‹ Études et souvenirsChapitre 29 sur 36 · L'ABBÉ LAGRANGE · texte numérisé non relu

L'ABBÉ LAGRANGE

Le troisième volume de M. l'abbé Lagrange a paru.

Nous avons maintenant sous les yeux la vie complète de rillustre évêque d'Orléans, depuis sa paisible et modeste enfance, au pied des montagnes de la Savoie, jusqu^au jour de sa mort. Ce jour a été glorieux, car il fut entouré de toutes les pompes qui, d'ordinaire, dans nos temps troublés, accompagnent les grandes luttes et les grandes renommées, c'est-àdire rkommage et Tinjure, la louange et la calomnie. Peut-être, touchant à mon tour un sujet qui provoque forcément des questions redoutables, m'exposerai-je aussi à toutes les contradictions qu'il soulève. Je m'y résigne. Nous avons été ensemble, quoique à des places bien inégales, deux serviteurs de l'Église. Nous avons accepté et traversé les mêmes épreuves; nous avons partagé les mêmes affections; nous avons été l'objet des mêmes inimitiés. Je veux rester fidèle à sa mémoire, comme j'ai eu Thonneur de demeurer fidèle

aux principaux labeurs de sa vie. J'espère que je ne ranimerai ni n'aggraverai rien par un esprit de contention que je réprouve ou par des récriminations que je déteste. J'espère aussi que je ne dissimulerai ni ne déserterai rien par un esprit de vaine complaisance ou par un calcul personnel.

Je me propose d'aborder franchement deux questions qui me paraissent imposées :

Ce livre devait-il être fait?

Ce livre a-t-il été bien fait?

On a condensé en plaintes mélancoliques^ dans une Semaine religietisey l'objection à laquelle je me propose de répondre. Je commence donc par la citer.

« Quand il fut question de publier cette vie, de graves personnages estimèrent que le temps n'était pas encore venu, qu'une telle publication était prématurée. Nous sommes trop voisins des luttes auxquelles a pris part l'illustre évêque d'Orléans ; les passions de la première heure ne sont pas encore éteintes. On redoutait donc comme un malheur et un scandale les controverses qui pourraient être soulevées ; on craignait que la majesté même de la mort et le respect dû à un évêque couché dans le tombeau n'arrêtassent pas les oppositions anciennes...

« L'événement a montré combien de telles pensées étaient sages, et ces prévisions n'ont été que trop justifiées.

« Le grand devoir des catholiques, à Theure pré-

sente, c'est runion; nous faisons le vœu que tous s'en souviennent. »

L'article qu'on vient de lire permettrait de croire que jusqu'à l'apparition de ce livre, le silence et le respect avaient été gardés devant la tombe de Tévêque d'Orléans. Est-ce là ce qu'on a voulu dire? Gela pourrait-il un instant se soutenir en face des faits? L'expérience du silence que l'on nous demande a été faite durant six années; elle n'a épargné ni une calomnie ni une injure à la mémoire que notre devoir est de défendre. Contre de certaines haines et de certaines colères, le silence et le temps ont été aussi impuissants que la mort. N'est-il pas plus juste de dire que ce livre était opportun et impatiemment attendu? N'est-il pas plus juste de dire que ce livre, auquel son titre seul assurait d'innombrables lecteurs, était un des meilleurs moyens de ranimer, parmi nos contemporains et sous sa forme la plus entraînante, le souvenir des causes sacrées que des catholiques ne doivent jamais perdre de vue? Est-ce à cette heure-ci qu'il faut laisser dans l'ombre la mémoire de l'évêque d'Orléans? Est-ce à des susceptibilités inavouables, encouragées par quelques faiblesses de caractère ou de j ugement, qu'on dévêtit sacrifier l'opportunité d'une telle publication?

Juger les morts, n'est-ce pas la façon la plus usitée et la plus discrète, la plus utile et la plus sûre d'éclairer les vivants? Le récit véridique de la vie d'un homme qui a tenu une grande place, exercé un grand empire parmi ses contemporains, n'est-il pas un signalé service rendu à l'histoire, puisque l'histoire est

