Chroniques pai-isiennes
Imprimez-les vos vers et qu'on n'en parle plus I
Latouche s'est rendu célèbre dans la littérature d'il va quinze ou vingt ans par une foule de traits pareils, malicieux et même (quelques-uns disent) méchants; il a drapé les ridicules de laye^z/îe école d'alors dans un article intitulé la Camaraderie ; mais il a oublié de dire que ces ridicules de coquetterie et de cajolerie poétique, il les avait autant que personne partagés, causés, — sauf à les dénoncer ensuite avec esprit, avec fiel aussi et âcreté. Latouche a publié autrefois Fragoletta, roman brillant et lascif, et dans les derniers temps une foule de romans politico-républicains qui n'ont eu aucun succès. Il habite volontiers dans le petit hameau d'Aulnay où demeura autrefois Chateaubriand ; et il s'intitule le Paysan de la Vallée aux loups, jouant ainsi au Paul- Louis Vigneron et se croyant un Paysan du Danube. Au plus fort de ses affectations rustiques, il rédigeait le Mercure de France ou le Figaro.
L'auteur de ce portrait peu flatteur détestait Latouche. Mais à qui ce maniaque inspirait-il de l'affection ? Ainsi qu'on vient de le voir, il était hargneux, méchant, et exerçait volontiers son esprit caustique aux dépens de ses amis. Il s'attira de la sorte la colère et la rancune de beaucoup de gens qui l'abandonnèrent peu à peu.D'huîïieurvindicative,de rapports difficiles,
Latouche n'était guère capable d'espérer une sympathie et on le craignait plus qu'on ne l'aimait. On se brouillait avec lui subitement et sans raison. George Sand ne put jamais s'expliquer l'inimitié que Latouche nourrit à son égard, dix années durant. La prédiction de Balzac se trouva réalisée. Il disait à Fauteur d'Indiana : « Gare à vous ! Vous verrez qu'un beau matin, sans vous en douter, sans savoir pourquoi, vous trouverez en lui un ennemi mortel. » Balzac et Latouche se brouillèrent, eux aussi, sans motifs plausibles. En tout cas, il régnait une haine violente entre eux. L'ermite de la Vallée aux loups parlait de son confrère « avec une aversion effrayante » et il s'emportait lorsque George Sand faisait allusion à Balzac : « Vous l'avez donc vu, s'écriait-il ; vous le voyez donc ? Il ne manquait plus que ça!» Au témoignage de M^" Surville, Latouche était l'adversaire le plus acharné de l'auteur de la Comédie humaine.
Pourquoi ces dissentiments? Nous en sommes réduits aux suppositions. Latouche, on Ta remarqué, ne détestait pas de prendre les allures d'un protecteur littéraire et il répugnait profondément à Balzac d'être dominé. Ce fut, peutêtre, le premier motif de leur séparation.
Le second dut être la divergence de leurs opinions politiques. Latouche était républicain et
fervent républicain. Il exerçait son prosélytisme dans ses œuvres, et l'auteur des Chouans, royaliste convaincu, ne pouvait pas aimer l'auteur de Grangeneiive, roman où sont exaltés les bienfaits de la révolution.
J'invoquerai un troisième motif. Balzac souffrit peut-être des faciles succès que remportait Latouche par sa conversation enjouée et brillante, et peut-être éprouva-t-il quelque honte de sentir son infériorité à ce point de vue. Il était, lui, un assez médiocre causeur. Consultons encore George Sand :
Il avait, dit-elle de Latouche, mille fois moins de talent pour écrire que Balzac ; mais, comme il en avait mille fois plus pour déduire ses idées par la parole, ce qu^il racontait admirablement paraissait admirable, tandis que ce que Balzac racontait d'une manière souvent impossible ne représentait souvent qu'une oeuvre impossible.
Il est vraisemblable qu'il y ait eu, à cette occasion, quelques froissements d'amour-propre.
La rupture eut donc lieu, soit à cause de ces dissentiments politiques, soit aussi parce que Latouche voulut régenter son jeune ami, soit enfin pour la dernière raison indiquée. Les deux écrivains cessèrent de se voir, ce qui n'empê-
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cha point Balzac d'enlrer à la Caricature où Latouche occupait une importante situation, et d'y écrire quantité d'articles.
