Histoire des Wilty par M. Lefèvre-Pontalis
même, n'a-t-elle pas laissé dans la vie de ceux qui ont eu le bonheur d'y avoir Tévêque d'Orléans pour guide ! Le chapitre où vous traitez ce sujet est peutêtre un des meilleurs de votre livre, où il y en a tant d'excellents. Aussi vous avez bien raison de conclure que le ressort caché de cette féconde existence, c'a été la piété, et j'ajoute volontiers avec un illustre cardinal : (( Tranchons le mot, la sainteté ! »
L'archevêque de Rennes renforce encore ce témoignage : « Quelle activité, s'écrie-t-il, et au milieu même de cette activité, quelle suite et quelle persévérance dans les projets! Quelle vue! quelle flamme! quel admirable amour des âmes et quel désintéressement ! Combien il s'oubliait soi-même pour ne songer qu'aux nobles et saintes causes auxquelles il s'était voué ! Si on a pu dire de lui qu'il était à lui seul un corps enseignant ^ n'était-il pas aussi à lui seul toute une armée au service de l'Église et du Saint-Siège?
ce Le mot grand vient spontanément à la plume et aux lèvres quand il s'agit de lui, sous quelque aspect qu'on l'envisage. »
C est sur le saint qu'insiste M*' Ramadié, archevêque d'Albi : « A ce point de vue, dit-il, M*' Dupanloup sera désormais connu ; il méritait de l'être. Comme il répandait autour de lui la bonne odeur des vertus chrétiennes et sacerdotales ! La régularité de ses habitudes, sa fidélité de séminariste aux exercices de piété, l'accent religieux de ses conversations, un je ne sais quoi qui embaumait l'âme quand on
1. Discours de M. de Salvandy répondant à l*évôque d*Orléans, le Jour de sa réception à l'Académie française.
récoutaît, m'ont souvent fait dire : Quel saint! » L'évèque de Bayeux, M" Hugonin, termine sa lettre par ces paroles magistrales adressées en même temps à révoque d'Orléans et à son historien : « M*' Dupanloup demeurera, au jugement de la postérité, un des grands évèques du dix-neuvième siècle, et votre ouvrage, une belle page de l'histoire de l'Église. »
« Intimement mêlé à plusieurs des événements les plus considérables de ce siècle, l'évêque d'Orléans, dit M*' Perraud, avait droit à ce que, malgré les édifiantes précautions de son humilité, le silence ne se fît pas sur sa tombe. Il y a tant d'utiles leçons à recevoir de cette existence si pleine, si pieuse, si active, si uniquement dépensée pour la gloire de Dieu, les triomphes de la vérité, le bien des âmes ! » Le bien des âmes! cette préoccupation était si connue en lui qu'on ne saurait peindre l'émotion qui s'empara de son auditoire, quand on l'entendit dans un panégyrique de Jeanne d'Arc, s'écrier, en parlant de ses diocésains : « Je crois avoir leurs cœurs; quand me donneront-ils leurs âmes pour Dieu? — Leurs âmes 1 Ah ! c'est bien pour elles qu'on donnerait volontiers mille vies, si on les avait, comme une goutte d'eau ! » Plus loin, l'évêque d'Autun lui applique ces belles paroles d'Isaïe : « Dieu multiplie la vigueur de ceux qui mettent leur confiance en lui. Ils marcheront sans lassitude, ils courront sans fatigue ; il déploieront les ailes de laigle et ils prendront leur essor vers les hauteurs. » A cette belle et juste citation d'Isaïe, l'évêque d'Autun ajoute cette heureuse paraphrase : <( L'heure a bien plus de soixante minutes pour
rhomme qui, dans la vie même la plus occupée, a pour premier souci d'y faire, sans parcimonie, la part de Dieu. » Enfin, il lui applique cette réflexion d'un prêtre cappadocien, au cinquième siècle : « Lorsque Dieu voit que la malice des hommes est en progrès et menace d'inonder le monde, touché de pitié pour cette œuvre de ses mains, si grande et si chère à son cœur, il suscite des personnages accomplis en tout genre de vertu pour faire d'eux tout à la fois un secours et un enseignement en faveur de ceux dont le salut est menacé. »
L'intime admiration, qu'il était si capable et si digne de ressentir, ne s'arrête pas à l'hommage chez l'archevêque de Rouen, et, dans l'élan d'une chaleureuse indignation, il s'écrie : « Il y a deux principales accusations qu'un parti pris haineux relève sans cesse contre cette mémoire qui nous est si chère.
