‹ Études et souvenirsChapitre 19 sur 36 · M. Viiet · texte numérisé non relu

M. Viiet

miers jours de son existence, l'Assemblée constituante fui assaillie ; mais elle fut victorieusement défendue. Tout n'était pas évanoui de nos trente dernières années; il en était resté des points d'appui et des sauvegardes pour la conscience publique. A peine cette situation fut-elle clairement dessinée et comprise, que le nom de M. Mole fut instinctivement prononcé.

Représentant de Bordeau^i: à l'Assemblée constituante, rarement il prenait part à des discussions presque constamment tumultueuses. Dépouillé de titres, de fonctions, jamais pourtant il n'avait exercé une autorité plus directe et plus universelle. Un ascendant incontesté fut la vraie récompense d'une carrière politique sincèrement dévouée à la patrie. On l'eût dit encore président du conseil et premier ministre au département de lopinion publique. Son abnégation croissait en même temps que son influence. Sans rien déguiser de ses convictions, sans cesser un seul jour de les professer hautement, il provoqua et facilita tous les rapprochements opportuns. Prêt à céder les rôles qui paraissent, pour ne se vouer qu'aux résultats qui servent, il gardait de son âge la prudence, il empruntait encore à la jeunesse ce qu'elle a d'activité et ce qu'elle devrait avoir de condescendance. Pas une grande question intérieure ou extérieure ne lui demeura indifférente; chacune d'elles reçut de lui, à propos et avec mesure, sa part de modération ou d'élan.

Les dernières résolutions d'une longue existence en sont la condamnation ou la couronne. Elles jettent .

CQ arrière et sur tout ce qui les précède une vive clarté; plus sûrement que les commentaires et les conjectures des contemporains, elles donnent Tinterprétation juste, le sens intime de ce qui fut jadis controversé ou critiqué. Cette épreuve fut le triomplie de M. le comte Mole.

A TAssemblée constituante succéda l'Assemblée législative. C'était, en apparence, le jeu naturel de la constitution républicaine ; c'était, en réalité, la royauté qui perçait dans les préoccupations générales. Le pays élut en foule les hommes monarchiques et leur indiqua clairement qu'il attendait de leur union un dénouement légal et définitif.

M. Mole n'hésita point sur la marche qu'il croyait en harmonie avec le vœu public. 11 assistait depuis de longues années à nos espérances et à nos mécomptes. Il avait vu de près nos tentatives infructueuses. Il avait partagé les enthousiasmes, les désenchantements et les lassitudes de son pays. Il avait entendu les partis placer la vérité et la sagesse tantôt dans l'absolu et les extrêmes, tantôt dans les accommodements et le milieu. Attristé, non découragé, il avait reconnu, j'emploie ici ses propres expressions, que la vérité se prête plus difficilement qu'on ne croit aux prescriptions accidentelles; qu'elle est là où elle est, en vertu d'elle-même; que l'exagération ou la défaillance lui enlève également son essence et son nom.

Espérant tout de la monarchie pour réparer les malheurs publics, il la voulut dans la plénitude de son principe. Tant que cette délibération nationale

fut ouverte, avec rassentiment du pays, M. Mole maintint son opinion, sans relâche el sans détour; du jour où cet immense débat fut interdit, M. Mole protesta, s'éloigna et acheva dans la retraite ces années silencieuses et méditatives qui précèdent si convenablement la mort.

Ne pouvant plus faire de sa vie une grande lutte, il en fit un grand exemple. Nous le retrouvons alors, comme au début de sa jeunesse, à Champlàtreux, entouré des images de ses ancêtres, qui pouvaient le regarder avec orgueil et sur lesquels il avait le droit de lever les yeux avec assurance ; à Champlàtreux qu'il n'avait cessé, à travers toutes les vicissitudes de sa carrière, d'aimer et d'embellir; où son cœur goûtait à la fois et avec abandon toutes les jouissances du sentiment filial et du sentiment paternel. Ceux qui agissent d après un calcul ou une ambition ne peuvent se tromper que sous peine d'amers et d'incurables regrets; ceux qui règlent leur vie sur un devoir peuvent se passer de réussir; le devoir leur a réservé des consolations et des charmes qui savent tenir lieu du succès.

