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« Ah! rûnion, c'est la grande aspiration des chrétiens, mais c'est aussi la nécessité patriotique dans notre temps. Entre catholiques, elle n'a jamais été plus commandée, mais elle ne m'a jamais paru plus facile. »
Cette soirée nous présentait, en effet, un beau spectacle et nous fit entendre, dans la bouche éloquente de M. Ghesnelong, un beau langage. Malheureusement, ce spectacle fut de courte durée. La crainte, évanouie trop vite et trop légèrement pour certains catholiques, cessa de devenir le commencement de la sagesse. Lorsque, grâce à notre prudente attitude, l'article 7 eut été repoussé, lorsque M. Dufaure, qui n'y était pas très enclin, eut cédé aux sollicitations dont il était assailli de notre côté, lorsqu'il nous eut fait accepter ses conditions, lorsqu'il eut parlé le dernier dans cette discussion mémorable et remporté la victoire, la plus glorieuse peut-être pour son caractère et pour son talent; les passions remportèrent, les pires errements furent repris. Nous avions cru signer la paix, à peine nous accorda-t-on une courte trêve, et bientôt les provocations, les défiances offensantes, les injures revinrent nous atteindre dans Tattitude conciliante que nous avions été heureux de prendre. Nous sommes donc maintenant fondés à y regarder de près, lorsqu'on nous parle d'union. Nous avons appris à nos dépens, malheureusement aussi aux dépens de l'Église, que l'union utile, efficace ne consiste pas à être abstractivement unis, sans savoir avec qui, sans stipuler sur quoi. Non, le grand devoir des catholiques, ce n'est pas une union factice et trompeuse qui implique nécessairement une solida-
rite, caiiSm l'oublie trop, il n'y a pas d'union sans solidarité. b^Xoi^and devoir des catholiques, c'est d'agir loyalement, a1]r>^and jour ; c'est de bien comprendre, de bien présentéivetjle bien servir les intérêts dont ils ont la charge ; en un mot, c'est d'avoir raison. Ils ne peuvent pas professer indifféremment et simultanément sur le même sujet le oui et le non. Ils ne peuvent pas soutenir avec le même accent le thème qui compromet la ^vérité et le thème qui la défend. Avant de signer ua traité d'union, il importe aux catholiques d'examiner le sens et l'inévitable résultat du pacte proposé. \
En principe, une union piji;;eme^ nominale et uniquement de parti pris èntrainehrtt de funestes inconvénients. )
En fait, une union, qui ne serait pas également comprise et également observée des deux côtés, ne produirait qu'une inextricable et pitoyable confusion. La bonne foi désarmant devant4a~7nauvaise ne serait qu'une fatale duperie;
C'est ce 'Spectacle que nous avons sous les yeux. Npusjvoydns parmi nous la révoltante application de deux poids et de deux mesures; les uns toujours liés, les autres toujou rs liJ Mres ; les uns observant à tout prix et jusqu'au bout leurs engagements et les convenances, le&autresles violant sans pudeur et sans scrupule.
Cette justice inégale, déjà si difficile à supporte^ dans la presse, doit-elle s'appliquer même à l'histoire ? Doit-elle peser sur les documents les plus authentiques et les plus irrécusables? Doit-on tout
L'ÉVÊQUE D'ORLÉANS ET L'ABBÉ LAGRANGE. 36t
sacrifier, même après la mort, à la haine qui s'est donné si libre carrière?
La Semaine religieuse, dont nous venons de citer une page, en prend trop facilement son parti. Nous ne croyons pas que M. Tabbé Lagrange, nous ne croyons pas surtout que le public fussent tenus d'en faire autant.
On ajoute volontiers, nul ne l'ignore, avec un accent plein de confiance dans Taphorisme, que Tunion, quelque illusoire qu'elle soit et telle que nous la voyons pratiquer sous nos yeux, souhaitable en temps de paix, est absolument commandée dans les temps de guerre que nous traversons.
Généralement parlant, comparer la lutte intellectuelle à la lutte militaire n'est jamais juste. La lutte militaire a des conditions et des lois que la lutte intellectuelle ne comporte pas. Toutefois nous admettons volontiers certaines analogies, mais nous nous en emparons contre nos adversaires. C'est précisément en temps de paix qu'on peut avoir tort ou raison avec le moins de péril. C'est précisément en temps de guerre qu'il faut se montrer judicieux sur le choix des moyens de défense. En temps de paix, il y a déjà de grands inconvénients à se tromper, mais, du moins, on est excusable de s'aveugler sur des périls qui sont encore lointains et douteux. Se tromper en temps de guerre, c'est courir le risque de tout compromettre et de tout perdre à bref délai. En temps de paix, le choix des garnisons peut paraître indifférent ; en tout cas, ce n'est pas une question de vie ou de mort immédiate. En temps de guerre, s'abandon-
362 ÉTUDBS ET SOUVENIRS.
ner au plus aventureux ou au plus malencontreux, s'il a parlé le plus haut, c'est professer précisément le contraire de la stratégie et renverser les règles les plus élémentaires delà légitime défense. Si, dans la lutte militaire, il importe de bien connaître et de bien choisir son terrain, de n'arborer que le drapeau qui rallie et qui entraîne le soldat, de ne mettre en avant que des troupes sûres et solides, ces conditions sont encore plus impérieuses dans la lutte intellectuelle. Les arguments valables et les drapeaux incontestés ont absolument dans la controverse la même importance que les bonnes positions dans la guerre.
