A MON AMI M. DE BEAUJEU
Ce sont des notes que j'ai recueillies un peu partout sur l'histoire des bibliothèques ; j'ai cru bien faire en les réunissant dans un petit article, un peu négligé pour la forme, il est vrai, mais qui, j'espère, saura instruire.
Les anciens écrivaient sur des feuilles de papyrus, d'où est venu le mot papier, et chaque rouleau de papyrus formait un volume n'ayant qu'un chapitre. De sorte que, si un ouvrage avait quinze chapitres, il avait également quinze volumes dans les bibliothèques ancien les.
La première bibliothèque connue dans l'histoire fut fondée par Osymandias, roi d'Egypte, qui vivait près de deux mille ans avant Jésus-Christ. Ce roi fit marquer ' sur la porte d'entrée de la bibliothèque ces mots significatifs : Remèdes de l'âme.
La Grèce, qui fut la patrie des écrivains les plus célèbres de l'antiquité, n'avait pas cependant d'impertantes collections. Pisistrate, qui vivait en 500 avant Jésus-Christ, dota la ville d'Athènes d'une bibliothèque et donna une première édition des œuvres d'Homère.
En Orient, les collections les plus considérables furent celles d'Edesse, en Mésopotamie, et de Sinope en Asie-Mineure.
Les Hébreux ont possédé des bibliothèques assez riches. Dans la tribu de Juda, il y avait une ville nommée Cariathseper, ou la Ville-Bibliothèque. Le Temple avait une belle collection entièrement composée des écrits des prophètes.
Les deux plus fameuses bibliothèques de l'antiquité furent celle d'Alexandrie, fondée en 287 avant Jésus- Christ, par Philadelphe, roi d'Epypte, et celle de Pergame, fondée en 310 avant Jésus-Christ, un des généraux d'.\lexandre le Grand.
La bibliothèque d'Alexandrie fut la plus importante ; elle se composait de collections d'Euclide, d'Euripide, d'Aristote et de quelques autres.
Il en périt un grand nombre de volumes dans un siège, au temps de César ; au quatrième siècle, les Vandales, sous la conduite de Genséric, y firent beaucoup de dégâts, de sorte que le calife Omar, en 642, n'en brûla qu'un faible reste.
La bibliothèque de Pergame eut, dit-on, jusqu'à 250,000 volumes.
Au temps dj Cicéron et de Virgile, Rome et quelques villes d'Italie eurent d'assez bonnes bibliothèques.
ETUDES El- RECITS I45
Dès que la religion sublime du Christ fut répandue sur la terje, chaque église eut sa bibliothègue ; les Livres saints et les écrits des apôtres en étaient les principaux ornements. La civilisation fuya devant les barbares, qui portèrent en Europe et en Afrique la torche de l'incendie et le glaive de la destruction. Les moines, toujours dévoués, réussirent néanmoins à sauver quelques débris des bibliothèques anciennes. Avec une patience admirable, ils copièrent tous les inanuscrits qu'ils purent trouver, et conservèrent ainsi les chefs-d'œuvre de l'autiquité.
De nos jours, des hommes, célèbres par leurs travaux scientifiques, se sont acharnés sur toutes les institutions chrétiennes, et en particulier sur les communautés religieuses. Allons, messieurs les libres-penseurs, vous, amis de la science, courbez la tête devant ces moines qui vous ont lég.ié ce que vous savez des temps an. ciens, admirez ces hommes sublimes de dévoûment qui prouvèrent que la vraie piété n'exclut pas la science. Malgré tout votre savoir, seriez-vous capables d'un tel courage, d'une telle ardeur? Oseriez-vous dire aussi que l'Eglise catholique est ennemie des sciences humaines ? Ne l'êtes-vous pas vous-mêmes lorsque vous accablez de vos sarcasmes impies les religieux du moyen -âge?
Les livres de ce temps avaient des enluminures aux titres et aux pages. On écrivait sur velin ou peau de veau, et sur parchanin ou peau de mouton.
La France qui toujours, malgré ses torts et ses travers, a marché à la tête des nations de l'Europe, fut le premier pays qui eut une bibliothèque publique. Louis IX ou saint Louis ei^fut le fondateur en 1251.
Charles V, qui était un grand amateur de livres, réunit quelques milliers de volumes dans une tour du Louvre, appelée depuis Tour de la Librairie.
