‹ Études et récitsChapitre 52 sur 64 · A MONSIEUR LEON LEDIEU · texte numérisé non relu

A MONSIEUR LEON LEDIEU

J'aborde aujourd'ui une question qui, par son actualité, ses progrès et son importance, mérite d'être prise en très grande considération.

Depuis quelques années, une certaine maladie s'es t emparée de quelques-uns de nos compatriotes ; oubliant qu'ils sont d'une race dont le génie et les qualités ont excités chez tous les peuples civilisés la plus vive admiration, ils recherchent, et cela sans raison, à imiter les enfants d'Albion jusque dans leur costume.

Voyez ce Canadien-français dont l'aïeul est peut-être mort pour la patrie outragée, sur le champ de bataille de Saint-Denis ou de Saint-Charles : malade de ce que les Anglais, ses voisins, possèdent dans leurs mains la plus grande partie des richesses du pays, il s'imagine qu'en abandonnant ces principes d'honneur et cette langue harmonieuse qui font la gloire de la nation française, pour le langage dur et les maximes égoïstes des fils de la Grande-Bretagne, l'argent viendra remplir ses poches et ses coffres.

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Désormais, descendant avec sapidité sur cette pente dangereuse qu'on appelle l'anglicisation, les God dam viendront embellir sa phrase et charmer les oreilles de ses amis ; s'il est commerçant, il n'aura rien de plus empressé que de mettre à la porte de son magasin, en grands caractères noirs, rouges ou dorés l'annonce de sa profession, et cela tout en anglais, s'il vous plaît, fut-il placé da is la partie est même de cette ville.

Il ne lui manquera plus que de longues jambes, de longs bras, un long corps, un long visage, et si dame Nature a été assez indulgente pour lui accorder toutes ces beautés physiques, voilà enfin mon Canadien complètement civilisé, de sauvage qu'il était !

Avec le temps, il en viendra à nier même sa nationalité, malgré son baragouinage d'anglais et de français ; être Canadien-français !... pouah 1 c'est commun !

Ami lecteur, promenez-vous par une belle après-midi sur la rue Sainte-Catherine ou surJa rue Cr'-ig, dans la partie de la ville la plus française, l'est.

Vous y verrez, comme je l'ai vu de mes propres yeux avec étonnement et indignation, des enseignes entièrement en anglais, et le propriétaire du magasin ou de la boutique être Canadien-français comme vous et moi. Allons, monsieur l'anglicisé, vous qui avez honte d'apl^artenir à une nation qui fut et est encore la première du globe, à ce peuple français qui marche, aujourd'hui comme autrefois, à la tête de la civilisation, trouvezmoi un Anglais, dans cette ville, qui ait eu l'idée de mettre sur son enseigne un seul mot français, et je vous donne un merle blanc.

Messiaurs les Anglais n'ont pas seulement le bon esjjrit de mettre l'annonce de leurs professions ou de leurs métiers dans les deux langues, comme le font tous nos compatriotes intelligents, et vous, Canadiens-français, vous dont les ancêtres furent des héros, vous êtes assez naïfs pour mettre votre enseigne en une langue qui vous est complètement étrangère, soit par la naisnaissance, soit par l'éducation !

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Certes, si nous agissions tous comme vous, nous ne tarderions pas à être absorbés entièrement par John Bull, et adieu alors le magnifique et brillant avenir prédit tant de fois au peuple canadien-français.

Je ne prêche point la haine contre les prétendus conquérants de 1760; au contraire, je leur reconnais beaucoup de qualités, et en les coudoyant nous en retirerons avec le temps de grands fruits, car ce qui manque à la nation française, c'est l'esprit d'entreprise, et si nous l^rofitons des leçons que nous donnent tous les jours nos voisins, nous n'en deviendrons que plus forts.

Mais prenons garde à l'anglicisation ; si nous voulons devenir un grand peuple, si nous voulons continuer en Amérique le rôle glorieux de notre mère-patrie en Europe, gardons intacts nos institutions, nos lois, nos coutumes, et surtout la langue si belle et si pure de nos pères.

Soyons courtois pour messieurs les Anglais qui se proclament bien modestement devoir être au Canada la race supérieure ; tâchons même de posséder leur estime, mais de grâce restons français et de cœur et de manières.