Né sous le règne de la philosophie du dix-huitième siècle, M. Mole apprécia trop bien ses œuvres pour pactiser avec ses doctrines. Le christianisme n'était pas pour lui l'objet d'une admiration spéculative ou le bienfait épuisé des âges disparus, c'était le libérateur et le père des siècles futurs. Il pensait que les continuateurs de Voltaire seraient plus coupables que Voltaire lui-même; car nous avons l'expérience déplus et les abus de moins. Le monde ne lui faisait

pas illusion ; la mort avait frappé sur son cœur des coups répétés et cruels. Il était chrétien fervent; il le disait avec modestie et sévérité pour lui-même; il lattestait avec énergie par le témoignage de ses actes. Les intérêts de la religion, les émotions de la patrie, les affections de la famille remplissaient son âme. Sa persévérance politique ne se démentit pas un seul jour. Elle inspira ses dernières pensées et dicta sa dernière démarche. Jamais M. Mole ne parut plus animé et plus jeune que dans cette sphère épurée. Après la vieillesse exempte de caducité, Dieu lui en* voya la mort exempte de souffrance, entre les bras de ses plus proches et de ses plus chers, le lendemain du jour où il s'était agenouillé devant le prêtre, ministre et garant de la suprême miséricorde.

Cette nouvelle, imprévue, soudaine, vous consterna tous, Messieurs, et fut suivie des démonstrations de la douleur publique. La société française, indifférente à la surface, est pourtant encore soigneuse et avare de son estime. Quand elle honore le cercueil d'un homme, c'est que cet homme a représenté des idées élevées et justes, et qu'il laisse derrière lui un vide.

La France aussi porte un vieux nom; elle a ses portraits de famille; elle aime à les contempler et à les montrer. Que nul ne la trouble dans ce culte pieux! Tout pouvoir qui existe est le premier intéressé à une respectueuse gratitude envers les pouvoirs qui ne sont plus. Les grandeurs prospères n'ont jamais meilleure grâce que lorsqu'elles se recueillent ou s'inclinent devant les majestés tombées.

La France a été souvent malheureuse depuis

ACADÉMIE FRANÇAISE. loi

soixante ans, Messieurs; elle a poursuivi des réformes trop ajournées ; elle a voulu des lois appropriées à de nouveaux besoins et à de nouvelles mœurs. On Taccuse de légèreté et d'inconstance! et pourtant, depuis ces soixante années, à travers tant d'événements qui tour à tour ont excité et confondu tant de chimères, s'est-elle jamais lassée dans son opiniâtre labeur, a-t-elle jamais cessé de se précipiter à la défense du côté où elle entrevoyait la menace? Quand elle a changé d'attitude, c'est qu'elle avait changé de péril. A tous ses gouvernements improvisés et brisés à si peu d'intervalle, elle n'a demandé que la même chose; elle les a vus successivement, avertis, suppliés, s'égarer et s'obstiner loin du but. Toujours aussi elle a vu l'esprit révolutionnaire, serviteur perfide, maître fatal, épiant toutes les faiblesses, poussant à toutes les fautes, usurper la place des idées saines, des progrès sûrs. Cette longue' série d'épreuves a mûri son discernement, elle ne croit plus qu'une société lentement décomposée se reconstruise par artifice ou par des utopies ; elle n'ignore plus que les séditions populaires suivent de près les séditions morales ; elle n'aspire qu'à mettre en harmonie l'œuvre du temps et l'œuvre de l'homme et à marcher avec toutes ses forces vers un avenir digne du passé.

Cette France, Messieurs, comprit qu'elle avait perdu en M. le comte Mole un homme qui lui appartenait tout entier; elle le regretta, et ce regret demeurera son véritable éloge.

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