Ayant critiqué le roman de Latouche, Balzac nous vante les incomparables mérites du Lac Ontario de Cooper. Nous sommes un peu surpris, mais il faut en prendre son parti, l'auteur d'Eugénie Grandet trouve le Lac Ontario un excellent livre et Cooper un écrivain de valeur. Cooper est digne d'être mis à côté de Walter Scott. Cooper peint étonnamment la mer et les marins ; il sait idéaliser les magnifiques paysages de l'Amérique ; l'un de ses héros, Bas-de- Cuir, est un personnage sublime, « une statue, un magnifique hermaphrodite moral né de Tétat sauvage et des civilisations qui vivra autant que les littératures ^>. Tout de même Balzac accorde que Cooper ne vaut pas toujours \\'alter Scott. Le premier ne sait pas nous divertir autant que le second, et Balzac, après avoir examiné les qualités respectives des deux romanciers, conclut : « En résumé l'un est l'historien de la nature, l'autre de l'humanité; l'un arrive au beau idéal par des images, l'autre par l'action et sans négliger aucune poésie. »
Nous ne professons plus aujourd'hui le même enthousiasme que Balzac à l'égard de Cooper. Toutefois ne nous étonnons pas outre mesure.
Gooper passait aux yeux des contemporains de Balzac pour un grand homme. Ouvrez, par exemple, le recueil de George Sand, intitulé Autour de la Table. Vous y lirez non loin d'une étude sur Maurice de Guérin un éloge, de Fenimore Gooper. Comme Balzac, George Sand rapproche Gooper de ^^^alter Scott. A son avis Scott est plus artiste et plus habile que Gooper, mais Gooper est plus poète que Scott. Bas-de-Guir « est une création qui élève Gooper au-dessus de lui-même ». Ah 1 George Sand n'avait pas mauvaise opinion de Fenimore Gooper 1 Elle écrit sans hésiter :
G'est déjà un grand ouvrage et une noble tâche accomplie que cette personnification du génie américain dans les navigateurs des romans de Gooper. Gomme ils sont patients, obstinés, prévoyants, industrieux, ingénieux, pleins de ressources, d'inspiration dans le danger, de calme, de résignation et d'espérance dans le désastre! Il n'est pas possible de nier que ce ne soient là les éclaireurs, les messagers et les missionnaires de la civilisation d'un grand peuple à travers le monde de la barbarie, et l'Amérique doit à Gooper presque autant qu'à Franklin et à Washington, car si ces grands hommes ont créé la société de l'Union par la science législative et par la gloire des armes, lui, le modeste conteur, il en a répandu l'éclat au delà des mers
par rintérêt du récit et la fidélité du sentiment patriotique.
Après cela Balzac avait bien le droit de vanter Cooper. Ce qu'il admirait surtout chez l'auteur américain, c'étaient ses descriptions à la fois pittoresques et exactes. Il écrivait dans la Revue parisienne :
La première partie de l'œuvre embrasse la peinture de rOrwego, un des fleuves qui se jettent dans rOntariû, et le long des rives duquel sont placés les sauvages qui veulent s'emparer des voyageurs. Là Cooper est redevenu le grand Cooper. La description des forêts, des eaux du fleuve et de ses chutes ; les ruses des sauvages, que déjouent le Grand-Serpent, Jasper et le Dépisteur, fournissent une suite de tableaux merveilleux, et qui, dans cet ouvrage comme dans les précédents, sont inimitables. Il y a là de quoi désespérer tout romancier à qui l'envie prendrait de suivre les traces de l'auteur américain. Jamais l'écriture typographiée n'a plus empiété sur la peinture. Là est l'école où doivent étudier les paysagistes littéraires, tous les secrets de l'art sont là. Cette prose magique non seulement montre à l'esprit ce fleuve, ses rives, ses forêts et leurs arbres, mais elle y parvient en donnant à la fois les moindres circonstances et l'ensemble.
Les descriptions du Lac Ontario avaient tellement ému Balzac qu'au moment de composer le Lys dans la vallée, il eut, racontait-il à Gozlan* « la pensée de faire une part splendide au paysage ». Afin de ne pas dire trop de sottises il essaya de savoir les noms et l'importance d'une foule de plantes qu'il comptait mentionner. Sa première préoccupation fut donc de connaître les petites herbes qui poussent au bord des chemins ou dans les prairies. Il interrogea son jardinier; le jardinier avoua son ignorance. Le lendemain, un ami de Balzac, grand voyageur, vint aux Jardies, et le romancier lui demanda aussitôt : « Vous qui êtes botaniste et qui avez beaucoup voyagé, connaissez-vous ces petites herbes qui courent partout sous nos pieds? » L'ami se récusa : il ne possédait à fond que la Flore du Malabar. Un professeur du Jardin des Plantes, également consulté, vanta sa compétence au sujet de la famille des Larix, et, pour le reste, persuada à Balzac de gagner la Touraine où il avait situé le Lys dans la vallée et d'y prendre ses renseignements sur place. Balzac partit pour la Tourainc et n'y trouva que des paysans aussi ignorants que le jardinier, l'ami et le professeur. « En sorte, concluait-il,