Par suite des guerres désastreuses qui désolèrent la France après le règne de Charles V, la bibliothèque n'augmenta pas. Ce ne fut que sous Louis XI qu'elle ])rit un grand accroissement. Ce roi lui donna le nom de Bibliothèque Royale.
Les rois qui le suivirent sur le trône de France s'attachèrent tous à l'augmenter.
François 1er rendit un édit par lequel " tous les liliraires étaient obligés de donner à la '^Bibliothèque Royale un exemplaire des ouvrages s'imprimant avec privilège." Mais ce lut ;surtout sous Louis XIV que, par les soins du ministre Colbert, le Mécène du dixseptième siècle, la Bibliothèque Royale prit un vaste accroissement. " L'année 1681, dit un historien, sera à jamais remarquable par la visite dont Louis XIV daigna honorer sa bibliothèque." Colbert, voulant que cette riche collection d'ouvrages servit les progrès de l'esprit humain, l'ouvrit au public en 1682.
Sous la Révolution française, elle fut enrichie des manuscrits et des volumes enlevés aux couvents des religieux. Sous l'Empire, elle s'appela la Biblioehèque Nationale.
Aujourd'hui, elle est divisée en quatre départaments : les iinpriniès, 2,500,000 volumes ; les manuscrits., 100,000; les médailles, pierres gravées et antiques, 20,500 ; les estampes, 2,200,000 pièces.
On remarque aussi à Paris la Bibliothèque Sainte- Geneviève, qui compte 180,000 volumes et 3,500 manuscrits ; la Bibliothèque Mazarine, au palais de l'Institut, qui possède 120,000 volumes et 7,000 manuscrits; la Bibliothèque de r Arsenal, qui^ renferme 200,000 volumes, et celles de X Opéra, de \ Université et de la Sorbonne.
L'Angleterre eut aussi d'importantes bibliothèques.
Richard de Bury. évêque de Durham, et plus tard grand chancelier d'Angleterre, dota la ville d'Oxford d'une bibliothèque publique. Celle-ci grâce aux dons magnifiques du duc de Gloccster, de sir Thomas Bodley, de Pembroke, de Land et de Fairfaix, posséda, en 1857, plus de 500,000 volumes imprimés et 25,000 manuscrits. La grande ville de Londres possède également plusieurs riches collections.
Stockholm, en Suède, a sa bibliothèque fondée par Christine, en 1650.
Copenhague, capitale du Danemark, a une bibliothèque avisez remarquable. Elle renferme 200,000 imprimés et 10,000 manuscrits.
Pierre le Grand, empereur de Russie, fonda, en 17 19, la Bibliothèque de F Académie des Sciences de Saint-Pétersbourg, qui compte plus de 200,000 volumes.
La gxdiVii^c Bibliothèque Impériaie\)OS?>èàQ. 4000,000 voiumes et 13,000 manuscrits.
En Allemagne, les bibliothèques les plus considérables sont celles de Berlin, de Munich et de Dresde. La première renferme 300,000 volumes et 2,000 manuscrits; la deuxième, 600,000 volumes et 16,000 manuscrits ; la troisième, 300,000 imprimés et 2,700 manuscrits, parmi lesquels se trouve un calendrier mexicain écrit sur peau humaine.
En Autriche, Vienne compte huit bibliothèques." La plus riche est celle de \ Impériale, fondée par Maximiîien, et qui possède plus de quatre cent mille imprimés et douze mille manuscrits. On remarque aussi celle de Prague.
La Suisse, la Grèce et la Turquie ont d'assez grandes collections qui consistent plus en manuscrits qu'en imprimés.
La plus belle bibliothèque de l'Italie est celle du Vatican; elle remonte au pape saint Hilaire, an 465. Ce ne fut cependant que sous Nicolas V qu'elle prit de
plus vastes développements. Les papes Sixte IV et Léon X l'augmentèrent. Elle dépasse aujourd'hui le chiffre de cent mille imprimés et vingt-quatre mille manuscrits (cinq mille grecs, seize mille latins et italiens, et trois mille orientaux). Rome possède de plus les belles bibliothèques de la Minerve, à'Ange/ica et de Barberini.
