Ibid., p
Ik SÂlNT-BÂRTHÉLEMY. 23
des huguenots^ il en eût été question dans la correspondance secrète de Charles IX et de Philippe II, lequel poussait, conjointement avec le duc d'Albe, au triomphe complet du parti catholique. Quand on lira les dépêches, les instructions du roi d'Espagne et son joyeux étonnement sur la Saint*Barthélemy, il sera impossible de ne pas rester convaincu qu'il n'y avait dans cet événement rien de préparé ; qu'une force de choses spontanée, invincible, l'opinion du jpeuple, obligea Charles IX à sanctionner plutôt qu'à méditer ces sanglantes journées. Dans les récits de cette catastrophe, on n'a pas assez distingué l'approbation donnée à un fait accompli et la volonté qui le prépare. »
11 ne reste plus qu'une objection aux accusateurs opiniâtres des souverains pontifes : ce sont les réjouissances ordonnées à Rome à la nouvelle du massacre.
Premièrement, l'initiative de ces réjouissances partit du cardinal de Lorraine, qui reçut les premières dépèches le septième jour de septembre, et, dès le lendemain, rendit de publiques actions de grâces au ciel dans l'église de Saint-Louis-des-Français.
Secondement, de quoi se félicitèrent le cardinal de Lorraine et la cour de Rome? D'un triomphe soudain, inattendu des catholiques sur les protestants : triomphe qui ne fut présenté nulle part dans le premier moment sous ses véritables couleurs et avec le caractère de la perfidie et du massacre, mais comme le résultat d'une conflagration inopinément allumée par suite de l'attentat des Guise contre l'amiral Goligny, ou comme la répression d'une tentative des
huguenots contre la personne même du roi. Les dépèches parties de Paris variaient selon le degré de sympathie et d'intimité préexistant entre la cour de France et la cour à laquelle on s'adressait; mais toutes sont uniformes en ce point qu'aucune ne laisse percer le moindre aveu de préméditation ou de guet-apens. On sait d'ailleurs quelles appréhensions sur le retour d'hostilités de la part des hugueoots, Pie V léguait à son successeur, appréhensions justifiées par des faits notoires et que partageaient les esprits les plus clairvoyants de cette époque. On sait aussi que la cour de Rome n'hésita point à se féliciter des victoires de Jarnac et de Moncontour, après y avoir envoyé ses soldats, et l'on peut reconnaître qu'elle s'associa sincèrement aux démonstrations du cardinal de Lorraine, sans qu'il en résulte la moindre preuve d'une connivence antérieure.
La présence du cardinal de Lorraine à Rome ne détruit-elle pas d'ailleurs, à elle seule, l'accusation d'une trame savamment ourdie? S'il y a complot, on ne peut supposer qu'il y soit étranger ou indifférent et, dans ce cas, son poste est à Paris, au centre des conseils, au centre de la lutte. Dans le cours de sa carrière, il ne cesse de se montrer l'agent le plus actif de la haute politique du catholicisme. C'est lui qui prononce les acclamations du Concile de Trente; c'est lui qui en poursuit l'introduction dans le royaume de France, qui fait échouer le colloque de Poissy et se montre partout l'âme de la maison de Guise, comme les Guise eux-mêmes se montrent invariablement les héros de l'armée catholique. Or,
que fait le cardinal de Lorraine à la veille de la Saiat-Barthélemy, c'est-à-dire, dans l'hypothèse des accasatears, à la veille du coup le plus décisif qui dât être porté aux huguenots? 11 s'éloigne I II apprend, dans le conrant du mois de mai, la mort de Pie V et part immédiatement pour aller s'enfermer dans un conclave. Il avait, dira-t-on, un intérêt puissant au choix du nouveau Pape : d'accord; mais, à peine hors de Paris, il sait que l'élection a été consommée sans lui, en un seul jour. Pourquoi ne pas rétrograder? Quel motif impérieux l'attire encore vers l'Italie? Cependant il continue sa route, il fuit le théâtre des événements dont il emporte avec lui l'inutile secret ; et, ce qui devient de plus en plus inexplicable, il emmène à sa suite, pour une expédition lointaine contre les Turcs, le jeune Charles de Mayenne et les champions les plus intrépides de la maison de Guise.
