Drosnay félicite le grand poète de René et d'^ /a/a du courage qu'il montra durant sa vie, de sa fidélité au gouvernement des Bourbons de la branche aînée etde son énergie lors de la Révolution de Juillet. Les Martyrs, le Génie du Christianisme, VEssai sur les Révotutions sont des ouvrages « d'un mérite inappréciable ». Et Arthur de Drosnay conclut avec enthousiasme : « Pour moi, la voix de M. de Chateaubriand, si je me présentais un jour aux suffrages académiques, vaudrait à elle seule, pour mon amour-propre, plus que toutes les voix réunies des obscurs littérateurs que la' protection et le calcul des derniers temps ont placés à côté de lui. » On sait que Chateaubriand fut désigné en 1811 pour remplacer Chénier à l'Académie et que son discours de réception

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étant une critique passionnée de son prédécesseur, l'empereur lui défendit de le prononcer. Le décret de mars 1816 permit enfin à l'admirable écrivain de prendre possession de son fauteuil. Après Chateaubriand, Campenon... Le pamphlétaire nous déclare : « Tous les membres de l'Académie, à quelques rares exceptions près, représentent quelque chose : M. Viennet, la fable; M. Thiers, la politique; M. Royer-Collard, la philosophie ; M. de Lacretelle, l'histoire ; M. Soumet, l'épopée ; M. Hugo, la poésie actuelle ; M. Delavigne, la poésie un peu passée ; M.Guizot.laruse ; M. Pasquier,Za/?<^e7//é/. M. Campenon, lui, ne représente rien ; il forme, avec M. Peletz et M. Jay un trio complètement nul. » L'appréciation n'est pas juste. Campenon, lorsqu'il fut entré à l'Académie, cessa d'écrire à cause de l'état déplorable de sa santé et il se borna à traduire l'Histoire d'Ecosse, par Robertson, et les Odes et Satires d'Horace, mais il avait publié autrefois un Voyage de Grenoble à Chambérij assez agréable et rappelant Chapelle et Bachaumont, la Maison des Champs, poème voisin de VHomme des Champs de Delille, et V Enfant prodigue dont le succès fut tellement considérable que chaque théâtre exhiba son Enfant prodigue et que des magasins prirent q^tte enseigne. Il n'était donc pas négligeable et Ar-

Ihur de Drosnay a tort de ne pas tenir compte de la maladie qui terrassa Campenon, quand il dit de lui : « 11 fait partie de cette intéressante série d'académiciens, qui, sous l'ingénieux prétexte qu'on a quelque temps parlé d'eux jadis, ne veulent plus, pour aucune raison, qu'on en parle aujourd'hui. » C'est chez Campenon qu'arriva à Casimir Bonjour la plaisante aventure que voici : Casimir Bonjour se présentait à l'Académie pour la septième fois. Il vint faire sa visite à Campenon et la servante eut toutes les peines du monde à comprendre que ce monsieur, lui répétant obstinément bonjour, ne lui adressait pas ses civilités, mais lui disait le nom qu'elle devait annoncer. Elle se décida cependant et Campenon répondit: « Dites-lui bonsoir et qu'il s'en aille! » Le malheureux partit désespéré.

Pailleron a ridiculisé M. de Tocqueville et il n'y a pas moyen de prononcer ce nom sans penser au Monde où Von s'ennuie. Il est certain que M. de Tocqueville n'inspire pas la gaieté, mais il ne manque pas de mérite et Arthur de Dj-osnay partage cet avis. Il vante beaucoup la Démocratie en Amérique. Tocqueville fut nommé académicien grâce à ce seul ouvrage et M. Mole, louant le récipiendaire, lui disait: « L'Académie segible avoir voulu s'emparer d'avance de tout ce que promet votre avenir. D'ordinaire, c'est

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aux athlètes fatigués et qui ont embrassé le but qu'elle remet leur couronne : elle vous donne la vôtre en partant ; vous achèverez, ^Monsieur, de justifier son choix en remplissant ses espérances ». Tocque ville était, en effet, très jeune au moment de son élection. 11 se contenta par la suite d'écrire une Histoire philosophique du règne de Louis XV et un Coup d'œil sur le Règne de Louis XV L La politique l'occupa aussi. Les espérances de M. Mole durent être déçues et si Arthur de Drosnay avait prévu cette carrière peu féconde, il n'aurait pas manifesté l'enthousiasme que je découvre en ces lignes : « C'est pour le petit nombre, il est vrai, que M. de Tocqueville a écrit; mais ici c'est bien certainement les suffrages justes et sensés du petit no mbre qu'il faut tâcher de conquérir, plutôt que les applaudissements viciés et faux de la foule qui ne sait plus guère, avouons-le avec peine, qu'applaudir à l'invraisemblance et au scandale. »

Une pareille indulgence n'est pas réservée à Jouy. « M. Jouy, qui se laisse appeler tant qu'on veut M. de Jouy, est une des plus complètes nullités académiques ; il fait à l'Institut de France la plus triste figure. » Arthur de Drosnay a raison. Victor-Joseph Etienne avait pris le nom de la commune de Jouy oîi il était né en 1760. Son œuvre estdénuée d'intérêt. 11 avait inventé douze

jeux de cartes destinés à aider les enfants dans l'étude de la mythologie. Outre ce travail remarquable, il composa des vaudevilles, des livrets d'opéra et même des tragédies qui eurent un succès passager, quoique mauvaises. L'une d'elles. Tippoo-Snëb, fut critiquée par Napoléon. L'empereur décréta: « Quand l'histoire rabaisse un grand caractère, le poète le venge et corrige l'histoire. » Une série de critiques concernant les mœurs et les personnalités du temps parurent sous les titres de l'Ermite en Province, l'Ermite en Prison et l'Ermite de la Chaussée d' Antin. Elles valurent à Jouy d'être incarcéré. Il menait grand bruit à l'Académie et eut une attitude grotesque quand Victor Hugo s'y présenta. Arthur de Drosnay le raille amèrement : « Il fallait voir, le jour de l'élection, ce pauvre M. Jouy criant, se démenant, sautant sur son fauteuil. Sa figure contractée était plus laide encore que de coutume; ses yeux semblaient vouloir sortir de sa tête : pourtant il n'y voyait pas mieux. Sa vue n'est pas bonne, comme on sait, et, à deux pas, lui et M. Patin pourraient bien ne pas se voir. Enfin les chances semblent contre Victor Hugo; déjà douze votes sont contre lui. Il sort de la bouche de M. Jouy un petit cri peu différent de celui que pousse la poule rassemblant ses poussins ; mais, ô malheur ! le dernier suf-

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frage est proclamé, et le hasard donne dix-huit voix à Victor Hugo! C'est la majorité, il triomphe I C'en est fait, il a le droit de traiter M. Jouy de collègue 1 »

L'abbé de Feletz a toute l'estime et toute la sympathie de Arthur de Drosnay. « M. l'abbé de Feletz, comme théologien, comme philosophe, comme moraliste, comme savant,est un homme tout à fait remarquable ; tous ceux qui le connaissent l'estiment et le chérissent. » Pareil à M. de Tocqueville, ce prêtre cessa presque complètement d'écrire quand il fut académicien. Arthur de Drosnay le déplore. Arrêté en 1791 pour avoir refusé de prêter serment à la constitution civile du clergé, l'abbé de Feletz n'avait été rendu à la liberté qu'au commencement de 1795. 11 écrivit alors des articles remarqués au Journal des Débals. Ses amitiés le portèrent à l'Académie.

