Henri de Francr^ i)ar M. de Pèno, p. 40O
Quand il s'agit de 89, od suit à rebours ce conseil bon ou mauvais, dont, en tous cas, il ne faudrait pas abuser. Dans 89, on décrie et on maudit tout, comme une brute.
A la restauration des concilesprovinciaux en France, il y a une trentaine d'années, le concile d'Amiens avait dit : « Rien peut-être n'ébranle davantage dans les esprits l'obéissance commandée que le zèle immodéré qui réclame la soumission à des choses qui ne sont point prescrites. » Prenant, comme toujours, le contre-pied des meilleurs conseils, l'école brouillonne et tapageuse a choisi pour son drapeau le mot Contre-Révolution ; chaque jour, elle s'efforce de tirer du Syllabus une signification outrée que Pie IX n'avait certainement pas entendu lui donner, car elle eût été incompatible avec le remerciement et réloge que ce pape, au lendemain même de la publication du Syllabus^ accordait à la brochure de i'évêque d'Orléans, intitulée La Convention de Septembre et PEncyclique. Cette interprétation à outrance ne se fût pas conciliée davantage avec la réponse de Pie IX aux évoques suisses ou avec la brochure du R. P. Newmann, qui n'a jamais été l'objet d'aucune censure, sous le règne de Pie IX lui-même. C'est ce que I'évêque de Nancy fait admirablement ressortir dans les lignes suivantes qui font, en même temps, justice du dédain avec lequel on traite l'épiscopat, quand il se permet de ne point émettre l'avis qu'on prétend lui dicter.
« Vous examinez, dit-il à l'abbé Lagrange, le caractère et la portée de la lettre d'approbation de
Pie IX et des lettres de félicitations de six cent trente évêques. Car on a essayé de nier que cette lettre pontificale fût une approbation, on n*a pas daigné accorder une parole aux lettres de six cent trente évoques !
« Évidemment, il y a là pour l'évêque d'Orléans une gloire absolument exceptionnelle qui est la confusion de ses accusateurs, car jamais évèque n*a reçu de Tunivers catholique ou, pour parler plus exactement, de TÉglise catholique, de pareils témoignages de reconnaissance ou d'admiration.
c< .... On vient nous dire que Pie IX, après avoir décerné les plus magnifiques éloges à cet évèque illustre et vaillant entre tous, a glissé à la fin de sa lettre un blâme sous des paroles obscures et ambiguës. Quoi! cet évèque que le pape félicite du zèle avec lequel il a continué de défendre la religion et la vérité aurait trahi dans ce même écrit, objet spécial de ces éloges, la religion et la vérité ! Quoi ! le pape affirme que ce zèle de Tévèque d'Orléans lui donne la certitude qu'il transmettra avec d'autant plus d'exactitude à son peuple le vrai sens de ses lettres apostoliques qu'il en a réfuté avec plus d'énergie les interprétations erronées; et vous prétendez, ô adversaires implacables du grand évèque, vous prétendez que dans cet écrit M*" Dupanloup a donné lui-même une interprétation erronée et hérétique des lettres pontificales, et, dans l'aveuglement de la haine, vous allez jusqu'à oser affirmer que c'est précisément parce que M*' Dupanloup a donné cetle interprétation funeste que Pie IX lui exprime la
certitude qu'il commentera dans leur vrai sens ses lettres pontificales à son peuple! — Mais c'est le pape, c'est Pie IX que vous accusez de la contradiction la plus flagrante dans les termes eux-mêmes et la plus déloyale. Et vous prétendez être les seuls vrai disciples de la papauté, les enfants privilégiés et les admirateurs de Pie IX. Mais jamais les pires ennemis de TÉglise ne lui ont fait un aussi sanglant outrage ! »