<( La première accusation se résume dans l'épithète de libéral. On s'obstine à en faire une injure, tandis que, expliquée avec bonne foi et entendue dans son vrai sens, c'est un éloge. Ne serait-il pas temps d'en finir avec cette accusation banale, vague, mal définie qui divise les défenseurs de l'Église en deux camps ennemis et qui n'aboutit qu'à rendre suspecte l'orthodoxie de toute cette pléiade de chrétiens d'élite dontDieu s'est servi pour conquérir ce qu'ii aime leplus en ce monde , la liberté de sofi Église, et pour assurer, pendant plusieurs années, aux intérêts catholiques la situation la plus prospère peut-être dont ils aient joui depuis le commencement du siècle? A l'heure même où nous sommes, si tout est compromis, rien
L'ÊVÊQUE D'OKLÉANS ET L'ABBÉ LAGRANGE. 385
n'est perdu, et tout sera sauvé parce que la lutte est engagée à Rome, en France et dans toute TEurope, sur le même terrain où M»' Dupanloup et ses amis ont remporté autrefois leurs plus glorieuses victoires.
« Quant au fait des libertés modernes, voici quelle était son opinion. 11 jugeait que ces libertés, telles qu'elles sont formulées dans les constitutions de divers pays, non seulcmeot n'ont pas été condamnées par l'Église, mais qu'elle les a sinon approuvées, du moins tolérées. Aussi croyait-il que l'accord était possible, à cet égard, entre l'Église et les sociétés modernes, et que tant de conflits, soulevés au grand détriment des âmes, provenaient souvent de bien regrettables malentendus.
« Par son éducation, par l'influence des milieux où s'était écoulée la première partie de sa vie, par la trempe même de son esprit et de son caractère, M'' Dupanloup n*était pas un admirateur enthousiaste des libertés modernes; mais, au lieu de récriminer contre elles et de se perdre en lamentations stériles, il les acceptait loyalement, comme une nécessité sociale qu'avaient fait naître le mouvement des idées et le cours providentiel des événements.
(( 11 n'ignorait pas que les droits de l'Église lui ont été conférés par Jésus-Christ, qu'ils sont absolus, imprescriptibles et ne peuvent sans crime lui être enlevés, mais il savait aussi qu'en se plaçant au seul point de vue surnaturel, il n'aurait abouti, dans ses luttes à la Chambre et devant le public, qu'à des insuccès et à d'humiliantes défaites. C'est pourquoi^ homme pratique avant tout, il revendiqua les droits
études et SouTcnirs. 25
de rÉglise au nom des libertés modernes, laissant quelquefois de côté des arguments excellents sans doute et les meilleurs de tous, mais repoussés à Tavance par les préjugés de ceux^ qu'il voulait convaincre. »
Emu des mêmes sentiments, le cardinal Lavigerie écrit : « Rien n'avait été beau comme de voir les catholiques de France, étroitement unis entre eux et aux évéques, leurs chefs naturels, sousTautorité du Saint- Siège, réclamer fièrement leur part des libertés publiques, au nom de la justice, de la vérité, du droit, de lamour de leur temps, dans ce que ces aspirations ont de légitime, du dévouement à la patrie. Tous marchaient sous le drapeau de ces revendications sacrées, avec quel honneur, quelles faveurs populaires, quel succès! Le futur évêque d'Orléans y avait marqué, dès l'abord, sa place par l'exemple, par l'éloquence, par l'action généreuse. Jours trop tôt passés, qui semblaient promettre à l'Église et à la vérité des triomphes inconnus. De tristes divisions ruinèrent ces espérances ; elles permirent à l'ennemi d'abuser de nos fautes pour faire peu à peu de TÉglise, comme au temps de Tacite, avec une habileté à laquelle l'esprit du mal doit se reconnaître, l'objet de la haine du genre humain. »
Le cardinal Lavigerie nous semble ici toucher la note importante. L'ennemi de l'Église existe toujours. Ce ne sont pas nos fautes qui le créent, mais ce sont nos fautes qui lui donnent les prétextes sans lesquels il ne pourrait usurper le succès. Nos fautes ne sont pour rien dans son existence, elles sont pour tout dans