Il y a quelque naïveté dans l'appréciation de Arthur de Drosnay sur Thiers. Il loue V Histoire de la Bévolution française et annonce que le grand historien prépare une histoire de l'Empire. Ce prochain ouvrage donne des inquiétudes à notre auteur. C'est que « maintenant, on le sait, l'homme politique a remplacé l'historien, et la politique dessèche le cœur, elle rend froid et égoïste. M. Thiers aura-t-ilpu échapper à la contagion? Sa plume de 1844 aura-t-elle la froideur

et, si je puis m'exprimer ainsi, la candeur qui le caractérisaient il y a vingt ans? Je ne le crois pas: son livre nouveau ne sera qu'un discours politique». Suit un amusant portrait de Thiers «petit homme court et trapu, gras et replet», aimant fouler l'asphalte des boulevards et se promener dans le quartier des lorettes où il demeure. « 11 a toujours le sourire sur les lèvres, et son petit nez fin, qu'on a depuis longtemps comparé à celui d'une fouine, donne à sa figure autant d'expression que d'esprit. »

M. Jay est un « des meilleurs dormeurs de l'Académie ». Il ne vient à l'Institut que pour y sommeiller à son aise. La candeur de M. Jay est extraordinaire. Il acheta un corbeau afin de constater, affirmait-il, si cet oiseau vivait, comme on le prétend, plus de trois cents ans. Convié à dîner, il s'enthousiasma en apercevant un homard et rappela « le grand cardinal des mers ». Ces naïvetés ne suffisant pas pour franchir l'enceinte académique, M. Jay a écrit. « Nous serions injustes, dit le pamphlétaire, si nous ne mentionnions pas les deux ou trois ouvrages qu'il a publiés il y a bien longtemps, et que chacun peut acheter au plus bas prix sur tous les quais de Paris. » Les ouvrages de M. Jay sont une Histoire du ministère du Cardinal de Richelieu, la France littéraire au XIX'' siècle el des mélanges politiques

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et littéraires. A la vérité, M. Jay accumula beaucoup de brochures, et il se donna le ridicule éternel d'écrire ce livre fameux, la Conversion d'un romantique, auquel Théophile Gautier répondit très spirituellement dans Daniel Jovarcl ou la Conversion d'un classique. Ne l'oublions pas, M. Jay fut l'ennemi déclaré du romantisme. Arthur de Drosnay conclut que M. Jay^, « qui n'a certainement pas inventé la poudre »,est un paisible citoyen payant exactement ses contributions et fort surpris de son titre.

Non moins que M. Jay, ^'iennet est resté célèbre par sa haine farouche de Victor Hugo et de ses disciples. Il essuya le feu des intrépides gilets rouges de 1830 et tomba sous leurs sarcasmes. Ses tragédies sont nombreuses: Clovis, Alexandre, Achille, Sigismond de Bourgogne, Les Péruviens, A rbogaste. Il composa d'interminables et ennuyeux poèmes: Parga, Le Siège de Damas^ La Philippide, que des rires homériques accueillirent. Ecrivant une notice sur lui-même, dans le Dictionnaire de la Conversation, q,\\ 1839, il y déclarait ingénument: « Ce poème [la Philippide) revivra, quoi qu'on die ; il n'est pas vrai qu'on l'ait tué et qu'il ait mérité de l'être. » Il a laissé en outre des comédies et des drames. Les romantiques, jele répète, lui témoignèrentun absolu mépris. Arthur de Drosnay l'en console en le dé-

clarant «un des meilleurs poètes tragiques de notre époque et l'un des hommes les plus spirituels de l'Académie.» La Philippide est jugée avec indulgence : « M. Viennet a publié un poème épique qui, vu la pauvreté de la littérature française en ce genre, peut être considéré comme un petit chef-d'œuvre. » M. Viennet est un fabuliste fort distingué. Enfin « M. Viennet n'a eu qu'un tort à mes yeux, celui de prendre trop à cœur les sottes attaques et les absurdes propos de ses détracteurs ; avec tout son esprit, il ne devait pas y faire attention ! »

Guizot s'attire les rigueurs du pamphlétaire. « M.Pasquier et lui représentent, avec une vérité déplorable, la déloyauté politique. » Plus loin : « La triste position que sa conduite astucieuse nous a faite, depuis qu'il est aux affaires, ne prouve que trop combien la France devrait se méfier de cet homme, et quel rôle indigne d'elle il lui fait jouer depuis qu'il est ministre. » Guizot excelle à emporter le vote de la Chambre, grâce à ses manœuvres déloyales. Écoulez encore ceci: « On prétend que Louis-Philippe tient beaucoup à cet homme ; nous ne nous en étonnons pas. M. Guizot a dû lui rendre déjà, par sa mauvaise foi et sa duplicité, des services immenses. »j Il est fâcheux que Guizot se soit éloigné d( rUniversité. Il est remarquable comme orateui

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et comme écrivain. SonCours d'Histoire moderne^ son Histoire de ta Révolution d' Angleterre, ses Essais sur l'Histoire de France sont d'excellents livres.

A l'avis de Arthur de Drosnay, Etienne est un « assez pauvre académicien ». Etienne était auteur dramatique. Il composa des opéras et quantité de pièces. L'une d'elles, les Deux Gendres, jouée à la Comédie Française le 11 août 1810, remporta un grand succès et valut à son auteur d'être élu, l'année suivante, à l'Académie. II prononça un discours de réception extrêmement original où iT soutenait cette thèse que quand tout serait détruit des deux derniers siècles, il suffirait que les comédies seules survécussent pour qu'on put deviner par elles les révolutions politiques et morales de ces deux siècles. 11 appuyait sa démonstration sur les principales comédies depuis le Misanthrope jusqu'h Figaro. Etienne avait trente-trois ans. L'Intrigante, qu'il donna en 1813, ne fut pas jouée à cause d'une interdiction de l'empereur. Vint la Restauration. Notre auteur se vit privé de ses places et rayé de la liste des membres de l'Institut. Il s'en plaignit amèrement dans une suite dàpres satires qu'il intitula : Lettres sur Paris. Elles lui donnèrent une telle popularitéqu'onlenomma député de la Meuse. Malgré ses occupations politiques,

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il continuait à écrire. Chose très curieuse, il fut réélu à rAcadémie, avant la fin de la Restauration, en remplacement d'Auger, et prononça, le 24 décembre 1829, un second discours de réception. Arthur de Drosnay, qui ne mentionne pas cette particularité si étrange, se borne à nous avertir que « M. Etienne est un des vieux Céladons de l'Académie ». Il osait, paraît-il, des plaisanteries risquées et ne manquait pas de se rendre au bal masqué de TOpéra.

Pasquier est durement traité par le pamphlétaire. « M. Pasquier, dit-il, est sans contredit l'homme qui est le moins à sa place à l'Académie française. » En le nommant, il semble que l'Académie ait voulu se moquer d'elle-même. Cette élection a prouvé que l'on désirait faire de rassemblée des quarante un corps uniquement politique, « une espèce d'hôpital pour les nullités parlementaires ». Pasquier a déjà servi sept constitutions avant d'être l'homme de Louis- Philippe. Il n'a ni convictions, ni principes arrêtés. Arthur de Drosnay découvre en outre des ridicules à son ennemi. Lui qui est vieux et laid, lui qui porte perruque, ne veut-il pas paraître aimable et jeune ? « 11 n^ a que le Journal des Débats, qui ait l'outrecuidance de le poser en grand homme. » S'il n'avait pas été chancelier de France, il n'aurait jamais été de l'Académie.

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Le comble est que Pasquier, le « serviteur de tous ceux qui Font payé », a succédé au vertueux M. de Freyssinous.