Enfin, ne sachant plus où trouver un nouveau sujet de rupture avec la société ni comment jeter parmi nous un nouveau brandon de discorde, les mêmes hommes en sont venus à soutenir un étrange et odieux paradoxe sur la charité, sans s'inquiéter de se mettre une fois de plus en contradiction avec l'enseignement le plus authentique de l'Église. Benoît XIV avait proclamé, en ces termes, l'obligation et les vertus de la charité : « Les catholiques, disaitil, dans la défense de leurs opinions, doivent employer envers tous une grande modération, une mansuétude évangélique et la charité chrétienne, car ni le désir de faire connaître et admettre la vérité, ni le zèle pour une doctrine plus pure ne peuvent leur permettre des injures, des emportements et des fureurs. » Le pape ajoutait encore : « Ceux qui veulent excuser ce qu'il y a de mordant dans leurs écrits mettent toujours en avant leur passion pour la vérité et leur zèle pour une doctrine plus pure, mais ils doivent avant tout comprendre qu'il ne faut pas avoir moins de souci pour la mansuétude et pour la charité chrétienne que pour la vérité. La charité d'un cœur pur
est patiente, bienveillante. Elle ae s'irrite pas, elle se préoccupe, comme le dit saint Augustin, de la vérité sans fierté et combat pour elle sans violence. » Tous les grands esprits dans TÉglise se sont appliqués à suivre cette doctrine. Saint Thomas disait : « L'Église marche à pas lents entre les erreurs contraires. » — « La charité est une grande maîtresse pour convertir », disait saint Jean Ghrysostome. « Si vous ne pouvez, dit saint Grégoire de Nazianze, ni mettre un frein à votre langue ni briser les mouvements impétueux de votre esprit, sachez du moins, dans les discussions religieuses, ménager votre frère et ne pas^e rejeter loin du Christ par vos condamnations violentes. »
Dans Toraison funèbre de son ancien maître à la Sorbonne, Cornet, on entendait Bossuet s'écrier : « L'Église n'aime pas ces esprits exagérés, plus capables de pousser les choses à l'extrémité que de tenir le raisonnement sur le penchant, et plus propres à commettre ensemble les vérités chrétiennes qu'à les réduire en leur unité naturelle. »
Le P. Bourdaloue vient, à son tour, en s'appuyant sur ces paroles de l'Apôtre : « Si quelqu'un de vous, « ne mettant jamais un frein à sa langue, se fait une « habitude de railler l'un, de mépriser l'autre, de « censurer celui-ci, de décrier celui-là, et qu'il croie <( pouvoir accorder cette licence eiïrénée avec la vraie « religion, c'est un aveugle qui s'égare et, quoique (( peut-être il ne s'en estime ni moins spirituel ni « moins parfait, quoique peut-être il se fasse de ces « médisances mêmes un point de religion et de piété.
« comme si c'était un zèle chrétieD qui Tinspirât, je « soutiens, moi, et je conclus qu'il n'a qu'une reli- « gion imaginaire, cujtis vana est religio. ^>
Pie IX disait : « Sans la charité, on n'est pas catholique. » Léon XIII ne tenait pas un autre langage dans son allocution aux journalistes.
Nos adversaires disent au contraire à la date du 27 mai 1884 : « Une des grandes hérésies de notre
époque, c'est la charité Homme de la charité, sois
vraiment charitable comme Notre-Seigneur, combats comme les enfants de la lumière, qui font la vérité par la charité, — c'est probablement le contraire qu'ils ont voulu dire. — Marche contre l'erreur et tire : Feu ! feu !
