L'APOLOGIE DE SES DÉFAUTS
Alas, poor Yorick ! — I knew him, Horatio. Shakspeake.
Il n'est pas mort, et c'est pour cela que je lui dois une oraison funèbre. S'il était mort, mon amitié pour lui se serait contentée d'un article nécrologique que personne n'aurait lu; car il pouvait disparaître sans laisser de vide nulli' part. Nous serions allés une demi-douzaine voir fermer sa tombe, et, quoique très persuadés qu'il n'aurait jamais rien fait, nous aurions échangé entre nous d'amers regrets sur cette mort qui anéantissait tant de promesses. Les voisins, en voyant passer un cercueil, auraient demandé le
nom du mort, sans plus se soucier de lui que d'une pierre qui s 'enfonce, dans l'eau et qu'on ne voit plus. Il serait entré inconnu, comme il Ta toujours souhaité, dans Téternelle paix. Ce bonheur ne lui sera pas donné. Alas! poor Yo)'ickf Il n'est pas mort. Mais un matin, le bruit, l'affreux bruit dont il avait horreur, s'est attaché à son nom. La lugubre nouvelle : « Il est fou » , a retenti , et s'est répandue par mille voies secrètes parmi tous ceux qui l'avaient rencontré une fois. On s'intéresse plus à la folie qu'à la mort, et rien n'est plus juste : les fous souffrent encore, et la folie est toujours, en dépit des aliénistes, une visite des dieux. Ceux qui ne l'avaient pas connu, ont dit : « Quel dommage! » et nous, ses amis, je veux dire tous ceux que son fâcheux caractère et ses dangereuses boutades de franchise avaient fatigués si longtemps, nous nous sommes écriés avec tristesse : « Nous l'avions bien prévu. » Et vous nous eussiez entendus pendant plusieurs jours énumércr tout ce que nous avions remarqué chez notre ami de signes avant-coureurs de la maladie, sa manie de sincérité et de justice pour tout le monde sans acception de coterie, son intelligence rebelle à toute discipline, son vaniteux isolement, son humeur rétive à toutes les admirations orthodoxes, surtout son pessimisme. A force de l'ex-
cuser nous lui avons conquis enfin, grâce à sa folie, une réputation détestable, et lui avons préparé, si jamais il guérit, une rentrée dans le monde qui lui permettra d'être insociable impunément et véridique sans danger pour personne.
Je me propose de compléter notre œuvre et de remplir jusqu'au bout les devoirs de l'amitié en publiant quelques lignes qui serviront de preuves à notre apologie. Ce sont les réflexions et les études auxquelles se livrait notre malheureux et insupportable ami, à une époque oii nous le croyions encore dans la pleine jouissance de sa raison. Nous nous trompions, comme le lecteur le verra trop bien. Ces pages portent, malgré leur trompeuse apparence de suite dans les raisonnements, la trace évidente d'un grave dérangement dans l'équilibre des facultés intellectuelles. Si je ne songeais qu'à la gloire, j'aurais dû dérober pour jamais au public la connaissance de ces fragments. Si je ne puis porter de jugement sur la forme, je puis dire au moins qu'ils renferment une philosophie compromettante. Mais composés, comme tout porte à le croire, sans nulle intention même lointaine de publicité, ils attestent au moins la parfaite sincérité des idées dont il faisait profession, et montrent par quel lien bizarre les croyances les plus
«lécourageantes s'associaient dans son esprit à une doctrine d'indulgence universelle et d'inépuisable activité.
Au surplus, je me serais gardé de communiquer à âme qui vive un mot de tout cela, si je n'étais convaincu que de telles idées, venant d'une telle source, sont absolum-ent sans danger. Ln homme qui devient fou n"a jamais été bien sain, et quel ravage peuvent faire les raisonnements d'un fou? Quels qu'ils soient, c'est leur privilège d'être absolument inoffensifs. Les auteurs les plus sains ne le sont pas toujours ; on est porté à s'incliner devant une réputation de sagesse, on cède en dépit de soi à l'autorité acquise, on se laisse subjuguer sans le savoir par un ton d'empire ou fasciner par un air de confiance ou de certitude. Mais quand il s'agit de ce que dit ou écrit un fou, on ne craint pas de contredire légèrement; ses discours sont les seuls peut-être dont on considère en toute liberté d'esprit la valeur intrinsèque ; on les juge en eux-mêmes; s'ils sont pervers, on en a pitié; s'ils sont extravagants, on en rit ; s'ils sont sensés, on s'en étonne, et ils font rétléchir.