Selon Arthur de Drosnay, il ne faut pas moins déplorer la présence du marquis de Saint- Aulaire parmi les académiciens. Là encore il s'agit d'une élection d'un caractère politique. M. de Saint- Aulaire n'a fait imprimer qu'une traduction du Faust de Gœthe et une Histoire de la Fronde. Cette époque de notre histoire est curieuse et fertile en événements ; pourtant « M. de Saint- Aulaire, dans ce livre, s'est élevé tout juste au rang d'écrivain médiocre, et comme historien, il a traité assez languissamment un sujet qui n'était pas difficile. » Que n'a-t-on nommé Augustin Thierry à la place de Saint-Aulaire !

Lacretelle le jeune avait quatre-vingt-quatre ans lorsque parurent les Petits mystères de l'Académie. On lui gardait ce nom afin de le distinguer de son frère. Il était, après Chateaubriand, le plus ancien membre de l'Académie. Ses travaux (une Histoire de France pendant les Guerres de Religion, une Histoire du XVIIP siècle,une Histoire de France après la Restauration), l'urbanité de ses manières, la dignité de sa vie, l'indépendance de sa conduite lui valaient la considération universelle et Arthur de Drosnay reconnaît qu'elle est juste: « xM.de Lacretelle est l'une des

vieilles gloires de rAcadémie française ; il fait partie de cette série d'académiciens, ancienne et respectable, qui renferme encore des hommes détalent véritablement remarquables. » Le vieillard avait bien de l'esprit. Une coquette sexagénaire, désireuse d'être flattée par lui et connaissant le talent poétique de l'académicien, lui demanda, dans un cercle d'amis, de trouver un mot rimant avec coiffe. « Madame, répondit Lacretelle, ce que vous me demandez là est im- ] possible ; comment pourrais je trouver cette rime ? Ce qui appartient à la tête d'une femme n'a jamais ni rime ni raison. »

L'académicien dont parle ensuite Arthur de Drosnay est Briffaut qu'il orthographie à tort Briffault. «Briffault, dit-il, est encore un de ces académiciens à l'existence duquel on ne croirait Yias, si l'Ai manach uniuersitaire ne prenait soin d'inscrire, chaque année, son nom en tête de ses colonnes. » Il avait donné, en 1S13, une tragédie,A'^mus //, puis un poème en vers décasyllabiques, Bosamonde, qui racontait les amours de Henri II et de la belle héroïne anglaise. Ajoutons à ces deux œuvres une nouvelle tragédie, Charles de Navarre, et deux volumes de Dialogues, Contes et Poésies, nous aurons tout le bagage de Briffaut, exemple remarquable de nullité, déjà oublié par ses contemporains et non

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moins ignoré de la postérité. Il fut avec Baour- Lormian, Droz, Jouy, Jay, Etienne, CamjDenon et Feletz l'intraitable ennemi de Victor Hugo. A en croire Arthur de Drosnay, Briffaut, détestable écrivain, était un piètre orateur, et le pamphlétaire nous raconte, sans dissimuler sa joie, « la peine qu'éprouvait ce pauvre homme, non seulement à exprimer ses mauvaises phrases, mais aussi la difficulté incroyable qu'il avait à retrouver les feuillets épars sur lesquels s'étaient épanchées ses poétiques conceptions ». Si on procédait tous les dix ans à une réélection des académiciens, en se basant sur leurs œuvres nouvelles, à coup sûr Briffant ne serait pas réélu, conclut Arthur de Drosnay.

Il traite Villemain avec une extrême rigueur. La destinée de celui-ci fut très brillante. L'Académie couronna ses premiers travaux, un Eloge de Montaigne, un Eloge de Montesquieu et un Essai sur les avantages et les inconvénients de la Critique. Elle l'accueillit le 26 avril 182L II avait trente ans. Tour à tour professeur à l'Ecole Normale et à la Faculté des Lettres, Villemain publia quantité d'études littéraires et son important Cours de Littérature retraçant l'histoire de la pensée humaine au xviri® siècle. Homme politique, il lutta en faveur de la liberté de la presse, fut, en 1816^ directeur de l'imprimerie et

de la librairie près le ministère de l'Intérieur. On le nomma successivement député de TEure et ministre de l'Instruction publique. Une carrière si bien remplie n'incite pas Arthur de Drosnay à l'indulgence. V'^illemain, « plutôt que de se faire homme politique, plutôt que d'aborder la tribune aurait mieux t'ait de rester professeur d'éloquence ». Sa gloire a diminué ; il est aux pieds de Guizot. «C'est lui que M. Guizot envoie toutes les fois que le triomphe de la question nécessite un langage aussi incompréhensible que brillant, aussi obscur qu'élégant ». Villemain a un talent admirable pour dénaturer les faits, « pour leur donner un tour caché, pour les faire voir blancs à droite, noirs à gauche ». Il parle cinq heures de suite, et les députés fatigués lui donnent leurs votes pour avoir la paix. Cette faconde ne vient pas de ce que Villemain est convaincu. « Il y a dix-sept ans, j'ai vu M. Villemain porter aux nues la famille royale du temps, comme je l'ai entendu hier, au grand concours, faire l'éloge du duc de Nemours et de Louis-Philippe. » Puisqu'il est ministre de l'Instruction publique, qu'il fasse passer la loi sur l'enseignement donnant au père de famille la liberté de faire élever son enfant comme il lui plaira. Les mérites littéraires de Villemain sont indéniables, « mais qu'il est bien déchu cependant

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de sa gloire passée, et quelle différence il y a entre le M. Villemain d'aujourd'hui et l'homme que j'ai vu si souvent couvert d'applaudissements unanimes, entouré de jeunes gens enthousiastes et exaltés ! » Physiquement, il est « l'homme le plus sale, le plus mal mis qu'on puisse voir; ses chemises dégoûtent ; ses hahits exhalent un parfum de vétusté capable de soulever le cœur : jamais il n'a mis de gants. » Louis-Philippe n'aimait pas Villemain tandis que M"° Adélaïde l'appréciait fort. Un jour, ils discutaient l'un et l'autre à propos de l'académicien. « Au moins, dit M"° Adélaïde, vous ne pourrrez pas lui contester son esprit, il en a beaucoup ; d'ailleurs il est bossu, et, vous le savez, tous les bossus sont spirituels. » Louis-Philippe répliqua : « Pardon, Adélaïde, il n'est que contrefait. » Villemain touchait en traitements divers 120.000 livres de rentes, ce qui indigne Arthur de Drosnay.

Droz nous a laissé un Essai sur l'Art d'être heureux où il démontre cette vérité peu nouvelle que le bonheur ne résulte pas des circonstances extérieures, mais que nous le portons en nous-même. Il composa en outre un Essai sur le beau dans les Arts, un roman intitulé Z,es 3/emoires de Jacques Fauvel, un ouvrage De la philosophie morale, une étude sur l'Application de la Morale à la Politique, une Histoire du Règne

de Louis XVI pendant les années où l'on pouvait prévenir ou diriger la Révolution française. Ce sont des livres estimables, affirme l'auteur des Petits Mystères de l'Académie. « La pureté des intentions, le mérite de la conception y rachètent largement ce qu'il peut y avoir de défectueux dans le style et dans l'arrangement des phrases.» Il dit encore : « Je ne ferai qu'un reproche à tous ces livres en général, c'est d'être par trop ennuyeux. » Droz était d'une distraction prodigieuse. Il oubliait toujours quelque chose. « Il lui est arrivé un jour de dévaliser complètement ce pauvre M. Baour-Lormian, qui dormait tranquillement à côté de lui ; il lui avait pris successivement son mouchoir, sa tabatière, ses lunettes, son parapluie et ses doubles-souliers, de sorte qu'à la fin de la réunion, sortant avant son collègue, dont le réveil n'a jamais lieu qu'à l'extrême fin des séances, il lui arriva d'emporter tous ces objets. » Droz emporta un autre jour le chapeau de Pasquier ; or, le chancelier de France se coiffait d'une vaste perruque blonde et avait besoin d'un large couvre-chef. 11 ne trouva plus, au moment de sortir, que le petit chapeau de son confrère. Enfin Droz crut avoir oublié sa tabatière chez Campenon.Il lui écrivit un billet pour la réclamer et allait cacheter la lettre quand il retrouva l'objet perdu. 11 s'em-

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pressa d'ajouter en post-scriptum : « Je viens de la retrouver, ne prenez pas la peine de la chercher. » Après quoi il ferma sa missive et la fit porter.