« Si la victoire ne vient pas, au moins la retraite sera honorable. Feu! feu! »
Et cette belle diatribe se termine ainsi : « En vain dira-t-on que les idées modernes vont à l'encontre de cet ENSEIGNEMENT. Pour Ics catlioliqucs, il n'y a que cette vérité qui compte; c'est à la défendre, pour le salut des âmes, que consiste vraiment et seulement la charité. »
Est-ce sur ce terrain qu'on nous invite à l'union? Est-ce en face de semblables thèses qu'on nous invite à une complaisance ou à une complicité silencieuse? Devons-nous, comme quelques-uns nous le prêchent d'exemple, mettre sur la même ligne les fidèles enfants de l'Église et leurs arrogants contradicteurs? Devons-nous comprendre, avec leurs ennemis acharnés, le P. Lacordaire, qu'ils ont traîné sur la claie, comme il le disait lui-même ; le P. de Ravignan,
Études et Souvenin. 24
qu'ils oat dénoncé à Rome, comme nous l'apprend le P. de Pontlevoy, son historien; Févêque d'Orléans, qu'ils n'ont cessé d'outrager pendant sa yie comme après sa mort? Devons-nous couronner dans la même phrase ces ennemis non pas de leur personne, ce qui serait peu de chose, mais leurs ennemis de pied en cap, les ennemis de leurs doctrines et de leurs œuvres? Devons-nous comprendre dans la même sympathie Léon Xlll disant avec les papes, ses prédécesseurs : « Charité ! charité ! » et les écrivains qui se plaisent à commander : « Feu I feu ! » Devons-nous le même hommage à ceux qui sont parvenus à faire adopter la loi du libre enseigne ment, que le P. Lacordaire appelait rÉdit de Nantes du dix-neuvième siècle et à ceux qui ont tout osé, tout risqué, tout fait pour en priver leur pays? L'Église, en général, et les ordres religieux en particulier, n'auraient pas assez de bénédictions, d'actions de grâce et de tridiium si le Journal officiel annonçait que, par un soudain revirement, la liberté d'enseignement est restituée aux pères de famille et à leurs enfants. Eh bien ! ce sont les mêmes hommes qui ont tout tenté pour étouffer ce bienfait dans son germe, qu'on nous invite à honorer et qu'on honore ex œquo avec ceux qui ont rendu ce service à la sueur de leur front. Non, cette promiscuité ne peut pas s'appeler l'union; elle s'appellera un jour, et quoi qu'on fasse, la plus dangereuse des aberrations morales. Si elle arrivait jamais à prévaloir parmi nous, ce serait la fin du sens commun dans la nation, du sens moral en histoire, de la clarté dans la langue, ce serait l'abdication de toute revanche dans
FaveDir par Tabdication de toute justice dans le présent.
Alors, me dira-t-on, ce que vous demandez, ce sont des représailles, c'est l'implacable loi du talion transportée en pleine société chrétienne. Vous demandez qu'aujourd'hui on fasse aux autres ce qu'hier les autres vous faisaient à vous-même, dût-on éterniser, en vengeant votre amour-propre, la discorde et la défaite?
Non, nous ne demandons rien de pareil; nous ne demandons qu'une chose bien simple, c'est que chacun ait le courage et la franchise de son opinion. Que ceux qui pensent comme nos adversaires parlent comme nos adversaires, nous n'y trouvons rien à redire ; mais que ceux qui pensent comme nous parlent comme eux, par défaillance ou par calcul, qu'ils embrouillent ou laissent embrouiller à plaisir toutes les notions du juste et de l'injuste, du vrai et du faux, de la raison et de l'extravagance, voilà ce à quoi nous ne pouvons paisiblement et silencieusement consentir. Que ceux qui pensent que l'Église est également bien servie par les procédés les plus divers et même les plus contraires à son essence, que ceux qui veulent laisser déplacer, peu à peu et sans mot dire, l'axe même du christianisme, l'avouent franchement ; que ceux qui trouvent la cause religieuse sur un meilleur terrain aujourd'hui qu'il y a trente ans applaudissent aux résultats obtenus depuis un certain nombre d'années, rien de plus licite, c'est une question de goût et d'appréciation, voilà tout, et nous ne réclamons contre cette façon de penser aucune coerci-
iion, aucune prohibition. Ce que nous demandons est beaucoup moins arbitraire. Nous demandons simplement qu'on sache enfin où sont le cœur et l'esprit de nos modérateurs en si grave matière. Ainsi ceux qui trouvent que mettre hors de l'Église ses fils les plus glorieux et les plus populaires est un excellent moyen d'accroître le nombre des catholiques, ceux qui pensent que l'ingratitude envers lesvivants et Tinjure envers les morts sont un excellent moyen de propagande et font un grand honneur à une cause, ceuxlà se rangeront hardiment du côté où se rencontre cette méthode! Mais ceux qui, comme nous, pensent que, dans le siècle où nous vivons, l'école qui se dit exclusivement catholique a pris le contre-pied de la véritable voie religieuse, qu'elle fausse ou dénature toutes les questions, qu'elle aigrit avec une coupable légèreté les esprits, même les plus favorablement disposés : que ceux qui pensent ainsi veuillent bien nous montrer le chemin en y marchant les premiers. Voilà notre unique prétention et notre humble requête. Nous ne demandons ni condamnation ni persécution pour autrui, nous demandons seulement à tous ceux qui, par leur mission, leur talent, leur situation, l'éclat des services rendus, se trouvent à notre tête, la clarté dans le langage et la netteté dans la conduite. Est-ce <rop?