On me pardonnera donc, après avoir si bien défendu notre ami, de vouloir encore sauver du néant les pauvres débris de son intelligence naufragée. Aussi bien, l'avez- vous rencontré
ÉTUDES ET REFLEXIONS D'UN PESSIMISTE i:.
peut-être, l'infortuné, dans un temps où sa folie ne se distinguait de la raison des autres, que par un symptôme — au fond très dangereux — mais peu grave en apparence et qui vous aura sans doute échappé. Le dirai-je? C'était une antipathie déclarée contre les hommes sérieux. Sans doute, comme tous ceux dont la raison est travaillée par une gangrène invisible, il attachait aux mots des sens secrets. Aussi ne prenait-il pas, j'imagine, celui-là dans l'acception commune, car il infligeait le nom d'homme sérieux, qui dans sa bouche était un arrêt, à des personnages très différents et quelquefois très légers. Son extérieur à lui était, comme son humeur, habituellement sérieux et grave.
On aurait pu, ne le connaissant pas, attribuer à des sentiments d'envie les rigueurs qu'il prodiguait à quantité d'illustres personnages. On se serait trompé; non seulement il avait une âme élevée, mais encore c'était une conscience scrupuUnise et sagace, qui ne pouvait être dupe d'une |)assion basse, et qui, si le diable de la jalousie eût pris en elle un déguisement, se serait acharnée à le chercher jusqu'à ce qu'elle le dépistât. On eût dit qu'il considi'rait comme une guerre sainte la pei'séculion (ju'il exerçait, lui, si tolérant pour tous, contre ceux qu'il qualiliail
d'hommes sérieux, tant il y mettait d'obstination et d'héroïsme imprudent.
On a bien des fois tiré de ce travers les inductions les plus fâcheuses contre son caractère. Il a passé aux yeux de beaucoup de gens pour un esprit sans consistance, fait pour porter dans les entreprises les plus graves une humiliante frivolité, incapable d'accomplir une œuvre solide ou d'y coopérer, et, pour tout dire, de comprendre la solennité de la destinée. Quand on le maltraitait ainsi, ses amis, réduits à garder un silence pénible, baissaient la tête, car il n'est que trop vrai que son nom n'a jamais figuré dans aucune de ces fonctions, privées ou publiques, qui ne demandent pas et qui excluent peut-être une quantité extraordinaire d'intelligence et de courage, mais qui supposent la qualité suprême, celle qui tient lieu de toutes les autres, le sérieux.
Ses amis, j'ose le dire, tous gens sérieux comme moi, et par conséquent très pénétrants, n'avaient pas manqué d'apercevoir en lui de rares talents qu'il ne se connaissait point; grâce à cette vue prophétique, qui est le don spécial des hommes de ce caractère, et qui semble tenir à leur grand esprit d'observation, ils lui avaient annoncé un brillant avenir. La prédiction ne s'est pas réalisée, et nous avons eu jusqu'au bout l'affliction
de le voir vieillir dans une indigne obscurité. Xous lavons toujours supplié en vain de réprimer cette humeur ironique, qui seule a détourné de lui la bienveillance efficace de ceux qui jouent un grand rôle et qui distribuent les autres.