L'appréciation de Arthur de Drosnay sur Victor Hugo atteste un esprit équitable et perspicace. Il rappelle combien l'auteur des Misérables a été discuté et décrié. Beaucoup de ses contradicteurs furent de mauvaise foi et n'apportèrent à comprendre son œuvre qu'une intelligence hostile et prévenue. Ce n'est pas que Arthur de Drosnay admette complètement Victor Hugo. « Il y a chez lui des idées admirables à côté, souvent, de la conception la plus triviale. » Emporté par son génie, il écrit trop et trop facilement, ne prenant pas la peine de se critiquer ou de se corriger. Un vers plat et commun voisine avec un vers admirable. « Il est trop poète pour être poète raisonnable. » Son théâtre est rarement bon à cause de ce mélange perpétuel du sublime et du trivial. Il y a dans Hernani, Angelo, Ruy-Blas, les Biirgraves « des beautés qu'on ne pourrait rencontrer ailleurs à côté de scènes déplacées et absurdes ». Ses romans sont admirables. « Je ne crois pas qu'il y ait en France un roman mieux fait que la Notre-Dame. » Si l'on examine l'œuvre dans son ensemble, « il y a bien plus de gloire à lui donner que de con-

damnations à lui envoyer». Arthur de Drosnay se révolte à l'idée qu'on ait pu préférer Flourens à Victor Hugo et se félicite de la tardive élection du poète. Il termine ainsi : « C'est un homme froid, dont l'extérieur sévère contraste étrangement avec sa bonté d'âme intérieure. Retiré dans son ermitage de la place Royale, il semble exister dans ce quartier perdu à mille lieues de ce Paris qui, chaque jour pourtant, s'occupe singulièrement de lui. »

Pourquoi Flourens est-il de l'Académie française ? se demande Arthur de Drosnay. Ses travaux scientifiques sont remarquables, mais il n'a pas de titres littéraires. Si Arthur de Drosnay avait assisté à la réception du grand naturaliste, il aurait entendu Mignet dire à ce dernier : « De tout temps, monsieur, l'Académie française s'est fait un devoir d'accueillir au milieu d'elle des membres de l'Académie des sciences, fondées l'une et l'autre dans ce siècle, aussi grand par ses découvertes que par ses chefs-d'œuvre, qui a eu la gloire de produire Descartes et Corneille, Pascal et Molière, Huygens et La Fontaine, Leibnitz et Rossuet, Newton et Racine ». L'explication ne lui aurait peut-être pas paru suffisante. En tout cas la présence de Flourens à l'Académie ne lui va point du tout. D'ailleurs, cette ambition satisfaite, le naturaliste s'est

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empressé d'en avoir une autre ; il veut devenir pair de France. Or, M. Pasquier, grand chancelier, se présente chez Flourens et lui dit combien il serait heureux de devenir son collègue à l'Académie. « Cela peut arriver, votre crédit aidant, réplique Flourens : je suis de l'Institut, et par conséquentdes catégories dont on faitles pairs ! » Ces messieurs sourirent discrètement et Ton parla d'autre chose.

Peu d'hommes eurent une existence aussi glorieuse et aussi féconde que le comte de Salvandy. On le nomma successivement député, conseiller d'Etat, ministre de Tlnstruction publique, ambassadeur de France en Espagne et à Turin. Ayant publié, durant les Cent Jours, en mai 1815, une brochure sur la Coalition de la France où il réclamait énergiquement l'indépendance nationale, il connut un tel triomphe que quelques heures suffirent à épuiser la première édition de son petit livre, et, l'étranger ayant évacué notre territoire, Louis XVIII nomma le jeune auteur maître des requêtes au Conseil d'Etat. Narcisse de Salvandy avait vingt-deux ans ! Dès lors il multiplia les brochures politiques. En 1820, il rapporta d'Espagne Don Alonzo ou l'Espagne contemporaine. Un autre livre, Islaor ou le Barde chrétien, évidemment inspiré des Martyrs, suivit Don Alonzo. La révolution de 18.30 lui fit écrire Vingt Mois ou

la Révolalion de 1830 et les révolutionnaires. On raconte qu'à son lit de mort, Gœthe, ayant déjà perdu l'usage de la vue, demanda à sa fille de lire cet ouvrage. Quand il se senti^t incapable de suivre plus longtemps la lecture, il baisa le volume afin de dire adieu à la pensée humaine. Narcisse de Salvandy entra à l'Académie le 21 avril 1836. Que pense notre pamphlétaire de ce glorieux personnage ? « M. de Salvandy représente, sans contredit, le genre ennuyeux. » Don Alonzo est un ouvrage illisible. L'Aperçu sur l'histoire de la Pologne « n'a pas appris grand'chose au monde, et le peu d'ouvrages politiques qu^'il a publiés en brochures ou en prospectus ne valent certainement pas le fauteuil de l'immortalité. » Et cette amabilité : « 11 ne faut pas que MM. Jouy, Campenon, Jay, Patin, Flourens, Briffant, Salvandy se figurent qu'ils passeront à une postérité bien reculée. » M. de Salvandy courtise les femmes ; il est souvent le rival de M . Rambuteau. Ces messieurs importunaient une jeune femme. Lasse de leurs trop insistants hommages, elle prévint M. de Salvandy qu'elle irait au bal de l'Opéra et ajouta : « Ayez soin d'avoir un domino noir excessivement épais, un masque à barbe, qu'on ne voie rien enfin de votre figure : j'aurai le même costume que vous ; seulement vous me connaîtrez à une rosette bleue que je

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porterai à Tépaule gauche : vous A'iendrez donc, et, sans dire un mot, nous sortirons du bal. » Elle promit en outre d'aller souper. Elle engagea également .M. Rambuteau à se rendre au bal, muni d'un masque épais et d'un domino noir portant une rosette bleue à l'épaule gauche. On devine la fin de l'aventure. M. de Salvandy crut avoir affaire à sa belle,'sortit avec elle, et les deux rivaux se trouvèrent fort ridicules.