Florence vient après Rome ; elle en compte quatre ([ui forment uu ensemble de quatre cents mille volumes et cinq cents manuscrits.
La Belgique renferme plusieurs bibliothèques importantes. Celle de Bruxelles compte trois cents mille volumer et quinze mille manuscrits ; celle de l'Université de Louvain possède environ cent cinquante mille volumes et deux cent cinquante manuscrits.
En Espagne, on remarque, près de Madrid, la bibliothèque de \ Esciirial, fondée par Charles-Quint. Elle compte plus de cent cinquante mille imprimés et cinq mille manuscrits, dont trois mille arabes. La Bibliothèque Royale, à Madrid, compte cent cinquante mille volumes.
La jeune Amérique a de nombreuses bibliothèques. Un remarque, dans la ville de New-York, celle d'Astor- Library, fondée en 1839, ^^ Q^i compte plus de deux cents mille volumes, et celles de VAtlienœum et du Public City, à Boston.
Washington, capitale des Etats-Unis, en a deux assez importantes : celle du Congrès, quatre-vingt mille volumes, et celle du Smithsonian Institution, trente mille imprimés.
Le Canada marche rapidement dans la voie du progrès. Il compte déjà des bibliothèques qui peuvent rivaliser avec plusieurs du vieux continent. Nous remarquons, entr'autres, celle du Parlement fédéral, qui
])ossède près de deux cent mille volumes et beaucoup de manuscrits des plus précieux sur l'histoire du pays, et celle de l'Université-Laval qui, en 1887, atteignait le beau chiffre de cent mille volumes.
La bibliothèque du séminaire de Montréal, avec celles du collège et du grand-séminaire, monte à plus de soixante mille volumes. \J Institut Fraser, où se trouve les livres de l'Institut Canadien, possède aujourd'hui près de quinze mille volumes. Elle est la seule qui soit ouverte au public à Montréal.
Les grandes villes de l'Europe possèdent des bibliothèques où le peuple peut toujours aller s'instruire. D'immenses salles sont disposées à cet effet, et elles sont toujours remplies d'amis des lettres et des sciences. Paris compte plusieurs de ces bibliothèques dans son sein, et nous ne pouvons nous imaginer quel grand bien le peuple en retire.
Cependant, Montréal, qui est la métropole du Canada et une des villes les plus importantes de l'Amérique du Nord, n'en possède point. 11 y a bien l'Institut Fraser, mais cette bibliothèque publique est située dans un quartier anglais et n'a, à vrai dire, en livres français, que ceux de l'Institut Canadien, condamné par l'Eglise, il y a quelques années.
La population de l'est de la ville, qui est entièrement canadienne-française, a besoin, il me semble, d'une bibliothèque publique, où elle pourrait puiser les trésors de la littérature et de la science. Pourquoi ne suivrions-nous pas l'exemple de Paris ?
Il y a là, comme on le voit, une œuvre éminemment I)atriotique. Espérons qu'elle s'accomplira bientôt.
LE CHEVALIER DIBEBVILLE
A MONSIEUR X. SABOURIX
Ce célèbre marin, une des gloires les plus nobles et les plus pures du Canada, naquit en 1662 dans la viile naissante et prospère de Montréal. Son père, Charles Lemoyne, sieur de Longueuil, et ancêtre des familles de Martigny, etc., avait fait preuve d'une grande bravoure dans les diverses expéditions qu'il entreprit contre les Iroquois. Dés l'âge de quatorze ans, d'Iberville, que des goûts naturels portaient vers la marine, commença par apprendre l'art difficile de la navigation en faisant plusieurs voyages sur le golfe Saint-Laurent.
En 1686, le gouverneur du Canada, le marquis de Denonville, chargea d'Iberville et son frère de Sainte- Hélène de construire un fort à la baie d'Hudson.
C'était une expédition excessivement dangereuse ; cependant, notre héros ne fut point effrayé des difficultés sans nombre qu'offraient ce voyage. Il partit à la tête d'un détachement composé de Canadiens et de sauvages, et parvint, non pas sans dangers, au terme de son expédition.
Là, actif et courageux, d'Iberville éleva le fort, et en prit un autre sur les Anglais. Peu après, notre brave marin, n'écoutant que son ardeur, enleva aux ennemis un navire de douze pièces, n'ayant pour le seconder (jue deux canots d'écorce et onze hommes.
