Balzac en panlou fies
que, lorsque j'ai écrit le Lys dans la vallée, il m'a été impossible de décrire avec précision ces tapis de verdure que j'aurais eu tant de bonheur à rendre brin à brin, à la manière lumineuse et patiente des Flamands. »
Il y a encore une bien charmante anecdote où Balzac, Gozlan, le Lac Ontario et une aimable pâtissière jouent chacun leur rôle. Certain jour Balzac sortait d'une répétition de Vautrin. W était trois heures de l'après-midi. Balzac n'avait pas déjeuné. Il conduisit Gozlan dans une pâtisserie de la rue Royale et demanda des petits pâtés au macaroni. En entrant il avait déposé sur une table le volume qu'il portait. C'était le Lac Ontario. « Vous lirez cela, disait-il à Gozlan ; je ne connais au monde que Walter Scott qui se soit élevé à cette grandeur et à cette sérénité de coloris. Si Cooper avait réussi dans la peinture des caractères au même degré que dans la peinture des phénomènes de la nature, il aurait dit le dernier mot de notre art... » Gozlan, ayant prononcé le nom de Balzac, la pâtissière s'arrêta brusquement, oubliant de répondre aux autres consommateurs ; elle ne respirait plus ; elle était fascinée. Quand Balzac eut mangé ses petits pâtés, il demanda ce qu'il devait. La jeune personne ne voulut rien accepter. Balzac, alors, offrit le roman de Cooper à sa naïve admiratrice, et lui
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dit : « Je n'aurai jamais tant regretté, mademoiselle, de ne pas en être l'auteur. »
Balzac retrouve toute sa sévérité en analysant et en commentant le roman historique d'Eugène Sue : Jean Cavalier. 11 reproche d'abord à l'auteur des Mystères de Paris la composition défectueuse de son livre :
L'ouvrage de M. Sue embrasse deux campagnes de Cavalier, deux campagnes dont l'issue est connue. Pendant quatre volumes in-octavo, le lecteur doit voir un champ étendu depuis les Cévennes jusqu'à Montpellier. Je ne connais pas la portée de l'attention publique en ce genre ; mais, en jugeant par la mienne, je trouve la chose impossible, quand l'auteur ne marie pas les hommes et les événements aux accidents de la nature, et ne les explique pas les uns par les autres, comme ont fait Cooper et Walter Scott.
Suit l'analyse du roman et le critique raille un anachronisme médical du malheureux: écrivain :
Comprenez-vous que, sous Louis XIV, temps où la médecine était purement empirique et pharmaceutique, il pût exister un homme pratiquant, dans un intérêt politique, sur de pauvres enfants, des manœuvres névroti(j[ues pour les plonger dans l'ex-
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tase? Qui ne sait que les miracles des convulsionnaires, cinquante ans plus tard, ont causé la plus grande surprise, voire même l'incrédulité de l'Europe savante ?
Et Balzac ne s'arrête pas là. Il incrimine les notes nombreuses et les renvois qu'Eugène Sue a mis dans son ouvrage :
Une note est le coup d'épingle qui désenfle le ballon du romancier. Avec sa note, un auteur ressemble à un conteur qui, après avoir fait plusieurs histoires, au dessert, vous dit ; ce que je vais vous raconter est vrai. La note du romancier est la parole d'honneur du gascon. L'auteur pousse la note jusqu'à l'impertinence, il prend ses lecteurs pour des ignorants.
La mauvaise humeur de Balzac ne s'apaise pas :
Ce livre peut se fermer par quatre paroles à presque tous les endroits; il n'y a ni plan ni action. Les personnages sont où ils veulent, ils ne causent aucune surprise, il n'y a point de péripéties, rien n'est préparé.
Et le style?
M. Sue écrit comme il mange et boit, par l'effet d'un mécanisme naturel ; il n'y a là ni travail, ni
effort. La phrase est d'une désespérante lîniformité. Pas une idée, pas une réflexion, pas un seul de ces traits incisifs, concis, qui doivent distinguer l'écrivain français entre les écrivains, ne relève cette prose molle et lâche. La forme que M. Sue a trouvée une fois est comme le moule qui sert à une cuisinière pour toutes ses crèmes.