Arthur de Drosnayest fort optimiste à propos de Scribe. « Qu'il y a de jolies choses dans les petites histoires en un, deux, trois ou cinq actes que M. Scribe nous a données depuis qu'il en fait, c'est-à-dire depuis trente ans au moins. On parlera bien longtemps des comédies de M. Scribe; ses pièces seront toujours jouées, et on s'en souviendra longtemps encore, après qu'on ne saura même plus, depuis des siècles, s'il a jamais existé un M. Jouy et un ^I. Jay. »Tous les théâtres se sont disputés ses pièces. 11 est certain que Scribe eut une vogue extraordinaire. Le nombre de ses vaudevilles, comédies, opéras-comiques va bien de trois à quatre cents. 11 lui arrivait d'être joué cinquante fois, en France, le même soir. A Paris il n'était pas rare de voir son nom sur dix affiches différentes, le même jour, à l'Opéra, à rOpéra-Comique, au Théâtre Français, au Vaudeville, aux Variétés, au Gymnase. Il avait cal-

culé que de 1811 à 1843 son théâtre lui avait rapporté deux millions cent douze mille francs. Une pareille surproduction ne va pas sans quelques inconvénients, et Arthur de Drosnay émet cet avis que les dernières pièces de Scribe, la Calomnie, Une chaîne, Le Fils de Cromwell ou les livrets du Duc d'Olonne et du Code noir à l'Opéra- Comique sont en grande infériorité sur les œuvres précédentes. Cette défaillance d'inspiration vient-elle de ce que Scribe s'est marié dernièrement, demande avec malice le pamphlétaire? «Il y a de méchantes langues qui disent que le mariage estlafin du talent,toutcommelacrainteestlecommencement de la sagesse. » Scribe avait épousé à cinquante-deux ans une jeune veuve qu'il avait connue à propos d'affaires d'argent. Scribe, dit Arthur de Drosnay, est très gai, très aimable, très spirituel. Le nombre de ses bonnes fortunes égale celui de ses pièces. « J'ai vu de lui un billet doux adressé à une des jolies habitantes delà rue Notre-Dame-de-Lorette, qui, certes, aurait pu trouver place dans un de ses vaudevilles... Il y a trois ans de cela, madame Scribe ! »

Mole n'a rien écrit, je crois, que ses Essais de morale et de politique. Ils lui valurent d'être remarqué de Napoléon et nommé auditeur au Conseil d'Etat. Sa carrière politique se poursuivit brillante. Arthur de Drosnay le raille légè-

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rement de son maintien sévère, de sa démarche grave, de son air affligé, et il nous avertit que l'académicien, désireux sans doute d'imiter son ancêtre, le fameux Mathieu Mole, est au fond un très brave homme. Il a beaucoup de talent comme orateur et une qualité essentielle: la franchise. Qu'il y a de ressemblance entre l'année 1913 et Tannée 1844 ! Ecoutez ce que dit l'auteur des Petits Mystères de l'Académie à propos de Soumet : « Aujourd'hui, l'à-propos d'un livre en fait seul le succès, et, si le malheur veut qu'une publication vienne une heure trop tôt ou un jour trop tard, elle est d'autant plus mal accueillie qu'elle s'est davantage trompée de temps. » Arthur de Drosnay fait allusion au poème épique de Soumet,Z,crZ)iyme£'/?o/)É''e, qui n'eut pas le succès qu'il méritait. C est que « le livre de M. Soumet est venu à une époque où le succès d'un livre ne dépend plus du mérite réel de l'ouvrage, mais bien du plus ou moins de charlatanisme qu'on sait déployer dans les annonces. » Arthur de Drosnay loue très fort Soumet de ses poèmes et de ses tragédies « qu'on ferait peut-être bien de reprendre». Elle furent nombreuses. Nommé auditeur au Conseil d'Etat, Soumet « avait trouvé l'art de n'être auditeur que de nom », affirme Vitet, et il avait composé Clijtemnestre et Saiil que l'on représenta à vingt-quatre heures

270 ÉTUDES ET RECHERCIIFS

de distance. Vinrent ensuite Cléopâire, Jeanne d'Arc, Elisabeth, une Fête de Néron, Norma,le Gladiateur, le Chêne da roi ci Jane Grey. Soumet écrivit un long poème sur VIncrédulilé et une Jeanne d\Arc qui parut éditée aux frais de rÉtatpar M"' d'Altenheym,la fille du poète. Soumet est trop ouijlié aujourd'hui. Arthur deDrosnay a raison de le placer très haut.

Ancelot,tour à tour fonctionnaire, poète tragique, poète comique, vaudevilliste, librettiste, romancier, poète épique, poète lyrique, eut, malgré ces titres innombrables, toutes les peines du monde à entrer à l'Académie. Il détestait Victor Hugo. On le lui préféra cependant. Ses intrigue s aboutirent enfin. Arthur de Drosnay juge la distinction imméritée et il fait grief à l'académicien d'avoir acheté le Vaudeville dont il est devenu directeur. Un académicien n'est pas directeur de théâtre. Ceci est une faute de goût. Comment M"" Ancelot, qui dirige le ménage, n'a-t-elle pas empêché son mari de commettre cette bêtise ? Il est vrai que M"' Ancelot a, elle-même, écrit beaucoup de pièces et il ne lui déplaira sans doute pas de les voir jouer sur un théâtre lui appartenant. « M"' Ancelot est maîtresse absolue du logis et directrice de fait du théâtre du Vaudeville : le ménage et le théâtre n'en vont peutêtre que mieux. Toujours est-il que j'aime mille

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fois mieux les pièces de M""® Ancelot que celles de monsieur, surtout que celles qu'il fait aujourd'hui ! »

Comme Ancelot, Dupaty fut un vaudevilliste et un vaudevilliste assez plat. Son père, auteur des célèbres Lettres sur F Italie, valait mieux que lui. Il remporta ses principaux succès avec les Valets dans l'antichambre et le Séducteur en voyageioué plus tard à l'Opéra-Comique sous le titre des Voitures versées. La Prison militaire et VAvis aux mères eurent également un grand succès. On lui doit un poème satirique, les Délateurs ou trois années du XI X^ siècle et I Art poétique des jeunes gens, ou Lettres à Isaure sur la poésie. Grand ami d'Ancelot, il favorisa son élection. 11 avait, paraît-il, des prétentions au logogryphe, à Ténigme, à la charade, auxjeux de mots et passait son temps, durant les séances, à faire des calembours avec Viennet. « Pourquoi donc, lui demanda-t-il un jour, mon cher monsieur Viennet, M. Ancelot mériterait-il d'avoir toujours la première place à l'Académie? » Viennet répliqua : « C'est parce que, sans doute, il était le moins digne d'avoir même la plus mauvaise. » Et Dupaty piqué : « Non pas, c'est parce qu'il est directeur {dit recteur). » Cette inepte plaisanterie rapportée par Arthur de Drosnay justifie suffisamment la piètre opinion de l'auteur

des Petits Mystères de V Académie sur le vaudevilliste.

Mignet est l'auteur d'une Histoire de la Révolution française et Arthur de Drosnay la juge bien inférieure à celle de Thiers.Le livre est parfaitement écrit, mais « M. Mignet n'a pas songé qu'il fallait avant tout, à l'historien, une qualité sans laquelle il ne pourrait jamais réussir : l'impartialité. M. Mignet s'est peu soucié d'être juste ; il a raconté tout ce qui pouvait être favorable à ses opinions, à sa manière de voir; puis il a passé sous silence tout ce qui lui déplaisait, il n'a pas parlé de ce qui pouvait être défavorable à sa cause ». Depuis son entrée à l'Académie, Mignet se garde d'écrire. Assis entre Guizot et Pasquier, il est à sa place. Chose assez piquante et que Arthur de Drosnay ne signale pas,Thiers et Mignet étaient de grands amis; ils habitaient ensemble et écrivirent leur Histoire de la Révolution sans jamais échanger leurs idées afin de ne pas s'influencer.

Dupin, grave personnage, grand avocat, professeur de droit, député, membre de la Chambre des pairs, académicien, fut chargé de tous les procès politiques importants de son époque. Il défendit le maréchal Ney. Ses ouvrages de droit, surtout son Précis historique du Droit français et son Précis historique du Droit ro~

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main, sont remarquables. « Comme orateur, dit Arthur de Drosnay, comme savant, comme appréciateur des choses, comme mathématicien, M. Dupin est, sans contredit, un des hommes remarquables de cette époque ; ses travaux passés, aussi utiles que consciencieux, lui ont valu cette juste réputation que son talent hors de ligne lui continue aujourd'hui. » Les contemporains de Dupin s'accordent généralement à vanter son désintéressement, Arthur de Drosnay, au contraire, l'accuse d'être « le plus grand accapareur de places de France ». Il raconte qu'une place de membre du Conseil d'Amirauté, d'un traitement de quatre mille francs, ayant été enlevée à Dupin, celui-ci réclama tant et si bien qu'on le nomma inspecteur-général des constructions navales, avec huit mille francs d'appointements. Selon les témoignages de l'époque, j'inclinerai plutôt à croire le contraire de cette anecdote.