Remarquons enfin que les mêmes historiens qui se plaisent à charger le parti catholique de leurs ana* thèmes ne manquent jamais de prodiguer au cardinal de Lorraine les reproches les plus outrageants d'ambition insatiable, de captation incessante, d'émulation infatigable pour disputer à ses rivaux et à Catherine de Médicis elle-même la prééminence dans toutes les cabales de ce funeste règne. Or, comment concilier de tels reproches et de tels actes? Comment expliquer à la fois lardeur à préparer le crime et l'insouciance au moment de le commettre? Comment expliquer la dispersion des plus actifs d'entre les Guise, à l'heure où cette famille touche, selon ses adversaires, à l'accomplissement des plus vastes et
des plus redoutables desseins ? Qu'importait que Charles de Mayenne et ses vaillants amis fussent à ce moment sur les flottes de Grèce et de Syrie? De quel prix, au contraire, n'eussent-ils pas été à Paris, à la tête de Todieuse mêlée où se serait joué en une seule nuit Tenjeu de cette illustre race?
Laissons donc de côlé maintenant les souverains pontifes, Rome et les cardinaux, pour examiner les allégations plus restreintes qui aggravent encore, avec une déplorable exagération, la culpabilité des principaux personnages de la catastrophe.
M. Capefigue attribue la Saint-Barlhélemy à une force de choses spontanée^ et il ajoute * :
« Mais quand on a écrit Fhistoire de cette époque, on a parlé d'ordres secrets, de nobles réponses de quelques gouverneurs et particulièrement du vicomte d'Orlhes. 11 y eut sans doute des gouverneurs qui empêchèrent les émotions populaires, qui sauvèrent les victimes de la réaction ; ils firent alors ce que les âmes fermes et élevées font toujours en révolution ; ils s'opposèrent aux excès des masses. Mais en tout ceci il n'y eut rien d'écrit, rien de répondu, parce qu'il n'y eut rien de commandé. »
A ces assertions formelles, M. Capefigue néglige de joindre ses preuves, et même les différentes éditions de son travail présentent quelques contradictions en cet endroit : essayons, en adoptant son point de vue, de le compléter par notre propre enquête.
Oui, les historiens du dernier siècle, sur la parole
duquel le nôtre vit encore bien plus qu'il ne Timagine, ont impudemment falsifié, travesti Thistoire du XYi^ siècle, en haine du catholicisme : rien ne leur a coûté pour refaire à priori le long drame de cette époque et le réduire, pour ainsi dire, à deux rôles : le catholique, toujours persécuteur, sans équité, sans entrailles ; l'ennemi du catholique, de quelque nom qu'il se pare, toujours noble victime et magnanime citoyen. Et, ce qu'il y a de plus inconcevable, ce n'est pas cette étonnante entreprise, c'est son étonnant succès. De façon qu'aujourd'hui il n'y a sorte de témoignages, de preuves et de démentis dont il ne faille s'entourer pour faire un simple retour à la vérité sur les événements les plus saillants de cette phase de notre histoire.
Il est passé à l'état de chose jugée, dans beaucoup d'esprits, que l'attrait seul du paradoxe invite à contester aujourd'hui l'authenticité des ordres envoyés par Charles iX dans toutes les provinces, pour assurer à l'avance le massacre des huguenots.
Voyons alors sur quels fondements sont étayés le système du dix-huitième siècle et le prétendu paradoxe du dix-neuvième.
Charles IX, débordé par les factions intérieures de son royaume, averti des coalitions étrangères qui le cernent sur toute la frontière d'Allemagne, tourne avec anxiété ses regards vers l'Angleterre. Il ne néglige rien pour enlever cet appui à la ligue protestante, et Catherine met enjeu toute son habileté pour devancer l'habileté non moinsartificieuse d'Elisabeth. Elle lui offre d'abord la main de son fils victorieux,
le dac d'Anjou, et, ce premier projet ayant échoué, elle se croit sur le point de réussir à faire agréer en son lieu et place le duc d'Alençon. Rattacher les protestants aux catholiques à Paris par le mariage du prince de Navarre avec la sœur de Charles IX, neutraliser les protestants en Angleterre en donnant à leur reine un époux catholique, également issu de la maison royale de France, voilà le plan de Catherine, de 1566 à 1572 ; voilà cette politique qui avait débuté par le colloque de Poissy, c'est-à-dire la transaction entre les doctrines, qui se reproduit quelques années phis tard par les mariages mixtes, c'est-à-dire la transaction entre les personnes. Pour arriver à ce double but, il faut surtout caresser la susceptibilité d'Elisabeth qui professe, avec ostentation, la religion nouvelle et prend chaudement en main la cause des sectaires de France. La Saint-Barthélémy, venant faire explosion à travers des négociations si délicates, sera-t-elie annoncée à Londres sans prévoyance et sans ménagement? Livrera-t-on au hasard d'une première indignation des intérêts concertés avec tant d'art et de si longue main ? Enfin, puisqu'on a songé, dit-on, à semer des avertissements anticipés par toutes les provinces, à livrer le mot d'ordre à tous les gouverneurs, puisqu'on expose cette confidence capitale à tant d'indiscrétions possibles, à tant d'intermédiaires douteux, qui repoussent également par écrit cas odieuses ouvertures, craindra-t-on en même temps d'envoyer par chififre, en terre étrangère, à l'abri de toute surprise, une seule dépêche à un ambassadeur, surtout à l'ambassadeur qui réside à Londres, et qui
LA SAINT-BÂRTHÉLEMY. 89
poursuit si laborieusement les bonnes grâces d*ÉIisabeth?