son triomphe. Quant au libéralisme, l'archevêque de Rouen a parfaitement raison quand il traite de regrettables malentendus les querelles violentes qu'on soulève à ce sujet. L'amour des libertés publiques, l'amour vrai, l'amour pratique de ces libertés a toujours existé chez les catholiques, et chez eux, la plupart du temps, il s'est montré plus sincère que chez tout autre. L'amour des libertés publiques court, tantôt sous une forme, tantôt sous une autre, à travers tout le moyen âge. C'est lui qui se manifeste dans l'établissement du Parlement en Angleterre, dans les vieilles chartes des villes libres d'Italie et de Flandre, dans les diètes impériales, dans les états généraux français. Cet amour des libertés publiques n'a fait que se réveiller de notre temps, quand il a donné naissance à nos divers régimes constitutionnels, et, parce qu'on veut aujourd'hui le pervertir et le tourner contre Dieu, ce n'est pas une raison pour méconnaître et pour renier son origine. Si ce n'était que le fait d'une grande ignorance, nous nous abstiendrions aisément de le relever, mais c'est aussi une grande injustice et une dangereuse maladresse, voilà pourquoi nous nous inscrivons en faux.
Reprenant le cours de leur admiration émue, les évoques poursuivent l'oraison funèbre que chacun écrit de son côté et qui, sans accord préalable, sans mot d'ordre prémédité, produit un merveilleux ensemble.
« Qui donc, s'écrie l'archevêque de Besançon, a déployé un pareil zèle pour défendre le Saint-Siège? Toujours sur la brèche, sans consulter ses intérêts,
sans faire état de ses forces, sans compter ses adversaires, il ne se reposait de la lutte qu'en préparant des armes pour de nouveaux combats. Interrogeant à chaque instant chacun des points de Thorizon, d'où il pouvait soupçonner quelque invasion des ennemis de rÉglise ou de Dieu, il allait toujours le premier à leur rencontre et s'exposait au plus épais de la mêlée. On faisait plus que de l'écouter, on votait avec lui. C'est ainsi que sur les questions si importantes de l'aumônerie militaire, de la liberté de l'enseignement supérieur, il a eu la gloire d'amener la majorité à son avis... Qui nous dit que, même au moment où nous écrivons ces lignes, la voix grave et attristée de l'évêque d'Orléans, revendiquant les droits de la liberté et de la justice, n'aurait pas trouvé d'écho? »
« Vous rappelez, dit l'archevêque de Besançon à l'abbé Lagrange, ce mot léger d'un académicien peu grave, que M«' Dupanloup avait été aussi peu évéque d'Orléans que possible. Un autre académicien, M. de Monlalembert, plus en situation de le juger, avait dit, avec autrement d'autorité et de justice, que M^' Dupanloup n'avait pas été seulement un des plus lettrés et un des plus militants, mais encore un des plus vigilants et des plus zélés évoques de nos jours. Quoique absorbé par les occupations les plus nombreuses qu'il ait été donné à un seul homme de mener de front, il n'a jamais abandonné le soin de son troupeau. De loin comme de près, dans les grandes questions comme dans les plus petits détails de l'sidministration de son diocèse, il était là par sa sollicitude pastorale, par sa direction, par ses aspirations, parsa
décision, par celte présence réelle de Tautorité qu'on sentait toujours, même lorsqu'il était absent. »
Nous ne pouvons plus reculer maintenant devant le concile. Nous n'avons voulu traiter, en notre nom, ni du libéralisme ni des questions plus épineuses encore traitées dans l'assemblée œcuménique. Ce sont matières dont il ne nous appartient guère de parler, et nous allons laisser les évoques traiter seuls cette seconde question, comme nous les avons laissés juger seuls la première.