Enfin, il y a différentes sortes d'unions, comme il y a différentes sortes de divisions. Quand la division ne porte que sur des querelles accidentelles, passagères, il est bien indiqué et bien facile de les laisser, faute d'aliment, s'éteindre dans l'oubli.
Quand, au contraire, les divisions portent sur des motifs sérieux, sur des controverses qui sont ou qui prétendent être doctrinales ; quand l'ingratitude devient une habitude et l'injure une passion; quand on affecte de donner un caractère et des prétextes religieux aux plus bas sentiments du cœur humain; quand on ne parle pas en son nom seul, mais qu'on fait intervenir à tout instant et de la façon la plus arbitraire l'autorité et les anathèmes de l'Église, alors non seulement la séparation est un devoir, mais il importe au suprême degré que celte séparation devienne une protestation haute et franche ; il importe que chacun ait sa part, mais n'ait que sa part dans de si graves responsabilités.
Assurément, s'il s'agissait uniquement, entre nos adversaires et nous, de personnes et de noms propres, quelque vénérables qu'ils fussent, quelque sacrés qu'ils dussent être au moins pour ceux qui, de 1830 à 1850, ont tant bénéficié de leurs efforts, soit dans la chaire chrétienne, soit à la tribune politique, nous consentirions de grand cœur à toutes les trêves qui nous seraient demandées ; mais ce n'est point de cela qu'il s'agit. Nos adversaires, enhardis outre mesure par la certitude de l'impunité, se sont jetés à corps perdu dans les controverses les plus scabreuses pour rÉglise. Ils ont porté à tort et à travers le fer et le feu, là où ils savaient bien d'avance qu'ils ne feraient qu'irriter, sans éclairer ni convaincre.
Léon XIII, dont nous ne saurions assez bénir la prudence, a dit : « Si cette question de l'accord entre la civilisation et TÉglise était résolue au détriment de l'Église, il n'y aurait plus moyen d'arrêter l'apostasie de ses enfants. » L'école dont je signale les procédés se plait au contraire à ranimer, à prolonger, à exaspérer les querelles, en poussant quotidiennementcontre la société moderne le cri sauvage et inepte de : Guerre à outrance, guerre à mort ; à répandre, sans les épuiser jamais, des anathèmes d'autant plus irritants qu'ils sont toujours vagues. Sans rien définir, sans rien distinguer, on enveloppe dans une universelle malédiction toutes les idées et toutes les institutions qui tiennent le plus au cœur de notre génération. On jette, pêle-mêle, à la foule la Saint-Barthélémy, la révocation de l'Édit de Nantes, Alexandre VI, l'Inquisition et 89, surtout 89, et tout cela, non dans un
livre étudié et pour des lecteurs sérieux, mais dans un journal qui va, tous les matins, se poser sur les tables d'un café ou dans les kiosques du boulevard... Après le 14 juillet 1789, la Gazette de France disait : « M. de la Rochefoucauld a eu toute raison contre M. de la Fayette. La liberté française, ce sont les six premiers mois de 1789 avec les cahiers et la déclaration de Louis XVI. La révolution et Tanarchie, ce sont les six derniers mois avec la prise de la Bastille et la déclaration des droits de M. de la Fayette. Les six premiers mois, c'est ce qui appartient à la France, c est ce que nous réclamons en son nom, nous laissons le reste à M. de la Fayette. »
Le 15 juillet 1884, la Gazette de France se plaisait à répéter ce qu'elle disait déjà en 1789.
Nous avons fait du chemin depuis cette date et depuis M. de la Rochefoucauld. Aujourd'hui, on ne distingue plus, on ne classe plus rien dans la phase de 89; tout est honni, tout est conspué en bloc, sans tenir le moindre compte des sentiments de la France, bien démontrés cependant depuis près de cent ans.
Dans le volume que M. de Pêne, rédacteur du Gaulois, en union habituelle avec nos adversaires, a publié sur Henri de France, on cite ce mot de Victor Hugo : « Dans Shakspeare, j'admire tout comme une brute * ! » Puis, M. de Pêne ajoute : « Un parti n*est fort qu'à condition de compter dans son sein, EN QUANTITÉ SUFFISANTE, ccux qui sc précipitent sans réflexion et ceux qui ne se donnent qu'à bon escient. »