Oui, c'est trop, nous dit-on et nous dira-t-on encore. Vous voulez en remontrer aux uniques dépositaires des grands principes, et vous prétendez enseigner ceux-là mêmes qui ont seuls le droit de vous instruire et de vous reprendre !
Nous ne sommes pas si présomptueux. Nous voulons rester dans la sphère et dans le rôle où TÉglise ellemême nous a placés. Depuis cinquante ans, par la bouche de ses papes et de ses plus grands pontifes, rÉglise n'a cessé de nous inviter à la défendre, dans les Chambres, dans les Conseils généraux, dans les écoles. Or comment veut-on que nous intervenions dans la législation, si Ton nous a d'avance fermé la bouche par des thèses et par des prétentions inadmissibles? Comment veut-on que nous obtenions ou repoussions un vote du haut de la tribune, si on nous impose quotidiennement et sous peine des plus poignantes injures un langage qui ferme d'avance toutes les oreilles? Comment veut-on que nous travaillions à maintenir nos écoles et l'étude du catéchisme dans les classes, si l'on prêche ouvertement et si l'on cherche à imposer la conduite qui favorise le plus sûrement la fermeture des écoles? Les hommes qui, sur ce dernier chef, seraient tentésde nous accuser d'exagération , voudront bien prendre la peine de relire un certain nombre d'articles spécialement dirigés contre M. Chesnelong et son comité. Nous les prions également de vouloir bien lire un article consacré de nouveau à la Société d'éducation et Renseignement. (Mardi, 15 juillet 1884,)
Ce que nous demandons à nos chefs est donc extrêmement modeste et extrêmement simple. Nous leur demandons humblement de prendre en pitié la situation même qu'ils nous ont faite. Nous leur demandons de nous dire, les temps actuels étant donnés, les procédés qu'ils jugent bons et les procédés qu'ils jugent mauvais, les thèses dont ils repoussent et les thèses
dont ils acceptent la solidarité. On a essayé, j'en conviens et j'en suis reconnaissant, de répondre à notre vœu en disant : « Consultez les évêques. » Ce conseil était parfait. Nos adversaires l'ont fait échouer. Pas plus dans cette circonstance que dans les autres, nos adversaires n'ont suivi un conseil hiérarchique, ils n'ont pas manqué de soutenir que, en dehors du dogme et dans le domaine politique, les évêques eux-mêmes étaient divisés entre eux et qu'ils avaient le droit de l'être comme les laïques ; que la pratique qui prévalait dans un diocèse n'était point suivie dans un autre. Enfin, dans un cas récent, dans le cas qui nous occupe, à propos du livre même de l'abbé Lagrange, non seulement des évêques, mais des archevêques et des cardinaux se sont prononcés d'une façon très explicite et très imposante. Quel cas a-t-on fait de leur avis?Commenta-t-on accueilli leurjugement? Précisément comme on avait accueilli la parole des six cent trente évêques rappelés tout à l'heure par l'évêque de Nancy.