P Du reste, il a toujours protesté contre cette ironie que nous lui prêtions, disait-il, pour nous dispenser de répondre à ses raisonnements. Il mettait à les établir cette méthode et cette logique, qui sont des qualités admirables , chez les hommes sensés; mais il n'y a pas de plus Iriste et de plus eflrayant symptôme dans une intelligence détraquée. Il avait classé les hommes sérieux en genres, espèces et variétés, et il tenait en réserve une foule de raisons pour montrer combien chacune de ces catégories était ridicule et malfaisante. Raisons évidemment fausses et paradoxales, auxquelles je ne puis m'arrêter; car elles seraient trop faciles à réfuter, si elles n'étaient indiscutables. Jf ne veux •m donner qu'un ou deux échantillons.
Par exemple il abusait de la connaissance peu commune qu'il avait de l'histoire, ancienne et moderne, pour soutenir par des arguments tout au plus spécieux que le genre humain a toujours été absurdement conduit, et que n'était je ne sais quelle bénignité du destin qui Ta ni;iin-
tenu contre toute vraisemblance, il n'aurait pas duré un mois. Il aurait ctt' ruiné, perdu, abîmé, savez-vous par qui ? par les hommes sérieux qui l'ont toujours gouverné. Les conquérants fameux, les faiseurs de tyrannies, les grands ambitieux, les oppresseurs les plus odieux, Sylla, Auguste, Tibère, Henri VIII, Charles I", Cromwell, Philippe II et le duc d'Albe, Richelieu, Louis XIV, Robespierre, ont été les hommes les plus sérieux de l'univers. Non seulement ils ont vénéré l'autorité en leur personne, adoré comme une chose divine l'exercice de la puissance, pris au tragique les afïaires humaines, eu l'impardonnable tort de ne pas voir que la terre est, comme le prouvent jusqu'aux métaphores instinctives du langage, une scène où se déroule une comédie dont les premiers personnages sont les marionnettes du Bon Dieu. Tous, au contraire, ont eu, pour leur propre majesté, une profondeur d'admiration qui amuserait si elle n'avait eu des conséquences si redoutables. En dépit du mal qu'ils ont fait, il était tenté de ri IV à les voir campés si fièrement au sommet des sociétés, dans l'atlitude glorieuse et protectrice de coqs sur le haut d'un fumier.
'( Supposcz-leiir, me disait-il, assez d'esprit j)our se mo(|M(T un peu d'eux-mêmes et des choses, ils naiii-aicnl pas [)ris lanl de peine j)our
s'approprier le pouvoir ni été si jaloux de Iî» garder à tout prix. Ils n'auraient pas inventé tant de laborieux et sanglants stratagèmes pour se prémunir contre les empiétements de In canaille humaine. Ils n'auraient pas construit à grands frais tant de systèmes politiques qu'un coup de vent a emportés, ni fait chaque matin tant de théories que l'événement du soir a démenties. Ils n'auraient pas tracé tant de plans ni commencé tant d'entreprises qui ont réussi juste au rebours de leurs idées. »
On ne s'arrêterait pas à ces hypothèses hasardées d'un raisonneur bizarre. Mais il citait une longue liste fet il y comptait plus d'un vivant) d'hommes d'État très admirés, ceux-ci d'un génie temporisateur, ceux-là d'une humeur aventureuse et entreprenante, mais tous hommes sérieux, qui ont fini par verser dans le fossé le char de l'Etat, ni plus ni moins que ne Teussent fait des cochers ivres. Et pourquoi? parce qu'ils n'ont pas su traiter les affaires par-dessous jambe et vu que les sociéto^sont choses qui vont d'elles-mêmes, ou peu s'en faut, par l'impulsion imprimée dès le commencement à la machine. Rognes, sentencieux, renfermés, boutonnés, comme s'ils avaient à garder les confidences du maître de céans, ils n'ont jamais vu que la recette universelle de la haute politique
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peut se donner en quatre mots : « Mens et sois fort. »
A ces personnages solennels, dont les sottises et les mécomptes remplissent l'histoire, il oppo- , sait les vrais génies politiques qui ont l'avantage de n'avoir attaché leur nom à aucune catastrophe, parce que leur légèreté les a toujours et justement exclus de toute participation au gouvernement. Notre malheureux ami se plaisait à nommer, comme le type de ces hommes légers et inutiles, Nicolas Machiavel, le plus fm connaisseur en matière politique qu'il y ait jamais eu ; âme haute, fière intelligence, mais qui n'était pas un homme sérieux, ce que prouvent assez non seulement la Mandragore, mais mille traits qui abondent dans ses écrits et dans ses histoires ; aussi ne riil-il jamais rien et vécut-il à peu près toute sa vie comme un gueux et un homme do lettres.