Tissot était, en 1844, un bon vieillard qui venait dormir régulièrement aux séances académiques. Cela lui donnait une certaine célébrité. « M. Tissot, raconte Arthur de Drosnay, dort bien certainement une heure ou deux par séance académique, et, qui plus est, il dort très bruyamment. Il est impossible d'imaginer une roue de moulin, un ressort de machine tournant avec un

bruit plus régulier et un son plus sourd que ne le fait M. Tissot lorsqu'il s'abandonne aux douceurs du sommeil. Il en résulte pour ses voisins un perpétuel bourdonnement, et pour l'orateur qui parle un accompagnement en faux-bourdon tout à fait désagréable. » Il arrive, s'installe, s'accoude, veut écouter et s^endort fatalement. « >Son sommeil n'est ni continuel comme celui de M. Baour-Lormian,ni volontaire comme celui de M. Lebrun : c'est une habitude, devenue chez lui une nécessité. » Flourens, dont la voix est monotone, endort tout de suite Tissot. Avec M. Jouy le résultat se fait attendre. Mais Tissot a un sommeil particulier. Il sursaute, se réveille, tourne et remue les jambes afin de prouver qu'il ne dort pas. Ce manège ne trompe personne et Tissot trouble les séances par ces quiproquos. Il croit, à chaque réveil, qu'on n'en est pas plus avancé qu'au moment oii il s'est endormi et voulant être au fait de la question, hasarde des observations intempesiives. Circonstance aggravante, Tissot ne veut pas avouer qu'il dort. Sa douce habitude lui attira les pires mésaventures. On le nomma président d'une réunion où se discutaient les opinions les plus révolutionnaires et les plus subversives. Un académicien toujours endormi donnait du lustre à l'assemblée et ne la gênait en rien. Tissot ne se douta ja-

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mais des épouvantables choses qui se racontaient près de lui. Il avait bien droit à quelque repos. Révolutionnaire farouche en 1791, secrétaire général de la Commission de commerce et d'approvisionnement en 1792, incarcéré un peu plus tard, puis directeur d'usine, puis secrétaire-rédacteur dans les bureaux de la police générale, puis député dont Télection fut annulée, il abordait enfin la carrière littéraire, traduisait les Bucoliques, publiait des Etudes sur Virgile, des Poésiesérotiques, donnailune Histoire de France, une Histoire Universelle, une Histoire de la Révolution, un Parallèle du christianisme, des Leçons et modèles de littérature. L'œuvre de Tissot offrait, comme on voit, une aimable diversité. Entre temps il avait professé au Collège de France. Je partage l'avis de Arthur de Drosnay qui déclare : « 11 est juste qu'il se repose aujourd'hui sur ses lauriers passés, dùt-il même dormir un peu en écoutant les prouesses des autres. »

L'auteur des Petits Mystères de l'Académie fait grand cas de Pongerville. « Son style a une douceur et un charme que sa plume sait seule atteindre ; sa manière est aussi pure que simple, et ce qu'il écrit n'entraîne à la lecture ni peine ni fatigue. » A la vérité, Pongerville fut un écrivain très honorable. II traduisit le poème de Lucrèce, De la Nature des choses, l'Enéide,

le Paradis Perdu, et ses traductions peuvent se lire.

Royer-CoUard naquit en Champagne et on peut être champenois et grand lionime, assure Arthur de Drosnay. La Champagne n'a-t-elle pas donné naissance à Colbert, au cardinal de Retz, à Turenneet Mignardjà Méhul et Girardon, à Diderot et Danton ? Royer-Collard ne dépare pas la collection. « M. Royer-Collard est un homme d'un mérite incontestable, mais aussi d'un amour-propre plus incontestable encore. Cet homme, à mes yeux, perd la moitié du mérite que j'accorde à son talent par la ridicule faconde qu'il affecte. Il est impossible de se placer plus haut dans sa propre estime que ne le fait M. Royer-Collard. Le mépris dont il accable intérieurement les autres est tel qu'il ne se trahit même pas dans ses paroles. Froid et compassé, rigide et sérieux, taciturne comme tous ceux dont le règne est passé, M. Royer-Collard ne dit mot à personne, s'enferme dans sa majestueuse dignité de philosophe et d'académicien. » L'orgueil de Royer-Collard était justifié. Il fut d'abord membre de la municipalité de Paris. Son département le députa au Conseil des Cinq Cents. En 1811,Fontanesle nomma doyen de la Faculté des lettres et professeur d'histoire de philosophie moderne. Ses cours eurent un immense succès.

L ACADEMIE 1 RANÇAISE E.\

A partir de 1814 il ne cessa plus de siéger à la Chambre. Le suffrage unanime de TAcadémie l'accueillit. Il occupa, sous la Restauration, l'emploi de directeur de l'imprimerie royale et de président de la Commission royale d'instruction publique. Arthur de Drosnay admire les qualités d'orateur de Royer-Collard et blâme sa philosophie fraternisant par trop avec celle de Cousin. De nouveau, il le raille de son orgueil et rapporte un mot de M""' Ancelot. On disait devant elle que Royer-Collard devenait sourd. Elle répliqua ; « C'est depuis qu'on ne parle plus de lui. » Victor Hugo, faisant ses visites académiques,se présenta chez l'illustre vieillard et lui parla des Orientales. Royer-Collard ayant déclaré qu'il ne lisait plus et ne désirait même plus lire, demanda ce qu'étaient les Orientales. Hugo répondit : « C'est un volume de poésie. » Et Royer-Collard : « De bonne poésie? » Sans se troubler, le poète affirma : « On m'a dit, Monsieur, que mes vers étaient aussi bons que vos discours étaient bien faits ; ce que je ne crois pas. » Royer-Collard fut conquis.

Quand Victor Hugo se présenta à l'Académie, Casimir Delavigne ne lui accorda point sa voix et Arthur de Drosnay s'en indigne : « Eh quoi ! l'auteur des Messéniennesn'a pas cru digne de son vote l'auteur des Feuilles d'automne. M. Delavi-

lô

gne, le dernier poète classique, redoute donc bien de faire asseoir à ses côtés le premier poète romantique I » Et Arthur de Drosnay, comparant les deux auteurs, affirme que si les vers de Casimir Delavigne « sont mieux faits que ceux de Victor Hugo », il y a plus de poésie chez ce dernier. On ne trouverait pas, déclare-t-il, dans toutes les tragédies de l'auteur des Enfants d'Edouard, des vers aussi mélodieux et aussi tristes que les vers prononcés par Régina dans Les Bargraves. Ceci dit, Arthur de Drosnay ne fait pas difficulté d'admirer les tragédies et les comédies de Casimir Delavigne. Parlant des Enfants d'Edouard, il avoue : « C'est une œuvre bien remarquable que celle-là, et je serais brouillé pour toujours avec M. Delavigne, que sa tragédie lui rendrait à jamais mon estime. » Les Messéniennes sont qualifiées de « charmant recueil de poésies ». Certes, rien ne permettait de prévoir les succès de Delavigne. Il avait, pendant son enfance, un esprit très lent, et son père lui disait : « Toi, mon pauvre Casimir, tu continueras mon commerce de faïence. » Le pauvre Casimir publia d'abord, au lendemain de Waterloo, ses Messéniennes, et vingt mille exemplaires s'en répandirent en France. Il fut célèbre. Néanmoins, il éprouva quelque difficulté à faire jouer les Vêpres Siciliennes. Le Théâtre Français ne vou-