Je m'explique bien que dans les villes du Haut-Canada ou des Etats-Unis, les quelques Canadiens-français qui y demeurent roient forcés de parler plus souvent la langue anglaise, mais ici, dans cette grande province de Québec, où nous sommes dix contre deux, ne soyons pas assez insensés pour devenir des John Bull ou des Jonathan.

D'ailleurs, les Anglais eux-mêmes sont les premiers à rire de ces Canadiens sans honneur, qui lâchement abandonnent la nation dans laquelle ils sont nés, sous le prétexte absurbe que ses compatriotes sont pauvres et qu'ils ne peuvent toujours l'aider dans ses vues ambitieuses. Ah ! messieurs les anglicisés, vous attirez sur vous la haine et l'antipathie de vos frères, comme vous méritez les moqueries de ceux dont vous vous obstinez à^^prendre les coutumes et le langage.

Comme cette question est éminemment sérieuse, examinons-là ensemble sur toutes ses faces.

Remontons cinquante-trois ans en arriére, et voyons • Le pays est dans une agitation extrême ; les troupes auglaises parcourent les campagnes, portant en tous lieux la terreur et la dévastation, inondant la contrée d'un sang innocent.

Mais quels sont ces hommes, munis de fusils de chasse, de faulx, de haches, qui, malgré leur petit nombre, défendent avec le courage du lion leur église profanée, leurs femmes et leurs • enfants bien-aimés ? Ah ! admirons l'héroïsme, la bravoure de ces martyrs de la liberté 1 Inclinons-nous, ce sont nos pères !

Mais pourquoi ces combats sanglants, pourquoi ces cris, ces gémissements, pourquoi cette immense douleur, cette grande désolation, pourquoi tous ces échafauds terrifiants ?... Pourquoi ?... Demandez à l'histoire 1 Elle vous dira que nos pères, depuis le traité honteux de Paris, ont été bafoués et méprisés.

Les maîtres voulaient les angliciser, leur arracher cette foi sublime qui guidait comme un phare lumineux, leur marche sur l'océan du temf^, cette langue si belle (]u'ont parlé les Racine et les Corneille, ces institutions nombreuses qui, par leur vitalité, semblaient assurer aux Canadiens-français un avenir glorieux, ces lois basées sur la plus haute sagesse, ces coutumes dont la simplicité et la douceur provoquaient l'admiration des étrangers.

Heureusement, John Bull n'a pu réussir, et pourquoi? Parce que nous avons toujours eu à nos côtés un homme qui par sa noblesse, son désintéressement et son patriotisme, a été le protecteur envoyé de Dieu pour veiller aux intérêts de notre race : j'ai nommé le prêtre !

Les patriotes de 37 furent défaits, mais leur cause fut conquise ; |^cette révolte a eu sur nos destinées, quoiqu'en disent plnsieurs de nos historiens, un bon effet ; elle montra pour toujours aux Anglais l'impossibilité de nous ravir par la force ce que nous avons de plus cher, notre foi et notre langue. Voyant dans le prêtre canadien l'homme invincible contre lequel se heurteraient en vain tous leurs projets d'anglicisation, les fils d'Albion accablèrent de leur haine et de leurs sarcasmes ce précieux défenseur de nos droits ; mais tant que notre peuple aura le bonheur de posséder dans son sein des prêtres comprenant la haute et sublime mission qui leur est assignée dans ce pays d'avenir, le drapeau national sera respecté partout où il déploiera en replis gracieux ses trois, belles couleurs.

Depuis cinquante ans, les Canadiens-français ont prospéré ; puisant en eux-mêmes cette force étonnante, cette activité incroyable qui eft'rayent plus qu'on le croit les vainqueurs de 1760, ils couvrent à l'heure qu'il est une immense étendue de pays.

La fécondité de la femme canadienne est devenue le cauchemar de John Bull ; il n'est pas rare de trouver parmi nous une famille composée de dix à quinze enfants ; à qnoi cela est-il dû ? à la simplicité de nos mœurs, à notre amour du foyer et à nos habitudes régulières.

Messieurs les Anglais comprennent tout cela ; ils savent bien que nous tenons à notre foi, parce que c'est elle qui nous a rendus forts, et à notre langue parce que nous la tenons de nos pères mourant pour la liberté sur les vastes plaines d'Abraham, en jetant au vent avec leur dernier soupir ces paroles sublimes dont l'écho est parvenu jusqu'à nous : Vive la France !