Selon lui, tous les écrivains sont, lorsqu'ils achèvent un de leurs écrits, des hommes sérieux. Au moment oii ils apposent le point final d'une comédie ou d'un volume de leurs mémoires, ce point final leur paraît vraiment le point culminant de la création. Pour arriver là, pour préparer et j)()ur former le cerveau géant d'où cet heureux point a jailli, ce n'est pas trop
que Dieu soit sorti de son repos, et qu'il ait daigné pétrir la matière des mondes, les disposer en chœurs harmonieux, en féconder la surface, et choisir entre eux le monde privilégié qui devait être le séjour de l'espèce humaine et qui verrait naître un jour l'auteur du dernier chefd'œuvre. En contemplant son ouvrage, l'écrivain déclare qu'il est bon ; il prononce dans le secret de son cœur que les choses ont enfin leur raison d'être. De ce mélange de mépris et d'envie que les hommes, et en particulier les écrivains, sentent au fond de leur âme pour les autres, il n'éprouve plus pendant un court moment que l'immense satisfaction de remplir dans l'histoire des mondes la plus noble fonction qu'ait pu inventer pour lui la destinée. Le poète se dit : « J'ouvre aux âmes les régions paradisiaques de l'idéal » ; le critique : « Je suis le suprême régulateur des opinions, la voix qui distribue la justice, et le répartiteur de la gloire » ; le philosophe : {< J'initie la pensée humaine aux mystères de la création » ; le moraliste : « Noble instrument de Dieu dans le grand œuvre de la sanctification de l'iiumanité, je purge les âmes des erreurs qui les égarent et des vices qui les déshonorent. » Il n'est pas un écrivain qui ne trouve pour lui le plus éclatant des titres ; l'auh'ur du plus méchant drame exerce un sacerdoce,
pt, s'il ne porte pas comme le prêtre l'étole et le surplis, cest uniquement parce que la mode ne le permet pas. Un journaliste a pu croire autrefois qu il tient la manivelle des choses humaines, qui vont ou qui s'arrêtent, qui roulent à droite ou à gauche, selon qu'il joue l'air de la liberté ou les ritournelles de l'autorité. Depuis, l'illusion a cessé pour beaucoup, mais ils sont grands encore. Il y a toujours une minute où l'homme qui se voit imprimé trouve, fùt-il morose et hypocondre, que le monde est une sublime machine, et sent toute la douceur d'y être le rouage principal.
La folle se nourrit de contradictions. Aussi noire ami, si dur pour les gens de lettres qu'il ne connaissait pas, prétendait-il aimer la littérature qu'il connaissait bien ; le vieux ni le nouveau, rien ne lui était étranger. Mais toute la littérature, pour lui, c'était une dizaine au plus de grands hommes, qui ont cela de particulier d'avoir eu tous la même horreur que lui pour le sérieux. Celte thèse insensée lui était familière, et il soutenait, à grand renfort de faits et de textes, que tous les génies incontestés, et entre Muiresfpour ne pas remonter plus haut) Dante, Sli;ikspeare, Voltaire et Gœthe, ont toujours f;iil profession de croire que la vie entière ne \;iul piis une (■lii(|ueuaud(^ et que le plus gros
personnage ne pèse pas plus qu'une bulle de savon. Bien loin de s'étendre pour tenir plus de
. place parmi leurs semblables, ils se sent cantonnés, dès qu'ils l'ont pu, dans un coin d'où le monde, et l'homme, et la pensée de l'homme,
. et les œuvres de la pensée de l'homme leur ont paru d'assez tristes bagatelles. Leur grand souci a été de tuer le temps, de tromper ou d'assoupir l'ennui qui les accablait ; quant à l'immortalité qui leur est échue, ils s'en moquaient comme de ceci. S'ils ont travaillé pour l'éternité, ce n'est nas leur faute ; la plupart ne songeaient guère à s adorer dans leurs œuvres, et à se prosterner devant leur miroir, tout éblouis des rayons qui leur jaillissaient de la face. Dante, privé des belles fêtes sanglantes de la liberté, voué au supplice de la paix, qu'il détestait en croyant la chercher, dégoûté des vivants, allait se faîr<^ une société de son choix parmi les élus et les damnés. Shakspeare avait des filles à doter, une troupe de comédiens à nourrir, et les comédiens, comme les rois, ne vivent pas de peu. Gœthe et Voltaire sentaient qu'à Cirey, à Weimar, les jours ont, comme partout, vingt-quatre heures, dont le sommeil, les repas, la promenade et les visites d'imbéciles n'épuisent pas même les deux tiers. lîref, les vrais missionnaires parmi les écrivains seraient les seuls, au dire de notre
ami, qui ne se soient jamais aperçus qu'ils eussent une mission.