Oui, le livre dont nous avons à rendre compte ici devait être fait. Il était bon, pour notre temps qui manque de vertu, de lui présenter ce grand exemple de vertu ; pour notre temps qui a tant besoin du zèle religieux, de lui offrir ce grand exemple de zèle et de dévouement a l'Église; pour notre temps où toutes les grandes causes sont méconnues et persécutées, de lui donner ce grand exemple de la défense habile, féconde, souvent heureuse, toujours écoutée, des grandes causes qui n'ont pas cessé de nous faire appel.
Rien n'était plus utile pour notre temps, que de
montrer, pièces en main, à côlé des attaques les plus persévérantes, qu'il est beaucoup plus facile d'injurier l'évêque d'Orléans que de le remplacer.
Ce livre, si justement et si impatiemment attendu, a-t-il été bien conçu et bien exécuté? C'est ce qu'il nous reste maintenant à examiner.
J'arrive trop tard pour tenter une analyse, et les évêques qui ont pris la parole, à l'apparition des premiers volumes, ne m'ont plus laissé à faire qu'un résumé de leur travail.
Il y avait dans M*' d'Orléans, il y avait dans ce grand homme, l'étoffe de trois modèles également nécessaires tous les trois à notre âge et à notre pays : un grand éducateur, un grand évêque, un grand patriote. Ces trois caractères ressortent admirablement du livre de l'abbé Lagrange et de tous les documents qu'il contient.
Le grand éducateur a été unanimement salué par les dignes collègues qui, l'ayant vu ou l'ayant secondé dans son œuvre, se sont plu à lui apporter leur hommage compétent.
M«' Foulon, archevêque de Besançon, écrivait, le 23 juin 1883, en parlant du petit séminaire de Saint- Nicolas : « M. Dupanloup fut chargé de la préfecture des études. Je n'oublierai jamais l'impression qu'il me fit. J^avais alors onze ans et je commençais mes classes. C'était un enthousiasme d'enfant pour sa parole que je comprenais et qui m'allait au cœur ; pour
:j76 études et souvenirs.
les récits qu'il nous faisait des voyages dont il avait rapporté des souvenirs de toute sorte, nous admettant à le visiter toutes les fois que nous avions de bonnes places de composition et des notes irréprochables : surtout pour son aménité, j'allais dire sa bonhomie, se faisant enfant avec les enfants et partageant les jeux, où il excellait. Avec cela, une grande autorité, qui tenait à distance et le faisait grandement respecter, sans empêcher qu'on Taimàt beaucoup.
(( L'enthousiasme de ces premiers jours a duré. Je ne connais pas un seul homme qui ait eu le don de l'exciter chez moi au même degré que lui. Ce sentiment a été à son comble pendant tout le temps que je l'ai eu pour supérieur du petit séminaire, et, à aucune époque de ma vie, la présence ou même simplement le nom de mon illustre maître ne m'a laissé sans émotion. »
Quel témoignage dans une telle bouche!
Plus loin, M«' Foulon ajoute : « Le principal mérite de ses beaux livres sur l'éducation, c'est qu'ils ont été pratiqués avant d'avoir été écrits. Ce n'est pas une théorie, c'est une histoire à laquelle l'expérience
ajoutait chaquç^^'* ^^^ P^S^ ^^ P'^^* '^
Le cardinal Lavigerie, archevêque d'Alger, parle h son tour du petit séminaire de Saint-Nicolas, au milieu du faubourg Saint-Jacques. Il sortait du petit sémin£|ire de Larressorre, qui s'élève au-dessus des A içallées de la Nive, sur les premiers contreforts des '^Pyrénées : <c Quel contraste ! j'en faillis mourir I Mais peu à peu, dans ces ombres, je vis se lever un autre soleil qui échauffa mon âme et qui l'éveilla de l'en-
gourdissementoù elle s'était ignorée jusqu'alors et qui bieatôt l'inonda de sa lumière I C'était lui, mon cher chanoine, lui dans toute l'ardeur de son esprit, de son cœur ouvert à tous les saints enthousiasmes, qui transfigurait ainsi ce qui nous environnait, qui nous transportait tous, maîtres et élèves, sur les sommets les plus purs des choses divines et humaines. Son port, sa démarche, son regard, sa parole, la foi que révélaient des accents si pénétrants et si nouveaux, tout nous subjuguait dans un mélange d'admiration, de crainte et de respect que je n'ai plus retrouvé nulle part au même degré. Il s'en servait pour nous entraîner, à la manière d'un ouragan de lumière et de feu, courbant et absorbant tout, comme c'est la loi des personnalités puissantes, égoïste en apparence pour ceux qui ne voient que le dehors, mais, en réalité, chez lui, tout le contraire, car s'il voulait tout prendre, c'était pour tout donner à Jésus-Christ, selon le plan divin tracé par saint Paul : Omnia vestra sunty vos autem Chrisii.