N'ayant pu réussir dans leurs premiers projets d'anglicisation, ils en essaient un autre, peut-être plus dangereux, parce qu'il a une apparence qui charme et qui entraîne : celui des titres, des récompenses, en un mot de tout ce qui flatte l'orgueil humain.

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L'homme est vain ; ses gestes, ses paroles, tout chez lui porte l'empreinte de ce défaut qui perdit nos premiers parents ; égaré par l'orgueil, il fera des choses que sa raison condamnera ; il en viendra même à nier les plus nobles sentiments du cœur, pourvu que sa fièvre insatiable de louanges, son désir effréné des récompenses soit en partie du moins satisfait.

Au Canada, comme d'ailleurs dans tous les pays, l'orgueil a ses adeptes ; mais parmi nous, gens si modestes et si paisibles, il s'y est glissé sous une apparence des plus fascinatrices.

Les Anglais savent que, comme nos ancêtres les Normands, nous aimons ce qui brille ; or, forts de cette connaissance, ils ont pris à tâche de nous angliciser par les titres et les récompenses. Prenons garde ! nous avons pu résister à la force, nous ne pourrons peut-être pas résister à la vanité ; nous avons été grands dans la lutte des armes et de l'éloquence, nous serons peut-être la risée dans ce combat d'un nouveau genre. Je n'ose pas entrer dans les détails de cette question des titres, car je pourrais m'égarer sur le champ vaste et scabreux de la politique, mais je constate un seul fait, c'est que, si nous ne sommes pas à toute heure sur le qui vive, les médailles et les rubans nous accableront comme des chaînes, et malheur alors à nos principes, à notre langue, à nos institutions et à notre foi.

Il y a quelque temps, moi-même j'entendais un Anglais/«;- j-^:;/^ dire à un de ses compagnons d'un air ironique :

— Les Canadiens ! pourvu qu'on leur donne une décoration quelconque, on fait d'eux ce que l'on veut.

Voilà comment nous nous foison s juger, voilà ce que l'on pense de notre honnêteté proverbiale et de notre patriotisme à tout épreuve ! Et les paroles si vraies de cet Anglais devaient être l'écho fidèle des sentiments de ses compatriotes.

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N'est-ce pas honteux pour nous ? n'est-ce point là une punition méritée de la bassesse de quelques-uns d'entre nous ? Nous sommes aux yeux des nls d'Albion comme ces enfants que l'on contente on que l'on s'attache par des jouets ou des friandises, et notre amourpropre n'en est point blessé ?

Allons, réveillons-nous I Cherchons la récompense de nos travaux, non dans les inédailles de nos voisins, mais dans notre propre satisfaction du devoir accompii ; n'allons point gâter par ces enfantillages les grands et sublimes travaux qu'ont laits nos pères ; sachons rester sujets loyaux de l'Angleterre tant en se passant de ses titres et de ses rubans, nous n'en serons que plus respecté et admiré.

Abordons maintenant le côté le plus important de cette étude, celle de l'anglicisation de nos mœurs et de notre langue.

Le Canadien est homme de foyer ; lorsque le soir, après un dur labeur, il voit réunis autour de lui ses enfants bien-aimés et son épouse chérie, il se croit plus heurei.x qu'un roi, et certes il a raison, car d'ordinaire ce n'est pas dans les palais que le bonheur habite, mais dans ces maisons d'humble apparence où l'on ne connaît que l'amour, la tendresse et le devoir.

Le Canadien, simple dans ses habitudes et honnête dan^ ses actes, doit à ses mœurs si régulières la vigueur d'esprit qui le caractérise ; fuyant tous ces plaisirs énervants qui sont la cause première de l'affaiblissement physique à notre époque, il consacrera au bonheur et au bien-être de sa famille son énergie, son temps et son travail.

Lorsqu'arrivent ces fêtes touchantes qu'on nomme le Premier jour de l'an, la Saint-Jean-Baptiste, la Sainte- Catherine, etc., ces jours heureux où nous sommes

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fiers d'être Canadiens-français et les fils de cette France glorieuse, peut-être aussi aimée sur les rives du grand Saint-Laurent que sur les bords de la Seine, quelle gaîté expansive, quelles joies sublimes régnent alors dans la famille canadienne. Danses, jeux, chansons, musique, tout se succède, s'amalgame, cesse, recommeuce aussitôt, et cela avec un entrain admirable.