■Mais ce qui indigne surtout Balzac quand il ne se gausse pas des méprises historiques et des fautes de français de son auteur, c'est la façon dont Euarène Sue traite Louis XIV:
Il a trouvé mauvais que Louis XIV eût des passions. Il n'y a pas d'homme grand possible, sans la passion; autrement vous avez Washington, l'incarnation d'une statue, et pour produit, le joli pays des Etats-Unis 1 Au lieu de voir dans ce grand roi l'infatigable constructeur de places fortes, l'audacieux créateur de la domination bourbonienne en Espagne et en Italie, le bâtisseur de monuments et de canaux, le protecteur du commerce et des arts, l'ami de la littérature qui faisait asseoir Molière à sa table, qui donnait cent mille écus à Racine, et autant à Boileau, qui faisait Fénelon le précepteur du Dauphin, qui consultait Bossuet et le comprenait, enfin l'auteur de choses si grandes, que le marteau de la Révolution, que le vouloir de Napoléon n'a pu ni les faire disparaître, ni les éga-
1er ; M. Siîe a montré rhomme qui mangeait beaucoup, qui ne sentait pas bon, qui se mettait des jeux de carte dans les souliers, et sur la tête de hautes perruques, il a montré l'homme vindicatif.
Balzac exprima rarement ses sentiments royalistes avec autant d'éloquence, mais l'excès de son enthousiasme le rend injuste. On peut considérer Louis XIV comme un grand roi et montrer ses passions, comme un politique admirable et dire qu'il ne sentait pas bon, comme un protecteur des lettres et des arts et dire qu'il mangeait beaucoup. L'auteur de la Comédie humaine conclut âprement ;
Que M. Sue, qui avait, dit-on, des motifs, se voit vengé de la maison de Rohan dans Latréaiimont, en faisant un Rohan sans vouloir ni dignité, cela peut se concevoir * ; mais Louis XIV ne s'est jamais trouvé sur le chemin de l'auteur. M. Sue a
l.Ce n'est pas de la maison de Rohan qu'Eugène Sue avoulu se venger, mais de la noblesse en général. D'après Beaumont "Vassj', l'auteur des Mystères de Paris avait été furieux d'avoir échoué en essayant d'introduire sa sœur, M™» Gaillard, dans le monde aristocratique où lui-même était admis. Selon Eugène de Mirecourt, on lui aurait refusé avec beaucoup de dédain la main d'uae petite-nièce de M™» de Maintenon qu'il avait demandée. Peut-être aussi fut-il blessé des humiliations qu'il dut subir parfois au milieu de cette société qui n'était pas la sienne
été conduit à écrire Cavalier par continuation de. son système ; il veut ouvrir les yeux à l'Europe sur Louis XIV, Louis XIV est à lui, c'est sa victime, il la traîne autour de neuf volumes comme Achille a traîné neuf fois Hector autour d'Ilion. Dans quel but? Louis XIV ne peut pas se venger en lui donnant l'ordre du Saint-Esprit.
L'extrême rigueur de Balzac n'a rien qui puisse nous surprendre. Ce laborieux, ce solitaire, ce simple qui fuyait le monde, n'aimaitpaslethéâtre S ne se souciait d'aucune élégance personnelle et raillait le snobisme des autres, ne devait pas éprouver une grande sympathie pour un dandy assidu aux réceptions du faubourg Saint- Germain, préoccupé de ses cravates et de ses vêtements, soucieux d'être remarqué et glorieux de la tenue de ses attelages, de l'ordonnance de sa maison ou du raffinement de ses déjeuners.
Jadis Balzac jugeait moins sévèrement Eugène Sue. Il écrivait à M""' Hanska, en mai 1883: « Eugène Sue est un bon et aimable jeune homme, fanfaron de vices, désolé de s'appeler Sue, fai-
1. Balzac allait fort rarement au théâtre. Gozlan nous rapporte {Balzac en panloufîes)ciu'd\a première représentation des Bnrgraves il eut toutes les peines du monde à faire rester tranquille l'auteur d'Eugénie Grandet. A chaque instant, celui-ci demandait : < Est ce fini ? Quand cela sera-t-il fini ? >
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sant du luxe pour se faire grand seigneur, mais à cela près, quoiqu'un peu usé, valant mieux que ses ouvrages. » L'appréciation est tout de même assez méprisante. Balzac ne pouvait guère en avoir une autre. Lui qui mettait son art au-dessus de toutes choses et ne cessa de montrer une remarquable probité intellectuelle, n'avait-il pas raison de dédaigner un écrivain cherchant des succès faciles par les moyens les plus vulgaires etse targuant de savoir mener unphaéton autant que de réussir un livre? Avant de songera écrire V A-propos sur le sacre de Charles X qui fut, je crois, son début dans la littérature, Eugène Sue essayait, en effet, nous rapporte Alexandre Dumas S de se procurer une voiture, un cheval et un groom, et il empruntait, pour satisfaire sa fantaisie, à des conditions désastreuses. « Fanfaron de vices»... ceci caractérise excellemment Eugène Sue qui s'étonna lui-même en voulant étonner les autres et qui se donna beaucoup de mal pour paraître pervers et créer des héros passionnés conquérant de jeunes mondaines cyniques et naïves. Comment Balzac n'aurait-il pas méprisé cet élégant uniquement soucieux de ses relations, de ses succès boulevardiers et tendant tousles efforts de son esprit à réunir les suffrages