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lait pas représenter sa tragédie et une actrice déclara qu' « il y aurait inconvenance à mettre le mot Vêpres sur une affiche de théâtre, scandale que, pour sa part, elle ne souffrirait Jamais ». Delavigne écrivit alors les cinq actes des Comédiens qui dormirent longtemps dans ses cartons. L'Odéon se décida à lui ouvrir ses portes, et, le 23 octobre 1819, les Vêpres Siciliennes étaient représentées avec un succès triomphal. La pièce eut trois cents représentations consécutives et les cent premières valurent plus de 400.000 francs à la caisse du théâtre. Le 6 janvier suivant, les Comédiens eurent leur tour. Le l"" décembre 1821, une faveur non moindre accueillit le Paria. Le Théâtre Français se glorifia ensuite de jouer l'Ecole des Vieillards. Casimir Delavigne s'était présenté deux fois à l'Académie. Il s'était vu préférer l'évêque d'Hermopolis et l'archevêque de Paris. La troisième fois, il refusa de se mettre sur les rangs. « On m'opposerait le pape », dit-il. Il fut reçu cependant à la presque unanimité des suffrages. Son discours de réception portait sur l'Influence de la conscience en littérature. A dater de ce jour, sa carrière se poursuivit triomphale avec Marino Faliero, Louis XI, La Fille du Cid, Don Juan d'Autriche ei plusieurs pièces encore. Delavigne composait de mémoire ; il n'écrivait une pièce

que lorsqu'il fallait la livrer aux comédiens. Crébillon seul avait offert l'exemple d'une telle puissance mnémonique. L'excès de travail amena la mort précoce de Delàvigne. 11 avait un frère, Germain Delavigne, et Arthur de Drosnay, facétieux, avertit l'académicien : « Que M. Casimir y prenne garde, M. Germain s'est déjà lancé dans l'opéra, et, s'il n'y fait attention, il se verra bientôt détrôné par lui dans la tragédie. »

Guiraud, absolument oublié de nos jours, ne mérite pas, à coup sûr, les éloges excessifs que lui décerne l'auteur des Petits Mystères de l'Académie. Ses tragédies. Les Machabées, Le comte Julien et Virginie ne valent rien et pas grand'chose les Elégies savoyardes, les Poésies élégiacjues, Césaire, un roman. Arthur de Drosnay n'est pas de cet avis. « M. Guiraud est homme de talent qui a fait ses preuves, et dont les écrits n'ont pas, malheureusement, le vogue et la réputation qu'ils mériteraient d'avoir. » Son tact et sa politesse étaient, paraît-il, exquis, et sa charité inépuisable. « A l'Académie, il parle peu, mais il n'en pense pas moins, et son jugement sain et juste, vaut bien^ je vous le jure, celui du brillant M. Jouy. »

De même que pour Victor Hugo, Arthur de Drosnay se montre assez judicieux quand il parle de Lamartine. Il déplore seulement que le poète

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se soit livré à la politique. « M. de Lamartine est encore une des gloires de l'Académie. S'il n'avait pas voulu sacrifiera la politique les plus belles inspirations de son génie, il serait à l'heure qu'il est le plus complet de nos poètes ; mais il a mieux aimé aller demander, à la tribune, des applaudissements passionnés, et sa couronne de poète s'est effeuillée à mesure que la politique, cette froide mère de 1 egoïsme, s'est emparée de son cœur.» Lamartine ne pourrait plus écrire un deuxième volume de Méditations. « Maintenant que le cœur de !M. de Lamartine tend chaque jour à se dessécher au contact terrible de cette ambitieuse politique qui le mine, il nous faut presque désespérer du génie du poète. » Ses efforts sont inutiles. Il défend toutes les idées généreuses qui l'enthousiasment, et son éloquence, le respect qu'il inspire, l'attention qu'on lui prête, peuvent servir admirablement une cause. Hélas! «M. de Lamartine est par trop poète quand il est orateur ; ilséduit bien la foule, mais il ne la convaincra pas. » Voici un portrait fort bienvenu de l'auteur de /oce/yn: «M. de Lamartine est grand et digne ; vous l'avez tous vu sans doute : c'est un homme à front haut et déjà découvert, à figure allongée et régulière, qui se tient toujours froidement assis à son banc de député. Son regard est doux, son sourire affable ;

il est rare qu'il n'ait pas la main gauche passée entre les deux avant-derniers boutons de sa redingote, qu'il boutonne presque toujours jusqu'au menton. Doué d'un organe charmant, M. de Lamartine sait parler avec une inflexion musicale véritablement séduisante ; il possède au plus haut degré cette voix harmonieuse que les femmes aiment tant chez un homme. Quand il défend une cause, il le fait avec tant de noblesse et de dignité qu'on a peine à ne pas approuver ce qu'il dit. Ses gestes sont pleins d'à-propos ; son regard, dont il n'abuse pas, manque rarement son effet quand il le fixe et l'arrête. Il y a jusque dans sa main quelque chose de grand et de noble, qui donne à son moindre mouvement la plus majestueuse dignité. Son front élevé, sa chevelure déjà rare, son beau profil allongé, l'aménité de son visage, tout en lui, enfin, concourt à le rendre incontestablement le plus digne et le mieux posé de nos orateurs. » Et Arthur de Drosnay, ayant rappelé en terminant le discours fameux où Lamartine blâme la translation des cendres de Napoléon aux Invalides, se défend de juger les œuvres du poète dont la renommée est universelle.

L'auteur des Petits Mystères de V Académie se félicite que le comte de Ségur occupe sous la coupole la place réservée à un maréchal de

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France. Mieux vaut cet ancien militaire que Soult et Bugeaud qui écriraient des aneries s^ils étaient chargés de la rédaction du dictionnaire. « M. de Ségur est l'auteur de livres justement estimés. Il n'a pas Tambition d'être un grand homme. La réalité le fait homme de talent. » Son Histoire de Russie et de Pierre-le-Grand, son Histoire de la campagne de iSi'2, son Histoire de Pierre-le- Grand sont d'estimables livres. « M. de Ségur vient régulièrement à toutes les séances académiques; c'est un homme minutieux comme tous les anciens militaires, ponctuel comme tous les véritables historiens ; sa cravate est toujours parfaitement mise, et la dure crinoline qui la compose infailliblement, maintient admirablement sa tête sur ses deux épaules. Son habit n'a jamais de tache, son pantalon est vierge de la plus légère atteinte de boue. » Le désespoir de M. de Ségur était de s'asseoir à côté du malpropre Villemain.

Lebrun fut un enfant précoce. 11 rimait à douze ans et, qui plus est, un journal l'imprimait. On a de lui un apologue en quatre vers, l'Ane et le Singe, datant de cette époque. Le voici à titre de curiosité :

Combien voit-on de gens d'une espèce pareille ! Combien voit-on de sots et de méchants auteurs,

28i ÉTUDES ET RECHERCHES

Fiers de l'eacens banal de leurs adulateurs, Demander qu'on les flatte et non qu'on les conseille !

