‹ Études et récitsChapitre 20 sur 64 · A MON AMI R. BRUNET · texte numérisé non relu

A MON AMI R. BRUNET

Deux grands noms, dont l'illustre et antique mémoire est toujours jeune d'immortalité, sont écrits en lettres d'or sur les plus belles pages de la littérature. Ces deux poètes, dont le style simple et harmonieux nous charme et nous transporte, sont Virgile et Homère. Celuici est appelé le Père des poètes, le créateur de la poésie ; celui-là, le prince des poètes, le parfait versificateur.

Le premier nous charme et nous touche par son abandon particulier, sa bonté et sa sensibilité ; le second nous enlève et nous saisit d'admiration par son style naïf et ses pensées énergiques et nobles. Les ouvrages d'Homère respirent un bienfaisant parfum qui nous enivre, et qui, parfois, dans \ Odyssée, nous endort.

" Mais si ce repos, dit un critique, est comme celui de l'aigle, son réveil est comme celui de Jupiter." Les ouvrages de Virgile sont fertiles en beautés \ son style est noble et gracieux, ses expressions heureuses et sa versification harmonieuse et polie. Quoique imitateur

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d'Homére, Virgile est plus constant et son vers plus travaillé ; s'il n'est point le plus grand des poètes quant à l'invention, il en est le plus parfait sous le rapport du style, des sentiments et des images.

U Odyssée d'Homére n'est pas si poétique et si émouvant que Vlliade. Longin le compare au soleil couchant qui, toujours grand, toujours suspendu, a perdu cependant de sa chaleur vivifiante. Ulliade est l'œuvre d'un génie prodigieux ; son style est énergique et captivant, mais il y a plus : on admire surtout, dans cet ouvrage, l'art merveilleux d'Homère à créer des caractères toujours bien tranchés. Quelle haine, quelle vengeance dans le bouillant Achille ! Quelle tendresse paternelle et quelle délicatesse de sentiments dans Priam I Quel héroïsme, quel amour de la patrie dans Hector 1 Quelle intrépidité, quelle hardiesse des idées est répandue dans tout ce chef-d'œuvre du Chantre de la Grèce.

Virgile est inférieur à Homère sous le rapport des caractères, c'est-à-dire en ce qu'il ne les a point créés. Dans \ Enéide, le poète a rassemblé tous les matériaux de son art pour donner aux Romains une histoire nationale digne d'eux ; il emprunte en partie ses personnages à Homère, les change quelque peu ou plutôt les perfectionne. Quelle bonté et quelle patience dans ce pieux Enée ! Quel amour fraternel entre Nisus et Euryale ! Quelle jalousie cruelle dans le cœur de Junon ! Quelle audace, quelle générosité da is Tnrnus, le rival d'Enée ! Quel amour et quel désespoir dans Didon !

C'est seulement quand les Troyens, errants sur les ondes, touchent enfin le rivage de l'Italie que le poète aborde réellement son sujet ; il y montre une profonde connaissance des antiquités du pays, emploie souvent une véritable couleur locale, et déploie une tendresse d'imagination qu'on ne retrouve dans aucun poète ancien. C'est là que Virgile est vraiment Romain, vraiment original. Cependant, sur son lit de mort, Virgile

jugea son œuvre indigne de Rome et de la postérité et voulut qu'on le jetât au feu ; mais ses amis et Auguste lui-même se gardèrent bien de le faire et conservèrent avec un profond respect ce chef-d'œuvre de la littérature latine. Homère a cela de supérieur à Virgile en ce qu'il lui a fallu tout créer ; le poète se fit un Olympe, y multipliât les dieux à volonté, façonna ces caractères que l'on admire tant aujourd'hui, forma ainsi un récit passionné des temps héroïques de la Grèce. Virgile, au contraire, rassembla les traditions de ses compatriotes, et imita les personnages homérique en leur donnant toutefois le caractère romain ; son Enéide tsX. vraiment l'histoire du peuple-roi. Quoi de plus héroïque que ces Troyens cherchant la patrie de leurs ancêtres, malgré des tempêtes affreuses et des obstacles gigantesques ! Surtout dans les six derniers livres, Virgile émet un côté vierge, national et dramatique ; là, Virgile est sans contredit supérieur à Homère ; ses scènes sont plus pathétiques et plus émouvantes et ses créations plus sublimes. La peinture des crimes et le tableau des récompenses dans X Enéide est bien plus vraisemblable et plus saisissante que dans les ouvrages d'Homère. Virgile vivait dans le temps où le peuple romain, travaillé tour à tour par le souffle de Platon et le levain du christianisme prêt à fermenter et à enfanter un nouveau royaume, donnait suite ainsi, dans un sens mystique, à la prédiction du poète : Imperiiun sine fine dedi.

Les héros du cygne de Mantoue approchent de ces deux grandes idées ; leur caractère a même je ne sais quoi de chrétien avec une teinte plus ou moins nuancée de païen, et Stace a dit éloqnemment : " Après Dieu, c'est toi, ô Virgile, qui m'as éclairé ; par toi, je suis poète, par toi, je suis chrétien."

La gloire immortelle de ces deux poètes se résume ainsi : Homère a tout créé et Virgile a tout perfectionné. Homère sera jusqu'à la fin des temps un astre

brillant qui guidera les admirateurs des muses dans les sentiers fleuris de la poésie, et Virgile lui trésor inépuisable où puiseront les amoureux de la forme et du goût.

Dugas-Montbel, parlant des poèmes homériques, dit :

" Pour moi, tout vit et respire dans ces poésies sublimes ; ce n'est plus un merveilleux de convention ; ce ne sont plus des dieux éclos, dit-on, du cerveau des poètes, c'est la religion des peuples en leur enfance, religion bizarre sans doute, mais pleine de croyance et de sincérité. Ce ne sont plus toutes ces machines poétiques, si habilement arrangées, ce sont les accents d'une muse créée par les intérêts les plus chers, et qui redit des malheurs récents à ceux même qui les éprouvèrent. Ce ne sont plus de vaines fictions, des aventures inventées pour le plaisir de l'imagination ou des larmes supposées ; ce sont des nations entières qui me font partager leurs émotions les plus vives, c'est la voix même de leur douleur qui retentit dans mon âme."

Un autre critique distingué, Chardin, énumère les brillantes qualités du cygne de Mantoue :

"Virgile, dit-il, parla pureté, par la noblesse et le désintéressement de ses pensées, élève l'âme en même temps qu'il la charme et la repose par la grâce naturelle de ses images et la douce mélodie de ses sentiments. Virgile, on ne saurait trop le remarquer, a fait une révolution dans les mœurs, comme dans la langue. Sa morale prépare l'avènement d'un temps meilleur ; le l)euple et les philosophes répètent ses vers dont la mélodie les charme et les épure."

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