Dans les mois qui ont précédé la perturbation incurable dont il est maintenant frappé, ses sorties contre les gens de lettres étaient devenues plus rares et moins amères. Après avoir cherché longtemps la raison de cet heureux changement, nous avons remarqué qu'il avait coïncidé avec la préoccupation nouvelle de la propriété littéraire. Sanfe doute, il s'était réconcilié avec les auteurs, depuis que ceux-ci, au lieu de parler comme ils faisaient naguère de mission à remplir, de vérité à servir, de tyrannie de l'inspiration, ont confessé publiquement le vrai motif qui les pousse à écrire. On sait maintenant que le philosophe, en fabricant un livre sur la morale, l'être éternel, le libre arbitre, sur ces sujets si neufs qui sanctifient et couvrent toujours d'honneur celui qui les traite, n'est pas du tout, comme on pourrait le croire à son style plein d'onction et à ses raisonnements boiteux, un prédicateur : c'est un père de famille qui a l'honnête ambition de posséder pignon sur rue. De même un poète n'est plus un maître des cérémonies chargé de nous introduire dans les concerts célestes, c'est un artisan de paroles qui construit à ses descendants une propriété. Voilii des raisons d'écrire simples, légi-
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times, excellentes enfin, au goût de notre ami ; les auteurs n'ont pas besoin d'en donner d'autres, et ils feraient bien de s'épargner les enfantillages ingénieux, par lesquels ils veulent rehausser l'inspiration involontaire qui leur met la plume à la main, et justifier leurs prétentions à la propropriété perpétuelle. Notre ami n'avait pour sa part rien à dire contre ces prétentions, et il voyait, non sans plaisir, le sérieux littéraire près de disparaître tout à fait, et de se perdre dans le sérieux propriétaire. Catégorie inférieure, mais intéressante encore, et sur laquelle notre ami faisait parfois, parmi des sorties très injustes, d'instructives observations ; car il l'avait beaucoup étudiée.
Notre réputation de peuple léger est, grâce au ciel, assez bien établie parmi les nations de l'Europe; trop avisés pour ne pas convenir do ce joli défaut, nous nous résignons modestement .1 ne pas le revendiquer comme un mérite, pourvu toutefois qu'on ne nous le conteste pas. La gaieté enfantine est notre coquetterie, la frivolité est notre mouche assassine ; la légèreté est chez nous le ton obligé; la gravité est hors (le mode et tenue en quarantaine depuis la naissance de Voltaire. Notre ami n'en avait pas moins la hardiesse de prétendre que, n'en déplaise à la renommée, la France, cette terre
classique de la plaisanterie aimable, est avant tout une nation d" hommes sérieux.
