PREFACE
plus profond, qui envahit la poésie, la philosophie, la politique elle-même. 11 y eut, dès lors, quelque chose de changé dans le cerveau français, naguère encore clair, joyeux, et, par conséquent, fort. Bien que la conclusion de son livre, qu'il plaçait, avec tant d'amusante hardiesse, dans la bouche de Rabelais, du bon maistre François, fût une protestation éloquente contre le pessimisme, Challemel dut se dire que sa fable elle-même, qui est pessimiste, trouverait plus d'écho que la morale optimiste qu'il en avait tirée. Involontairement, il aurait versé encore de l'eau sur le moulin de Schopenhauer.
Toutefois, en publiant aujourd'hui les Réflexions d'un pessimiste ^ nous ne pensons pas, M. Hustin et moi, désobéir à une intention formelle de Challemel, qui aurait été pour nous une loi absolue. Au cours de son ambassade à Londres, il avait fait un testament où il interdisait de publier ses relicla. 11 traversait, alors, une des crises les plus douloureuses de sa vie, obsédé d'idées noires. Mais il en était revenu et il avait annulé ce testament; ses dernières volontés sont muettes sur ses œuvres posthumes. iNotre droit est donc entier de ne pas priver la France d'un pareil livre. D'autre part, Challemel prévoit en termes précis, dans le premier cha-
pitre des Réflexions, qu'elles verront le jour: c'est une manière à' imprimatur .
Ayant exposé la haine qui animait son héros contre l'invention de Gutenberg, il ajoute, en effet : « Je n'aurai garde de combattre tous ces sophismes ; je veux laisser au lecteur le soin d'en faire justice. Ils n'étaient pas un jeu d'esprit pour notre ami, c'est pour cela qu'ils l'ont conduit à sa perte. Ils devaient être publiés pour attester sa sincérité, pour montrer aux adeptes du pessimisme, s'il en est, le danger qu'ils courent, et leur faire sentir que^ la vraie sagesse est, en philosophie comme en politique, d'être content sans raisonner. »
Je n'oserais écrire que le pessimisme, philosophique et surtout politique, soit en baisse. Il est, d'ailleurs, très difficile de prévoir quel sera l'elîet d'un livre sur les esprits. On discute encore si Candide, ce chef-d'œuvre absolu de raison, de santé intellectuelle, a fait plus de pessimistes que d'optimistes. Un écrivain, qui né serait pas affligé de la fâcheuse maladie de la certitude, ne publierait jamais rien. Le « doit-on le dire? » est un éternel problème, susceptible, selon les espèces et les temps, de solutions variées; donc, insoluble en soi. Le silence et la parole sont, successivement et alternativement, d'argent et d'or.
PREFACE "i
Les Réflexions d'un pessimiste sont une galerie de portraits : Leopardi, Schopenhauer, Shakspeare, Shelley, Byron, Swift, Pascal, Chamfort, Henri Heine ; portraits ou esquisses, merveilleusement encadrés. Visiter un musée avec un guide qui vous en explique les beautés m'a toujours paru insupportable ; je ne ferai pas métier de cicérone. Ayant ouvert la porte dé la galerie, j'ai rempli mon rôle. Regarde, visiteur, et ne passe pas trop vite.
Ou a vu que Challemel, quand il écrivit son étude sur Schopenhauer, avait, sous les yeux, ses Réflexions d'un pessimiste., puisqu'il y emprunta quelques phrases. On comparera avec intérêt ces deux récits de sa visite au philosophe allemand dans une brasserie enfumée. Celui qui parut dans la Revue des Deux Mondes n'est qu'un résumé, plus vigoureux peut-être, d'une touch(^ plus forte, mais qui ne donne pas, au même degré, l'impression du milieu et la sensation de cette entrevue qui sera, un jour, historique. L'image de Leopardi n'a pas moins obstinément préoccupé Challemel ; il a traduit la plupart de ses dialogues et paradoxes philosophiques. M. Hustin a également retrouve cette traduction, véritable modèle du genre. Enfin, si Challemel ne m'a jamais entretenu de ses Réflexions d'un pessimiste, j'ai gardé le souvenir d'une
longue conversation sur Shakspeare, où je trouve quelques-unes des idées qu'il indique dans son livre. Son interprétation du grand poète anglais était exactement la contre-partie de celle de Taine, dans VHistoh^e de la littérature anglaise. Ces deux anciens condisciples de l'Ecole normale n'eurent jamais, je crois, une idée commune. J'avais fait quelque allusion à ces pages de Taine oii -il montre dans Shakspeare « une nature d'esprit excessive, également souveraine dans le sublime et dans l'ignoble, d'une folie clairvoyante », génie incomparable, mais barbare, tourmenté et fumeux. Sur quoi Challemel se fâcha et m'expliqua la « sérénité de Shakspeare », comme quoi il n "y a jamais eu de génie plus clair et « plus calme ». C'était aussi l'avis de Gœthe et ce n'était pas, comme on sait, celui de Voltaire.