Encore écolier, il suppléa son professeur de rhétorique. Plus tard, ses louanges à Napoléon lui valurent des pensions. A vingt ans, il écrivit Pa//as, pastorale héroïque qui ne fut pas jouée, et Ulysse accueillie par Tindifférence générale. Il donna, en 1820, Marie Stiiarl, tragédie ingénieusement imitée de Schiller que l'on ne connaissait pas en France. Cette fois, ce fut un triomphe et on représenta la pièce dans l'Europe entière. Une autre tragédie, le Ciel d' Andalousie et un poème, le Voyage en Grèce, complètent le bagage littéraire de Lebrun. Arthur de Drosnay ne lui manifeste pas une sympathie excessive. A l'en croire Lebrun ne venait à l'Académie que pour toucher ses jetons de présence et dormir. Il apportait même un coussin. « Ce coussin le quitte rarement ; il l'apporte aux séances, le pose doucement dans son fauteuil, sinstalle commodément aux yeux de tous, dépose à côté de lui ; tabatière, montre, lunettes et mouchoir, croise ses mains sur sa poitrine, puis bientôt s'endortdu sommeil du juste. » Lebrun croitil pouvoir justifier cette attitude parce qu'il est l'auteur de Marie Staarll Le pamphlétaire déclare que, sans le grand talent de Rachel, la

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pièce ne vaudrait rien. Au fond Lebrun s'en doute et il voudrait que la tragédienne lui jouât Ulysse et Pallas, mais elle n'en a cure et Tacadéiïiicien se console en allant applaudir son œuvre chaque fois qu'elle est représentée.

Arthur de Drosnay se plaint des trop nombreuses faveurs accordées à M. de Barante. « M. de Barante est un de ces hommes privilégiés du jour, qui sont parvenus à faire de leur famille de véritables petites dynasties. Grâce aux services rendus et aux complaisances ministérielles, ces messieurs ont toutes les faveurs de notre Gouvernement. L'État donne à la famille de M. de Barante, qui n'est pas bien certainement la plus rétribuée, pour un million au moins de places. M. de Barante touche d'abord 300.000 francs comme ambassadeur ; puis il y a un président de Cour par ici, un attaché d'ambassade par là, un receveur général de ce côté, un directeur d'une administration de celui-là ; bref toute la famille est placée et concourt avec joie au dépècement d'un million. » M. de Barante fut, il est vrai, largement, pourvu de titres et de pensions. Auditeur au Conseil d'Etat, préfet de l'Empire, secrétaire général de l'Intérieur après les Cent- Jours, directeur général des contributions indirectes, ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg et à Turin, député, membre de la Chambre

des pairs, il exerça son activité de toutes les façons. Il traduisit en outre Shakespeare et Schiller, publia des Etudes littéraires sur le X VIl^ siècle,des Mémoires sur Madame de la Rochejaquelein et son Histoire des Ducs de Bourgogne, grâce à laquelle il entra à l'Académie. Arthur de Drosnay juge ainsi ce dernier livre : « A part des longueurs, dont la suppression réduirait au moins de deux volumes son ouvrage, le livre de M. de Barante peut passer pour un de nos meilleurs écrits historiques. »

Le dernier académicien dont parle le pamphlétaire, Baour-Lormian, était lui aussi un dormeur obstiné, mais il ne dormait aux séances que pendant les grandes chaleurs et on préférait son ronflement à sa loquacité insupportable. « Vous ne savez pas, dit Arthur de Drosnay, ce que c'est que M. Baour-Lormian? C'est un de ces académiciens pour lesquels l'immortalité a depuis longtemps commencé, et qui ont perdu peu à peu la plus légère place qu'ils aient jamais occupée dans la mémoire de lears compatriotes. Je vous donne en mille à deviner ce qu'a fait M. Baour-Lormian. Des écrits philosophiques ? Vousn'y êtes pas ; il ne peut pas souffrir M. Droz.

— Des écrits politiques ? Encore moins ; il a failli jeter du vitriol dans les yeux de M. Thiers.

— Des travaux historiques ? Ah ! bien oui ! il

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ne regarde jamais en face M. de Barante. Ce n'est pas cela. — Mais enfin des vers, alors ? Peut-être, vous approchez. Devinez quelle espèce de vers M. Baour-Lormian a eu l'ingénieuse idée de nous donner. Il a traduit Ossian en vers ; il a donné à la France une traduction d'un poète dont l'existence même est contestée : voilà une bonne charge, j'espère ! » En effet Baour-Lormian avait traduit les poèmes galliques d'Ossian. Il avait traduit également la Jérusalem délivrée et, comme il était originaire de Toulouse, les romantiques qui le détestaient l'appelèrent le Tasse de Toulouse. On ferait un petit livre avec les démêlés entre Baour-Lormian et les romantiques. Il publia contre eux des pamphlets virulents. Les romantiques ripostaient en le criblant d'épigrammes et en se moquant de ses ennuyeuses tragédies : Omaris ou, Joseph en Egypte et Mahomet II, Arthur de Drosnay n'a pas tort de railler l'infortuné Baour-Lormian. Il le mérite plus qu'aucun autre. L'académie des jeux floraux eut l'idée de tirer au sort les noms des trois académiciens qui jugeraient les poésies envoyées à son concours. Le hasard désigna Victor Hugo, Chateaubriand et Baour-Lormian, Les journaux, en enregistrant la nouvelle, imprimèrent cette phrase insidieuse : « Il y a parmi ces trois noms, un nom qui doit se trouver bien étonné de se voir accolé aux

deux autres. » La réflexion peut servir de conclusionàmonétude. C'est une impression d'étonnement que l'on éprouve en voyant réunis des noms comme ceux de Patin, Jouy, Jay, Briffant et Lamartine, Nodier, Ballanche et Cousin. Une fois de plus s'atteste cette vérité que l'Académie est faillible dans ses choix. La postérité, en grande justicière, oublie même les immortels.

LA BIBLIOTHÈQUE D'UiN HOMME DE GOÛT AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

Il y a quelque temps, M. Henri Mazel s'occupait^ en un volume d'une vaste érudition et d'un choix très sûr, de Ce qu'il faut lire dans sa vie. De même, au xviir siècle, un travailleur patient s'est efforcé d'indiquer les éléments de la bibliothèque d'un homme de goût. Du reste, ce laborieux inconnu avait eu, lui aussi, des prédécesseurs. On connaît La Bibliothèque française de l'abbé Goujet et les Conseils pour former une bibliothèque de Formel. Les ouvrages analogues sont nombreux et le goût de ces investigations a toujours existé. Elles offrent de précieuses ressources non seulement parce qu'elles nous renseignent avec une assez grande exactitude, pour chaque période, sur la littérature, la philosophie, les sciences, l'histoire et la poésie, mais encore parce que les jugements portés sur les œuvres nous permettent d'apercevoir l'état d'esprit des gens ou d'une catégorie de gens selon les

époques où ces livres furent composés. A cet égard, l'auteur anonyme de La Bibliothèque d'un homme de goût est des plus intéressants à consulter, bien qu'il montre une pudeur excessive et un amour de la vertu que son siècle n'avait guère. Il ne s'est pas contenté, en effet, d'énumérer les ouvrages qu'il croit bon ou nécessaire de connaître, il apprécie chacun d'eux et va chercher les éléments de ses appréciations dans les livres de critique et les journaux du temps, sans presque jamais se soucier, il est vrai, de citer ses autorités. Les amusantes anecdotes, les épigrammes, les renseignements inédits, les détails savoureux abondent dans le recueil qui nous occupe. Nous allons donc, en feuilletant ces pages, savoir ce qu'un homme curieux pouvait apprendre et ce que l'on pensait de la littérature passée et présente, vers 1772, époque à laquelle \yAV\ii La Bibliothèque d'un homme de goût. Nous y trouverons toujours de la variété, du bon sens souvent, des jugements un peu intempestifs quelquefois, et, quelquefois, des indulgences assez déconcertantes ou quelques naïvetés, enfin de quoi nous divertir.

Le vertueux érudit nous en prévient, la poésie est le langage des démons non moins que celui des dieux et elle sert trop souvent à embellir les vices et les crimes. « Cependant, malgré ces

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