« Au milieu des nations barbares, quel apôtre il eût été! Le nom de François-Xavier se place involontairement sous ma plume ; mais sa vie n'a-t-elle pas été un constant apostolat, au milieu d'une barbarie en un sens plus dure que celle de nos missions? »
Le même jour. M*' Place, archevêque de Rennes, écrivait de son côté : « J'ai connu l'abbé Dupanloup à la tête de ses cathéchismes, qu'il éleva à un si haut degré de salutaire prospérité et qui ont fait école dans notre pays. J'étais de l'académie de Saint-Hyacinthe, et tous ceux, de jour en jour moins nombreux, qui
ont eu, comme moi, celte bénédiction de Dieu sur leur jeunesse, attesteront que vous n'avez rien dit de trop de son zèle, de sa sollicitude, de ses industries, de l'extraordinaire puissance de son action sur nous : c'était véritablement une fascination. Un'éfaitpas un de nous pour qui les réunions de Tacadémie ne fussent au premier rang do ses heures les plus douces et qui, après son père et sa mère, aimât personne au monde plus que Tabbé Dupanloup. »
M*' Besson, évêque de Nîmes, écrivait presque en même temps à Tabbé Lagrange : « La postérité l'appellera peut-être le Quintilien de TÉvangile, le mettant au-dessus de RoUin et même de Fénelon, sans rien ôter à la gloire de ces deux grands maîtres. Roilin lui paraîtra inférieur, parce qu'il a donné dans son Traité des études plus de place à l'enseignement qu'à l'éducation. Fénelon, dans son merveilleux roman de Télémaque, a écrit pour les modernes, dans le style des anciens; mais c'est surtout aux rois que s'adressent ses remontrances et ses conseils. L'évêque d'Orléans, dans un plan plus vaste et plus simple, a tout réuni et tout embrassé. C'est l'histoire de la famille, telle que notre siècle devait la restaurer. C'est l'idéal du collège, tel que notre zèle devrait le faire. Il y a vingt-cinq ans que le livre a paru [CÉducation) ; il est toujours neuf, parce qu'il est toujours vrai.
<c Puisse la lecture de la Vie de if*' Dupanloup inspirer la pensée d'appliquer en éducation les doctrines et les règles de cet incomparable maître ! Votre succès n'en sera que mieux béni de Dieu et mieux apprécié des hommes. Puisse l'illustre défunt parler
longtemps encore à la jeunesse, à la France et à rÉglise ! Deftinctus adhuc loqtiitur, »
Cet éloge, un éloge aussi complet, n*a pas eu d'exemple dans Thistoire de l'Église contemporaine et probablement n'en aura pas d'ici à longtemps. Dans le grand éducateur, le grand évêque était en germe.