Presque tous les évéques, dont l'abbé Lagrange a fort à propos réuni les lettres en tête de son troisième volume, touchent à cette question du concile. M«' Thomas, archevêque de Rouen, l'aborde directement et franchement.
« On reproche h l'évêque d'Orléans, dit-il, d'avoir exprimé son opinion avant le concile ; mais qui donc ignore comment il y fut provoqué? Sans parler des journaux qui avaient ouvert la discussion, plusieurs évêques, en publiant des lettres pastorales, s'étaient déjà prononcés dans un sens différent : s'ils ont pu le faire, pourquoi refuser à l'évêque d'Orléans la liberté de dire aussi sa pensée?
« Ce qu'il avait écrit avant les débats conciliaires, non pas contre l'infaillibilité pontificale — il y croyait — mais sur l'inopportunité d'une définition, il l'a soutenu dans le concile même. L'en blâmer serait prétendre que les évêques convoqués à un concile pour traiter des affaires de l'Église n'ont pas le droit de manifester librement leur pensée et que leur unique devoir est de voter l'adoption des décrets qui leur
sonl proposés : mais toute la tradition catholique et la raison elle-même protestent contre une pareille assertion. En effet, s'il en était ainsi, à quoi bon les conciles?
« Libres d'énoncer et de défendre leur opinion, même à rencontre de la majorité la plus respectable, pendant toute la durée des débats, les évêques sont obligés, quand le décret est porté et sanctionné par le pape, de s'y soumettre avec autant de docilité que le plus humble des fidèles. C'est ce que Tévêque d'Orléans a fait et avec lui tous ses collègues de la minorité. Devoir facile, puisqu'aucun d'eux n'avaitcontesté la vérité de la doctrine définie ; devoir qu'ils auraient rempli avec plus de joie encore, s'il leur avait coûté de généreux sacrifices. Ainsi s'est vérifiée la parole de saint François de Sales : « 11 y a, dans un concile, « le vestibule et le sanctuaire. La discussion se fait « dans le vestibule, mais la décision et la soumission « qui la terminent ont lieu dans le sanctuaire où réside « spécialement le Saint-Esprit, animant le corps de (( l'Église et parlant par la bouche des évèques, selon « la promesse du Fils de Dieu. »
« Laissons dans le vestibule, où ils se sont attardés et où ils se plaisent à faire du bruit, tous les amateurs de dispute. Pour nous, soyons heureux de nous tenir dans le sanctuaire avec l'Eglise, qui n'est pas contentieuse ; avec Léon XIII, dont les admirables lettres encycliques sont autant de propositions de paix et d'avances miséricordieuses pour les gouvernements et pour les peuples. »
« Ce que j'affirme tout d'abord, écrit M*' Turinaz,
évoque de Nancy, c'est le droit iocontestable, absolu des évèques, de proposer et de défendre leurs opinions dans un concile, jusqu'au moment où la définition contraire est portée. En effet, dans ces augustes assemblées, ils sont, en union avec le Souverain Pontife, les juges de la foi. Si donc M'' Dupanloup a exposé et défendu son opinion opposée à la définition de rinfaillibilité pontificale, fùt-il allé (ce qui n'est pas) jusqu'à combattre, non pas seulement l'opportunité de la définition, mais la définition, mais la doctrine elle-même, c'était son droit, c'était son devoir.
« Mais, me dit-on. M'' Dupanloup a porté dans le domaine de l'opinion publique et dans les luttes de la presse cette question qui devait être absolument réservée aux discussions du concile. Rien n'est plus injuste qu'une pareille accusation. Plusieurs journaux catholiques avaient traité avec ardeur cette question ; un d'entre eux avait même affirmé que l'infaillibilité pontificale devait être définie par acclamation; trois évêques avaient publié des lettres pastorales sur le même sujet, avant que l'évêque d'Orléans fût descendu dans l'arène. Voilà la vérité. Cette accusation, elle se retourne contre ses adversaires.