récole universelle et la meilleure leçon que le temps présent puisse recevoir du temps passé et léguer au temps futur? Ne pas vouloir qu on informe Thistoireou ne pas vouloir qu'on 1 écoute, c'est renoncer de parti pris aux plus sages enseignements de Texpérience. Loin donc de blâmer M. labbé Lagrange du moment qu'ila choisi, on peut Ten féliciter. 11 a saisi, j'en suis convaincu, l'heure véritablement propice. En paraissant plus tard, son livre eût laissé beaucoup d'erreurs se perpétuer, faute de rectification, beaucoup d'esprits droits s'égarer, faute de boussole. II apris sur lui d'atténuer beaucoup de choses ; on doit lui en savoir gré. A l'heure où l'on allait contrarier ou blesser un certain nombre d'amours-propres, il était bon de donner d'abord un gage incontestable de calme et de modération. M. l'abbé Lagrange a fermement ensuite abordé les sujets délicats et les controverses qu'il croyait nécessaires. La meilleure preuve que ces controverses ne tenaient ni à la façon dont l'évèque d'Orléans les envisageait, ni & la façon dont M. l'abbé Lagrange les a traduites, c'est que leurs antagonistes n'avaient pas observé une minute de trêve, depuis la mort de M*' Dupanloup. L'ua lui avait fait une injustifiable part dans le quatorzième volume destiné à continuer V Histoire universelle de l'abbé Rorbacher ; l'autre se livrait en chaire aux insinuations les plus odieuses dans l'oraison funèbre du cardinal Pie; d'autres ne manquaient pas de s'évertuer dans les journaux. Ceux qui avaient troublé sa vie continuaient à poursuivre sa mémoire. La calomnie n'effaçait rien, ne rétractait rien. Devant cette persistance, l'ami fidèle, ayant

charge d^une grande mémoire, devait-il attendre et se taire? Attendre quoi ? Que la calomnie se repentit ou fit silence? En présence des faits^ ce conseil eût été dérisoire. Se taire, devant qui? Devant des hommes qui ne se taisent jamais ? Dans cette situation, le devoir était tout tracé. M. Tabbé Lagrange devait se hâter de mettre au jour les documents dont il n'était que le dépositaire. 11 devait prendre le public tout entier pour confident et l'histoire pour juge. Une telle cause devait être plaidée en audience solennelle et devant un tribunal impartial. Les insulteurs, qui se plaignent si amèrement, ne doivent point accuser Tabbé Lagrange, ils doivent s'en prendre à eux seuls. Eux-mêmes ont provoqué, eux-mêmes ont imposé la publication des documents dont ils s'irritent. S'ils avaient été moins audacieux, moins persévérants dansTattaque, ils auraient rendu la défense plus facultative et moins pressante.

L'union, nous dit-on, est le grand devoir des catholiques. Nous sommes loin de le contester. Nous en sommes même si convaincu, que nous y avons employé toute notre ardeur, aussitôt que nous avons cru cette union possible. En 1880, M. de Freycinet, alors président du conseil, défendit devant le Sénat, dans une loi présentée par M. Jules Ferry, un article 7 qui rayait d'un trait de plume la loi de 1850 et les bénéfices de la liberté d'enseignement dans le droit commun. C'étaient les préliminaires de Thosti* lité déclarée depuis par le gouvernement et dont M. de Freycinet voulut bien ce jour-là nous menacer. L'union entre catholiques s'imposait tout

nalurellemeot. Elle fut proposée et acceptée d'un commun accord. Cependant qui a été le plus empressé dans cette union et le plus scrupuleux dans son exécution? Ce furent précisément les amis de M. Tabbé Lagrange, et, pour mon compte, je pris de tout cœur ma part dans cette pacification. Je me mis spontanément, cordialement en relations avec ceux qui, à cette époque, se croyaient intéressés à la sagesse, et je ne pense pas que, dans Taccord si heureusement intervenu, personne m'ait jamais accusé d'infidélité ou simplement de froideur. Non seulement je n*ai voulu ni contester ni troubler Tunion, mais je me suis senti heureux de la professer et de la confirmer. Le 27 mai 1880, dans une conférence publique présidée par M. Chesnelong, je pris la parole devant un auditoire, dans lequel on voyait M. Kolb-Bernard h côté de M. Wallon et M. Lucien Brun à côté de M. Bocher. J'eus soin de rapprocher des noms qui avaient été séparés jusque-là par des nuances fort distinctes*.

Ma pensée dominante dans cette conférence était si manifeste et si chaleureusement sanctionnée par l'auditoire, que M. Chesnelong, voulant bien prendre la parole à son tour, prononça ces mots, que je puise dans le compte rendu publié par le comité pour la défense des libertés religieuses : « M. de Falloux a fait ce soir plus qu'un discours, il a fait aussi un acte, il me permettra de l'en féliciter, car c'est un acte d'union {Vifs applaudissements).

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