On y est plaisant, facétieux, tant qu'il vous plaira, au fond très sérieux. On y dit des riens, on y jette ses lazzis sur toute chose, l'esprit y cabriole du matin au soir, on y est de naissance coupletier et vaudevilliste; mais le premier bouffon venu s'y associera, pour peu qu'on l'en prie, au gouvernail de l'Etat, et vous esquissera magistralement une constitution. Sa conversation est une continuelle pochade, et il est vraisemblable que sa vaste cervelle, peuplée de calembours et de mots, n'a jamais logé une idée ; aussi esl-il de toutes les fêtes, mais il est également de toutes les affaires et de tous les conseils. A le regarder faire et à l'écouter parler, vous le prendriez pour un acrobate; mais un instant après, l'arlequin s'ouvre et il en sort un sage qui parlera droit, morale, honneur, avec une gravité qui confondrait Socrate en personne ; il sera sérieux et mystérieux autant que qui que ce soit, ses lèvres se plisseront, il froncera le sourcil, comme s'il était obligé de ramasser toutes ses forces pour porter le poids de si hautes pensées et ne pas plier sous sa propre importance ; et il peut arriver, en effet, que cet homme nécessaire tienne un jour dans sa main la clé des choses humaines.
Il n'est pas donné à tout le monde de ne pas être homme sérieux; la chose serait aisée, s'il n'y fallait que des calembours et des gambades; mais il faut encore ne pas entier grotesquement la place qu'on occupe dans sa profession, l'importance de sa profession dans le pays où l'on vit, la grandeur de ce pays dans l'histoire universelle, la prééminence des choses humaines sur les autres règnes terrestres, le rang et la noblesse de la terre parmi les planètes roturières du système solaire, la perfection du système solaire dans la création, enfin l'excellence de la création elle-même ; en un mot, il faut être pessimiste. Malheureusement, cette juste appréciation des choses est, disait notre ami, aussi rare qu'elle est facile, et il faut être bien sage pour consentir à cet aveu : (( Je suis un atome dans une fumée. »
Il comparait notre époque, qui n'est que joie et rire au dehors, à ces gens toujours souriants, plaisants, pétillants, amusants, pleins d'esprit, quand ils ont mis le pied dans la rue, mais qu'on est sûr de trouver, si on vient à les surprendre en présence de leurs femmes, de leurs enfants et d'eux-mêmes, grondeurs et qiiinteux. Poiu- lui, il était exempt de ces inégalités d'humeur comme de ces saillies de gaieté qui trahissent une tristesse dissimulée. Cette gaieté
forcée qu'il faut porter ou supporter dans le monde, cette vivacité d'émerillon qui couvre une profonde langueur d'intelligence, lui déplaisait ; elle lui avait rendu le monde odieux et ïj avait fait renoncer.
Il avait, pour rendre compte de cette tristesse universelle que ne peuvent secouer tous les efforts de nos feuilletonistes et qui transpire dans nos folies, des explications auxquelles on ne se serait pas attendu. Ainsi notre époque est, selon lui, plus mécontente et plus hargneuse que ne l'a été aucune autre, justement parce qu'elle s'est imaginé que le monde devait être bon. Comme il est présentement assez détestable, malgré ses innombrables perfections, les uns disent qu'il a été gâté par notre faute, mais qu'avec l'aide dun réparateur divin et moyennant beaucoup de patience, il peut être remis en un état très passable ; d'autres affirment que le monde était au commencement un ouvrage des plus médiocres, mais qu'à force de s'ingénier et de s'évertuer, l'homme l'a déjà beaucoup amélioré, et qu'il ne tiendrait qu'à lui de l'améliorer indéfiniment, si la paresse de plusieurs et la résistance de ceux qui ont leurs raisons pour trouver le monde excellent tel qu'il est, ne paralysaient l'industrie des hommes de bonne volonté. Notre ami n'avait garde de contredire
aucune de ces belles théories ; mais il demandait comment ceux qui les acceptent pourraient ne pas être mécontents ; car en attendant la venue du réparateur ou l'effet des améliorations qui s'accomplissent, on ne peut s'empêcher de voir, à moins d'être stupide, que le mal est grand et ordinaire, le bien chétif et rare ; en sorte que ce monde est provisoirement, et nul ne sait pour combien de temps, juste le contraire de ce qu'il doit être.