« Mais on nous a dit encore : M" Dupanloup s'est efforcé d'entraîner dans son opposition ses vénérables collègues; il a multiplié, dans ce but, les réunions, les démarches, les sollicitations pressantes. Hélas! il a fait ce que d'autres ont fait, sans encourir d'anathème, dans tous les conciles et même au concile du Vatican, ce qui se fera toujours dans ces assemblées, tant que la nature humaine ne sera pas transformée
en une nature supérieure. Que M*' Dupanloup ait mis, dans ces tentatives et ces luttes, Tardeur de son âme, rimpéluosité de son caractère, je le reconnais volontiers, mais il n'a jamais écrit une parole qui ne fût convenable à Tégard de ses vénérables collègues, il a toujours respecté l'autorité supérieure du pape, la dignité et la mission de Tépiscopat. Tous ses accusateurs pourraient-ils se rendre le même témoignage ?
« On a reproché amèrement à M'' Dupanloup et aux évêques de la minorité de s'être- retirés au moment du vote décisif. Sans discuter en détail celte objection, je dirai que c'est là une question d'appréciation et de pratique qui ne louche en rien aux questions doctrinales. Les évêques de la minorité ont préféré se retirer plutôt que de résister, en face, au Souverain Pontife, en votant contre l'infaillibilité. S'ils avaient pris ce dernier parti, on leur aurait reproché l'audace de leur résistance.
<( Enfin, on a osé affirmer que l'évêque d'Orléans ne s'était pas soumis. Vous pourrez donner des preuves nombreuses, irrécusables de cette soumission. En ce moment, il me suffira de citer les paroles qu'il écrivait, à son retour de Rome, dans la leltre pastorale qu'il publiait le 29 juillet 1870, à l'occasion de la guerre, lorsqu'il rappelait (( ces graves discussions (du concile) qui se terminent par la victoire de la foi et de Dieu dans sa yolonté sainte » . D'ailleurs, M*' Dupanloup exigeait des âmes, confiées à sa direction, une soumission sans réserve au dogme de l'infaillibilité pontificale.
« Mais il a été vaincu. Oui, comme il le dit admirablement, il a été le vaincu « de la foi et de Dieu ». Mais il s'est trompé. Oui encore, il s'est trompé comme saint Augustin qui a écrit son livre des Rétractations; comme saint Thomas d*Aquin, qui a rectifié dans sa Somme théologique bien des opinions qu'il avait enseignées dans ses ouvrages précédents ; comme saint Alphonse de Liguori et tant d'autres; comme Fénelon, bien plus grand dans sa défaite que Bossuet lui-même dans sa victoire.
« Et ici encore, je reconnais la loyauté et la générosité de M*^ Dupanloup. Il a obéi à des convictions profondes; il a voulu servir la cause qu il croyait utile à rÉglise, oubliant, méprisant ses intérêts personnels et ne songeant qu'à son devoir. Il savait, avant de quitter la France, que cette question soulèverait des controverses ardentes ; et bientôt, à Rome, il sut, avec une certitude absolue, que la majorité se rendrait aux désirs de Pie IX. Il comprit qu'il sacrifiait son influence dans le concile et ce que je puis appeler son immense et incomparable popularité dans l'univers catholique. Il n'ignorait pas que, s'il eût cédé, s'il se fût rangé de l'avis du pape et de la majorité, l'opposition se fût changée en véritable enthousiasme et son insuccès en un magnifique triomphe. Mais il n'a pas hésité, il est allé jusqu'au bout, fidèle à la mission que lui imposait sa conscience. Oui, il y a là une grandeur d'âme et une générosité devant lesquelles la postérité s'inclinera avec respect.
« Et c'est là encore un des grands et beaux côtés de cette généreuse nature. Il ne fallait pas essayer de
faire devant M'' Dupanioug même une allusion u ses intérêts personnels quand il s'agissait de servir la France et TÉglise. U bondissait alors dans une indignation qui, parfois, Tentrainait à mépriser les conseils de la prudence. Pour cette âme chevaleresque, le péril et le sacrifice avaient d'irrésistibles attraits. C'était bien la nature française dans ce qu'elle a de plus noble et de plus élevé, et ce grand évêque a été, en vérité et dans toute l'acception du mot, un grand Français. »
L'intrépidité était bien en effet un des traits caractéristiques de l'évéque d'Orléans, et nous ne pouvons nous empêcher de reproduire cette magnifique exclamation, dans le panégyrique de Jeanne d'Arc, que nous avons déjà citée et qui souleva parmi ses auditeurs une sorte de saisissement électrique : « Oh!... je parce donne aux traîtres, je pardonne aux bourreaux, je « pardonne aux Anglais; je ne pardonne pas aux (( lâches, je ne pardonne pas aux ingrats. »
« Pour moi, poursuit l'évéque de Nancy, je veux le dire, j'ai admiré M"' Dupanloup, dès qu'il m'a été donné de le connaître ; mais, à mesure que j'avance dans la vie, que je vois de plus près les hommes et que, sous les apparences souvent trompeuses et à travers les protestations bruyantes et les acclamations de parti pris, je discerne les vrais mobiles des actes delà vie, cette admiration grandit dans la proportion des déceptions douloureuses que je subis.