Hélas ! ces fêtes si .belles tendent à disparaître ! L'anglioisation, semblable à la lèpre hideuse exhalant sur toute une contrée son souffle infect et mortel, a porté ses ravages jusque dans ces maisonnettes où tout, mœurs, langage, croyance, était français et catholique.

Aujourd'hui ce ne sont plus ces joies pures, ces plaisirs honuêtes, cette gaîté toute gauloise d'autrefois ; hier nous étions sans tâche, et demain peut-être seronsnous marqués d'un stigmate de honte !

Nos mœurs n'cnt plus déjà cette simplicité, et cette franchise qui excitaient l'admiration des étrangers. L'égoïsme, ce défiiut capital des Anglais, envahit nos familles, et répand parmi elles cette réserve britannique que je trouve insipide et surtout condamnable, parée qu'elle détruit tout sentiment d'amour et de fraternité, et parce qu'elle brise les liens les plus sacrés qui puissent unir deux cœurs.

Certes, nous trouvons bien encore dans plusieurs braves familles de nos campagnes les coutumes patriarchales de nos pères ; mais c'est un fait, et tous les patriotes véritables le constatent avec douleur, nos mœurs s'anghcisent, aussi, si nous n'avions point cette foi sublime qui nous sauvera du naufrage, l'anéantissement d' notre race ne serait plus qu'une question de temps.

Cfc n'est pas à des forces étrangères que nous devons demander le secours nécessaire, mais à nous-mêmes, à nos croyances, a nos mœurs et à notre langue ;si, dans un conuîîun accord, nous portons haut le flambeau de notre patriotisme et le drapeau de notre honneur, les Anglais et nos voisins s'inclineront devant cette ma-

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gnifiqiie manifestation, cette sublime profession de la foi de tout un peuple, et nous serions sauvés 1

Après l'anglicisation de nos coutumes, vient celle de notre langue.

Cette dernière est la plus sérieuse, celle dont nous avons le plus à craindre, parce que la perte de ce langage noble et harmonieux que nous a légué la France serait pour nous la desrruction entière de toute idée nationale, l'anéantissement de tous nos principes religieux et la ruine de toutes nos institutions.

La langue française, par sa pureté et sa richesse, a été de tout temps proclamée la plus belle du globe ; aussi les premières cours d'Europe l'ont-elle adoptée, et cela depuis un grand nombre d'années, comme langage diplomatigue.

Illustrée par les plus grands génies qu'ait produits i'humanité, elle est devenue en quelque sorte une langue classique, où tout, mots, expressions, tend à la plus haute perfection.

La littérature française est la première du monde ; ses écrits sont pour les Anglais comme pour les Espagnols une mine inépuisable dans laquelle ceux-ci ne cessent de puiser.

Les fils d'Albion savent que leur langue, froide comme leur caractère et sèche comme leurs manières, ne peut leur fournir les expressions voulues pour parL*r avec avantage de ce qui est beau et de ce^qui est grand ; alors ils sont bien forcés d'emprunter à la langue française cette chaleur de style, cette noblesse de pensée, cette richesse de mots qui leur manquera toujours.

Certes, je ne veux pas médire de la langue anglaise qui, malgré tant de défauts, possède une concision et un caractère vraiment énergique, qualités remarquables qui l'ont fait proclamer la langue d'affaire par excellence.

Mais mon esprit se refuse à croire qu'elle puisse être autre chose ; l'Anglais, le langage djs nobles sentiments du cœur, allons-donc !

Nous, Canadiens-français, nous qui sommes les fils de cette France si grande et si noble, les descendants de cette nation chevaleresque où l'honneur et le devoir étaient choses sacrées, nous serions capables de rougir d'une langua que parle notre mère-patrie I

Parce que les affaires se font en anglais, est-ce une raison d'angliciser notre langage? N'est-ce point assez qu'on soit obligé d'apprendre et de parler l'anglais, sans que la nôtre, celle que nous ont légué les 60,000 braves de 1760, diminue de valeur à nos yeux?

Parce que nous sommes les sujets de l'Angleterre, cesserions-nous d'être les enfants de la France ?

