L'ORATEUR ET LE GUERRIER
Il est un art admirable qui conduit les hommes aux grandes pensées et aux grandes actions, qui, par sa noblesse et sa puissance, fait de l'être qui le possède un être supérieur, nn homme complet, c'est l'éloquence. Celle-ci est, sans contredit, le premier des dons que Dieu a fait à la nature humaine.
Comme la poésie, elle a des charmes et des couleurs variées, et comme l'histoire, elle enseigne la vérité et possède l'impartialité. Mais, outre ces brillants attributs, l'éloquence réunit l'action entraînante du corps à la force et à la richesse du langage. La puissance de la parole accomplit presque sans effort ces faits étonnants et merveilleux dont l'éloquence est le principe et les armes le moyen. Certes, celles-ci ont été terribles et décisives dans leurs effets, mais où seraient, sans l'éloquence, ces hauts faits d'armes, ces fabuleux exploits qui exciteront toujours l'admiration des hommes? N'est-ce pas à l'improvisation véhémente et hardie d'un général que les soldats s'élançaient à la victoire^ ou mouraient comme savaient mourir des héros ?
Napoléon, le plus grand génie militaire des temps modernes, n'a-t-il pas gagné ses plus beaux triomphes en rappelant à ses soldats la gloire da la France et les dangers qui entouraient leur patrie ?
L'éloquence a une telle puissance sur les individus
que ceux-ci ne sont plus maîtres de leurs actes, et qu'ils suivent, parfois malgré eux, celui qui possède à un si haut degré la puissance de la parole.
; L'orateur, par la noblesse et la grandeur de sa mission, est supérieur au guerrier. Non-seulement il doit venger la société souvent lésée par des attentats et des crimes odieux, mais aussi il doit montrer aux hommes la route de l'honneur et de la vérité. Le guerrier venge les injures faites à sa patrie et à son drapeau, mais sa puissance consiste, surtout de nos jours, dans ses armes, c'est-à-dire que son succès dépend, non pas de son patriotisme, mais de la perfection de ses armes.
L'oratenr, au contraire, même sans employer un style riche et sublime, entraîne les masses et s'en fait, pour ainsi dire, un jouet. N'est-ce pas à la voix magique du grand saint Bernard que se forma la seconde croisade qui, comme la première, accomplit en Orient des prodiges de valeur ? Et combien d'autres exemples je pourrais citer en ce moment.
La gloire des armes n'est pas toujours éclatante ; le conquérant qui laisse après lui des villes détruites, des campagnes dévastées, enfin la dévastation et la douleur, a la gloire, mais elle est souillée de sang. Il devient un fléan. " Il aura passé, dit Massillon, comme un torrent pour ravager la teree, et non comme un tleuve majestueux pour y porter la joie et l'abondance."
D'ailleurs, la guerre n'est-elle pas considérée comme un des plus grands fléaux qui affligent l'humanité ? On voit donc la supériorité de l'orateur véritable sur le iiuerrier.