Il est vrai que tout dans le monde souffre et gémit; mais le monde n'en est pas moins bon, et la preuve, c'est qu'il existe. Voilà ce que disent ces théoriciens qui attendent si patiemment l'atlénuation ou la disparition du mal. Preuve si convaincante à leurs yeux qu'ils ont déclaré l'opinion contraire une impiété, un blasphème^ un crime de lèse-majesté divine et humaine. Car dire que le monde est mauvais, n'est-ce pas insinuer qu'il est une machine manquée et faire outrage à l'intelligence de l'artiste qui l'a fabriqué? Tl se peut que le monde ne soit pas, comme on le croit, une machine, ni surtout une machine faite exprès pour nous plaire, pour être trouvée par nous utile et commode, et qu'il y ait môme une certaine impertinence dans notre approbation ; peut-être ce que nous y trouvons de beauté n'y a-t-il pas été plus mis à
notre intention que les reflets irisés qui brillent à la surface d'un bourbier ne sont faits pour réjouir les yeux des crapauds. ?s'importe ! le sufimge universel, d'accord ici avec le républicain Moïse et le républicain Rousseau, a prononcé que tout est bien ; malheur à l'imprudent qui lui rompt en visière ! La répression ne se fait jamais attendre.
Notre ami était un de ces imprudents ; il professait avec intrépidité toutes les opinions qu'il croyait vraies, bien persuadé qu'elles n'étaient dangereuses que pour lui. 11 se déclarait hautement pessimiste, et il soutenait qu'il n'est pas de doctrine plus religieuse que celle-là. Car s'il est vrai qu'il ne faut pas parler de corde dans la maison d'un pendu, y a-t-il rien de plus irrévérencieux que de vanter l'excellence de la création quand le mal y abonde? N'est-ce pas insulter sans cesse l'ouvrier malhabile qui n'a pas su mieux faire, ou n'esl-il pas bien maladroit de jeter ainsi, par pitié, à la face de l'auteur du monde, le bien qu'il aurait dû et qu'il n'a pas voulu y mettre? Ensuite le pessimisme est une doctrine très utile. Si vous prétendez en effet que le monde est nécessairement bon, le mal qui s'y rencontre doit vous irriter, vous agacer, vous indigner. Au contraire, si vous admettez qu'il est médiocre par essence, le mal, naturel et
inévitable, ne vous cause aucune colère; on ne se fâche pas que les choses soient comme elles doivent être. Mais le moindre bien qui s'y produit vous cause un ravissement inexprimable; un beau jour, un noble caractère, une action généreuse, une femme qui sourit, tout ce qui charme les sens ou ce qui plaît au cœur, est salué avec une reconnaissance profonde. Impassible en face du mal et des méchants, vous n'êtes sensible qu'à ce qui est bien, c'est-à-dire que vous vous approchez du plus haut idéal qui ait jamais été proposé : la bonté dans l'héroïsme. Le pessimisme est une cuirasse contre les cruelles angoisses dont sont assaillis tous ceux pour qui le mal est un mystère. La sérénité, l'indulgence, la paix, le mépris salutaire de tout ce qu'on prise et de tout ce qu'on se dispute, entre dans l'âme avec cette doctrine, qui seule pourrait acheminer les hommes, s'ils avaient la force de la porter, vers le royaume chimérique de la fraternité universelle.
Yoilà comment ces idées, qui ne laissent deb(jut aucune des croyances tulélaires de l'humnnité, étaient, par un renversement de toule logique, devenues dans l'esprit malade de notre ami un évangile de salut. Cet évangile devait le conduii-e un jour à faire de la propagande parmi les fous.