M*' Sourieux, évêque de Châlons, termine ainsi une très vive et très piquante lettre, datée du 12 juillet 1 883 : « Vous citez la charmante parole de M«' Frayssinous, vieilli, s'appuyant sur le jeune Dupanloup, alors séminariste, mais déjà très remarqué : « Cest « le passé qui s'appuie sur l'avenir. » Grâce à vous, Monsieur l'abbé, la nouvelle génération connaîtra, aimera passionnément le grand serviteur de Dieu, et Ton pourra retourner la parole de M»' Frayssinous : L'avenir s'appuiera sur le passé. »
« La Providence ne fait rien sans raison, écrit à M. l'abbé Lagrange M*' Perraud, évêque d'Autun, le 3 août 1883. Elle avait son dessein en vous amenant tout jeune prêtre auprès de cet évêque dont la mort seule a pu vous séparer et à qui vous aviez résolu, je le sais, de donner sans arrière-pensée, comme sans préoccupation d'aucune sorte pour l'avenir, votre temps, vos forces, vos journées, vos veilles et tout cet acquis de connaissances sacrées et profanes, dont l'emploi devait trouver sa place dans ce grand atelier de travail qu'on appelait l'évêché d'Orléans...
« Quand on a repassé, grâce à vous, dit encore l'éminent évêque d'Autun, les épisodes agités de sa carrière militante, on redit avec Bossuet : « Son cou- « rage grandissait avec les périls et ses lumières avec
« son ardeur. » A lui encore, toujours si humble et si désintéressé de lui-même, après les actions les plus éclatantes, conviendrait admirablement la maxime du prince de Condé, si bien commentée par son éloquent panégyriste : « Dans les grandes actions, il faut uniquement songer à bien faire et laisser venir la gloire après la vertu. La fausse gloire ne le tentait pas, tout tendait au yrai et au grand. »
Le cardinal Haynald, archevêque de Colozca, écrit de Pesth à M. Tabbé Lagrange, en date du iO octobre 1883 : « Une grande reconnaissance vous est due pour avoir retracé une si belle image de cette noble vie et avoir présenté ce grand modèle à tous ceux qui ont la passion du juste et du bien, modèle que tout chrétien, tout prêtre, à quelque degré humble de la hiérarchie qu'il soit placé, sera heureux d'imiter dans la mesure de ses forces. Ainsi, vous aurez été d'un grand et utile secours à beaucoup, pour le saint ministère, pour leur propre salut, pour le service spirituel des âmes, pourlebien de la sainte Église. »
Cependant, quelle que fût son ardeur pour ce bien de la sainte Église, le premier mouvement de l'abbé Dupanloup, quand on lui offrit l'épiscopat, fut de se dérober à cette dignité. L'influence de son ami le P. de Ravignan y échoua; il fallut toute Taulorité du cardinal Giraud, parlant au nom de l'Église, pour triompher d'une opposition si modeste et si sincère. Une lettre de l'évêque de Nimes, reproduite dans le Moniteur de Rome du 7 juin 1884, dit : « Ce n'est pas assez pour un évèque de sauver son âme, il faut aider au salut des autres. »
Ce fut, chez révèque d'OrléansJe constant objet de sapréoccupation.Riennele rebutait en ce genre; rien ne le fatiguait I A le voir en même temps si ardent et si opiniâtre, on eût dit qu'il avait pris pour devise cette belle parole du comte de Nassau : « Je n'ai pas besoin d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer *. »
Le mobile de cette force et de cette résolution prodigieuse nous a été révélé par M. Tabbé Lagrange : (c Vous avez initié vos lecteui's, lui écrit M*' Thomas, archevêque de Rouen, au secret de ces douces et fortes vertus qui, dans un palais épiscopal comme au foyer de la famille, embellissent et charment la vie et qui ont été la source féconde et cachée de tant d'œuvres admirables. »
« Ce n'est pas la révélation la moins précieuse de votre livre, écrit l'archevêque de Besançon. Quelle gravité de vie ! Comme sa piété était à la fois éclairée et tendre! Quelle fidélité scrupuleuse à tous les devoirs et à tous les exercices d'un bon prêtre! quelle simplicité dans ses habitudes, quel dédain absolu des avantages temporels, que ses relations, sa haute situation, son influence, auraient pu lui assurer? Des cœurs moins haut placés que le sien s'y sont plus d'une fois laissé prendre. A travers des occupations sans trêve et une vie sans repos, que n'at-il pas fait aussi pour la direction des âmes, cet art des arts où il était passé maître, et quel sillon lumineux cette direction sage autant que forte, austère