Eh bien, toutes ces dépèches diplomatiques sont imprimées aujourd'hui. Qu'on les ouvre. Jusqu'à la veille de la Saint-Barthélémy on trouve une correspondance minatieuse, journalière entre la cour du Louvre et son représentant Lamothe-Fénelon ; mais on n'y trouvepas une ligne, pas un mot qui fasse pressentir le massacre des huguenots. Tout au contraire, les assurances de pacification , les témoignages de sincérité y abondent tellement que, le trentième jour d'août, l'ambassadeur, complètement prisaudépourvu par les premières rumeurs qui pénètrent dans le public, expédie en toute hâte un exprès vers le roi pour lui peindre son embarras et solliciter des instructions.
GGLXXn* DEPESGHE >.
Du XXX* jour d'aoust i572.
Au Rot.
SiHB, ainsy que M. de la Mole estoit prest à partir, jeudy matin, pour aller retrouver Vostre Majesté, le premier courrier que m*ayiez dépesché le dimanche xxiiij* de ce moys arriva icy sans aulcun pacquet, parce qu'en passant à la Rye, où il estoit venu descendre au partir de Roan, les officiers du lieu ayant desjà veu arriver six ou sept bateaux des gens de la nouvelle religion de Dieppe, toulz épouvantez de la soubdaine sédition de Paris, prinrent la dépesché qu'il m'apportoit et renvoyèrent incontinent à la Royne, leur mestresse, qui ne me Ta encores renvoyée, parce qu'elle est bien loing d'icy. Et le dict
I. Recueil du Dépêches^ Rapports, Instructions et Mémoires des ambassadeurs de France en Angleterre et en Ecosse pendatit le seizième siècle, contervés aux archives du royaume et pabliés pour la preadère foit sous la direction do M. Ch. Borton Cooper. Paris, TMbeiMr, 1840.
sieur de la Mole ne layssa pour cella de partir, raprès-dlnée, avec rentier discours de toute la négociation qu'avions faicte jusques allors. Et le soir mesme vint le segond courrier, qui estoit party de Paris le mardi xxvj^, par lequel, Sire, il vous a pieu me mander le regret que Vostre Majesté avoit que la sédilion de ceulx de la ville n'estoit encores appaîsée, et que je ne parlasse aulcunement des partie ullari tés, ny de l'occasion d'icelle, jusques à Taultre procheine dépesche, que Vostre Majesté me feroit le jour ensuyvant. En quoy j'estime, Sire, que vostre troisième pacquet m'arrivera plus tost que Ton ne m'aura rendu le premier, et par ainsy je parleray sellon icellui, et non sellon l'aullre.
Et néantmoins je vous veulx bien dire. Sire, que tout ce royaulme est desjà plein de la nouvelle du faict, et que Ton l'interprète diversement sellon la passion d'ung chacun' plus que sellon la' vérité; dont je vous suplie très-humblement de vouloir faire capable l'ambassadeur d'Angleterre des mesmes choses que me commandez d'en dire icy, affin qu*il y ayt conformité de ses lettres à mon parler ; car cella importe beaucoup. Et tout ainsy que je pense bien qu'ungtel accidant muera assez la forme des choses par dellà, je voy que l'on en est desjà ici en telle altération qu'il faudra, à mon advis, qu'on recommance une nouvelle forme d'y procéder de vostre costé ; et ne pouvant encores bien discerner comme elle aura à se faire, je laysseray toutes les choses du passé en quelque suspens, jusques à ce que, par celles qui sont freschement survenues, nous pourrons cognoistre comment nous gouverner vers celles d'après...