Il reste, à ce qiiMl paraît, peu d'espoir qu'il guérisse jamais; il n'est que trop vraisemblable qu'il était fou de naissance. L'estimable directeur de l'établissement oii il reçoit les soins de la science Fa d'abord laissé en liberté ; mais il a fallu l'isoler entièrement. J'ai appris que ses idées sur les hommes sérieux avaient failli ameuter contre lui tous les habitants de la maison. La première fois qu'il leur dit que le monde était mauvais, tous ces fous crièrent, comme s'ils eussent été de bon sens, haro sur l'infortuné! Ils s'estiment tous en effet parfaitement heureux. Le moins satisfait est un jeune volontaire de notre armée d'Orient, qui se croit empereur de la Chine depuis qu'il a vu le palais d'Eté. Il est décidé à conquérir l'Europe pour la civiliser; il attend, avec la patience d'un dieu, pour se mettre en campagne et répandre sur l'Occident les trésors de bon ordre et de sagesse dont regorge le Céleste Empire, l'heure très prochaine oii l'anarchie européenne portera deux cent millions do barbares à réclamer le secours de son impériale main. Cette manie civilisatrice, variété, comme on sait, fort commune, de la monomanie ambitieuse, est la première que noire pessimiste, nouvcati venu dans cette académie d'insensés, a eu limprudence de contrarier. Il s'y est perdu de réputation dès
le premier jour, et sa vie a couru un véritable danger.
Sans l'amas de paperasses trouvées chez lui et d'où j'ai à grand'peine extrait les pages qui suivent, je ne l'aurais jamais soupçonné atteint, au moindre degré, de la manie littéraire. Il a toujours affiché une extrême aversion pour toute espèce de publicité, et l'état dans lequel j'ai trouvé ses reliques écrites montre bien en effet qu'il ne nourrissait nulle envie d'être imprimé. Le premier morceau de papier venu, une feuille déchirée d'un cahier, le dos d'une carte de visite, la marge d'un journal, voilà de quoi se composent ses manuscrits; c'est là qu'il jetait en courant ses paradoxes effrénés, qu'il conservait le souvenir d'une vision ou d'un rêve, qu'il exprimait à tort et à travers, pour lui seul sans doute, ses jugements sur toutes choses. Il y a peu de suite dans ces manuscrits, la plupart du temps. Il ne développait un peu sa pensée, que lorsqu'il avait rencontré, dans ses connaissances ou dans ses lectures, quelque pessimiste qui flattait son liumcur noire. Il l'étudié alors avec passion, il le commente, il le contredit parfois, mais pour le faire parler et pour savourer avec délices ses colères ou ses mélancolies. Quoicfue fort insoumis à l'aulorilé des noms, il était, comme lous ceux qui oui une idée fixe, jaloux
de ranger de son parti les plus grands génies, et il s'évertuait à les interpréter à sa façon, amalgamant ses idées et les leurs de manière qu'il n'est pas toujours facile de les distinguer.
Rien dans tout cela ne prouve qu'il voulût livrer ses soliloques maladifs à l'impression. Je ne lui ai jamais vu le moindre prosélytisme, et, s'il bataillait volontiers entre amis, il ne se souciait pas d'occuper le monde de ses folies. Mais était-ce mépris ou respect du public, je ne saurais le dire. 11 détestait l'imprimerie, et ne croyait pas qu'en elle fût le salut de l'humanité. Au lieu de partager le juste enthousiasme que les bienfaits de cette sublime invention doivent inspirer, il la signalait comme l'ère de la décrépitude, et comme ouvrant l'ère du plus triste et du dernier des âges, l'âge du papier. « Depuis qu'on imprime, disait-il, nous ne faisons que nous entregloser » ; et ce mot, qu'il empruntait à Montaigne, résumait tous ses dédains pour noire littérature de seconde main, pour la demiscience et la stérilité de génie que manifeste l'abondance des livres modernes.
Je n'aurai garde de combattre tous ces sophismes; je veux laisser au lecteur le soin d'en faire justice. Ils n'étaient pas un jeu d'esprit pour notre ami, c'est pour cela qu'ils l'ont conduit à sa perte. Ils devaient être publiés pour
attester sa sincérité, pour montrer aux adeptes du pessimisme, s'il en est, le danger qu'ils courent, et leur faire sentir que la vraie sagesse est, en philosophie comme en politique, d'être content sans raisonner.