A la fin de l'année 1689, d'Iberville revint à Québec, et reteurna cependant à la baie d'Hudson au commencement de l'année suivante. Il y fit encore plusieurs exploits fameux, et revint de nouveau à Québec, vers le même temps que l'année précédente, chargé de pelleteries enlevées aux Anglais.
Dans l'hiver de 1690, notre héros partagea avec son frère de Sainte-Hélène et le sieur Manchet, le commandement d'une expédition des plus dangereuses. Ce fut de reprendre sur les Anglais un village nommé Corlar, en représailles du massacre des habitants du bourg Lachine par les Iroquois. Le succès répondit à l'audace du Jean Bart canadien.
Dans l'automne de 1691, il passa en France. Là, en récompense des services signalés qu'il avait rendus envers la colonie, Louis XIV le nomma capitaine de frégate.
En 1692, d'Iberville conduisit en Canada plusieurs vaisseaux chargés de provisions.
En 1694, il alla faire le siège du fort Bourbon, et le prit avec tout ce qu'il contenait.
L'île de TerrerNeuve appartenait alors à la France ; cependant les Anglais, toujours ambitieux et avides, avaient fait secrètement quelques établissements dans le dessein de disputer aux Français la pêche de la morue.
D'Iberville, voyant cet état de choses, conçut le hardi projet de détruire ces établissements. Ayant obtenu du roi quelques vaisseauxpour sa périlleuse expédition, il fit tout ce qu'il avait désiré de faire, et remporta un immense succès. Ce fut en ce tem]js que d'Iberville prit sur les Anglais, avec un vaisseau tout désemparé, trois
de l.urs plus gros navires. Ce fait inouï de courage et d'audace excita la plus grande admiration chez ses ennemis même.
Notre illustre vainqueur fut ensuite investi du commandement du fort Bourbon, la paix ayant été conclue en 1697.
La France et l'Angleterre portèrent alors leurs regards sur un autre point. Le ^lississipi, ce fleuve immense que les Indiens appellent dans leur langage figuré, le "père des eaux," attirait depuis quelque temps l'attention des grands voyageurs.
La Salle et bien d'autres n'avaient pu parvenir à son embouchure. Les Anglais résolurent de finir ces découvertes importantes et de s'approprier les immenses contrées qu'arrosait ce fleuve majestueux. Le roi de France, pour les devancer, y envoya en expédition le capitaine d'Iberville à la tête d'une petite flottile. Celuici découvrit sans difficulté l'embouchure du Mississipi et donna au beau pays qu'il sillonnait le nom de Louisiane, en hommage pour le grand roi Louis XIV. Il bâtit quelques forts, y laissa une garnison suffisante pour défendre ces nouvelles possessions, et revint en France à la fin de juin 169g.
En récompense de sa noble et courageuse conduite, le roi de France, toujours désireux de s'attacher de tels hommes par des bienfaits et des honneurs, lui donna la croix de Saint-Louis.
Notre brave chevalier fit encore plusieurs voyages, heureux à la Louisiane dont il fut le premier gouverneur. En 1702, il fut nommé capitaine de vaisseau.
La santé du héros canadien avait été quelque peu ébranlée par de fortes fièvres aux Iles. Cependant, toujours plein de zèle et d'ardeur, il méditait encore plusieurs grandes entreprises qui, pour le moment, n'aboutirent malheureuseiTient à rien.
En 1704, vers le commencement de l'été, d'Iberville, sur l'invitation pressante de M. de Pontchartrain, vint
à Paris pour se reposer. Presque en arrivant, il tomba gravement malade ; mais peu à peu sa santé s'étant rétablie, il accomplit les hardis projets qu'il avait conçus avant de venir à Paris. Ses expéditions aux Iles, sur la flotte de la Virginie et sur celle de Terre-Neuve, et contre les colonies anglaises, réussirent au-delà de ses espérances même, et augmentèrent la gloire de notre héros.
Il venait d'arriver à la Havane, lorsqu'il tomba de nouveau des fièvres.
Il ne devait plus revoir sa terre natale.
La mort, toujours cruelle dans son choix, emporta à la fleur de l'âge, le 9 juillet 1706, ce magnanime chevalier, le plus grand homme de guerre qu'ait possédé la Nouvelle-France.