Nous sommes les premiers et véritables habitants du Canada, et nous adopterions le langage des envahisseurs I

La majorité, dans cette belle et grande province de Québec est canadienne-française, et la minorité aurait plus de prestige !

Mais, c'est ridicule !

Si l'anglais est devenu parmi nous la langue du commerce, c'est beaucoup de notre faute.

Allez dans les plus beaux magasins ou dans les bicoques de l'ouest, tous les commis, à quelque exception prés, parlent l'anglais et pas un seul mot de français, ce que je trouve' étonnant et invraisembla'ole pour une ville comme Montréal aux trois quarts canadiennefrançaise I

Allez dans l'est, presqua tous parlent le français -et l'anglais.

Les fils de John Bull trouvent affreux que quelquesuns de nos marchands ou commis-marchands ne connaissent point leur langue ; mais demandez à ces messieurs qu'ils apprennent la nôtre, ah ! ça, ce n'est i)lus la même chose 1

Quels sont les coupables ?

Ce sont nous, et ce sont eux !

Nous, ]5arce que si nous avions montré i)lus d'énergie, plus d'orgueil national, les Anglais feraient aujourd'hui ce que nous faisons tous, apprendre les deux langues :

Eux, parce qu'ils ne veulent point admettre le français dans leurs affaires et qu'ils montrent là clairement leur égoïsme et leur manque de noblesse 1

Cet état de choses ne peut durer ; jusqu'ici, le français et l'anglais ont été également parlés dans cette province, mais viendra un temps où les affaires et la jjopulation ayant considérablement augmentées, une de ces deux langues devra céder sa place à l'autre ; ce sera d'ailleurs comme le flamand et l'irlandais, derx beaux langages dont il ne reste plus que des débris !

Laquelle aura la préséance ?

Hélas I nous ne pouvons connaître les mystérieux desseins de ia Providence I

Espérons qu'un jour l'élément saxon ayant été refoulé dans les provinces voisines, le drapeau national flottera librement sur tous nos édifices, et qu'alors notre province deviendra un pays pouvant jouir des mêmes droits que l'Angleterre ou toute autre nation.

Si des petits peuples comme les Chiliens, les Boliviens, ont pu devenir indépendants, est-ce un crime pour nous de rêver à l'indépendance ? Si l'Australie, ])ays anglais, songe elle-même à briser ses liens, serionsnous coupables de penser peut-être à briser les nôtres?

Certes, nous jouissons, quoique sujets, d'une grande liberté, mais le moment viendra, et il n'est pas loin, où, sans révolution, sans effusion de sang, la Grande- Bretagne perdra l'Amérique du Nord.

Je ne sais si la chose, tout en étant possiljle, peut devenir probable, toujours est-il que souvent ma pensée se reportant à cent ans d'ici, je vois au Canada deux pays distincts : l'un français, l'autre anglais : le

premier jouant en Amérique le rôle glorieux de la France, l'autre étonnant le monde par la grandeur de son commerce.

L'Europe tombera comme ces puissants et riches pays d'Orient dont il ne reste plus que le souvenir de leurs actes fameux et les ruines de quelques-uns de leurs palais gigantesques !

L'Amérique, jeune, pleine d'avenir, fière d'une civilisation qui lui est propre, deviendra ce qu'est aujourd'hui l'Europe, grande, riche, redoutable et recherchée.

Nous, Canadiens, nous avons notre place marquée sur cette terre :iue Jacques Cartier donna à la France ; mais, " aide-toi, le ciel t'aidera," dit le proverbe, et certes si nous ne prenons point garde aux nombreux dangers de l'anglicisation, malheur à nous !

Il est temps, grandement temps, de réagir de toutes nos forces contre cet entraînement fatal de plusieurs d'entre nous à singer John Bull.

Tout le monde parle d'annexion, d'indépendance, de fédération impériale, de ceci, de cela, très bien, mais pour le présent on devrait plutôt penser à l'anglicisation, à ce mal affreux qui nous ronge, à cette gangrène horrible qui finira par nous perdre si jamais Dieu cesse de veiller sur nous !

Faisons une guerre à mort à l'anglicisme, cet ennemi mortel de notre langue.

Parlons correctement ; suivons la route que nous trace Buies et Lusignan !

Encourageons nos arts, notre littérature, nos industries ; préparons-nous ainsi à l'avenir brillant qui nous attend, au rôle sublime qui nous est dévolu sur le continent américain.

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