« Je vois deux nobles figures, celle du P. Lacordaire et celle de l'évéque d'Orléans, monter toujours dans la pure lumière, sur les hauts sommets réservés à Fab-
négation sincère, au yrai dévouement, aux ardeurs généreuses, au courage sans défaillance, et à ce que j'appelle la iière et sainte indépendance de nobles cœurs. »
Voilà maintenant le grand évêque bien vengé. Il ne nous reste plus à constater que le côté de son caractère auquel on a le plus généralement rendu justice, le côté patriotique : nouveau trait de ressemblance avec Fénelon. Gomme Tarchevéque de Cambrai, il a connu les plus mauvais jours pour la France ; comme lui, il s'est efforcé d'y remédier, sans mêler jamais la colère ou la provocation à son indomptable énergie; comme Fénelon à Cambrai, on l'a vu à Orléans prodiguer les soins les plus dévoués à l'officier, au soldat, au malade, au blessé du champ de bataille. Acceptant la guerre sansjamais cesser de désirer la paix, il n'a jamais baissé ni haussé la voix devant l'étranger. Il aimait trop la France pour se laisser intimider, il l'aimait trop aussi pour se laisser aller à une bravade. Si cependant il avait mérité un reproche, c'est du côté de la fierté qu'il eût penché. Quand il prononça le nom d'Attila et rappela le souvenir des Huns, il savait bien qu'il soulèverait un grand ressentiment. La reconnaissance des Orléanais fut proportionnée à son courage et à sa charité. Ils profitèrent de l'incertitude de la législation électorale de 1871 pour faire de leur père spirituel leur représentant et leur défenseur temporel. C'était un labeur de plus; l'évêque d'Orléans ne pouvait donc le récuser, il s'acquitta de cette fonction nouvelle comme de toutes les autres, c'est-à-dire comme s'il n'avait eu dans le monde d autre charge
que celle-là. Son génie et son dévouement ont été de ceux dont on pourrait dire :
GLacun en a sa part, et tous Font tout entier.
A Versailles, il prit sa place sur les bancs de la droite modérée. C'est animé d'un patriotisme invincible et calme que Tout connu tous ceux qui ont traité d'afîaires avec lui, soit dans les Chambres, soit dans les journaux. 11 excellait à ne point tomber dans cette grave erreur qui est souvent un grave péril et qu'on caractérise vulgairement par ces mots : mettre la charrue avant les bœufs. Fénelon disait : « On ne doit frapper qu'à mesure qu'on instruit. » L'abbé Dupanloup était ardent pour instruire ; il aimait, beaucoup plus qu'on ne l'a cru, à reculer le moment de frapper. Fénelon eût été son maître, s'il n'avait pas été un maître lui-même. Les traits de ressemblance dans leur esprit, dans leur caractère, dans leur hiftoire, sont frappants. Tous deux ont été passionnément Français; tous deux ont connu la disgrâce et l'injustice; tous deux n'en ont tiré que de nouveaux titres à la reconnaissance et à l'admiration de la postérité. Fénelon avait dit : « On ne connaît ni les autres hommes ni soi-même quand on n'a jamais été dans l'occasion du malheur, où l'on fait la véritable épreuve de soi ou d*aulrui. La prospérité est un jtorrent qui vous porte. En cet état, tous les hommes vous encensent, et vous vous enivrez de cet
1. Voy. le très instructir et charmant livre du prince Emmanuel de Broglie, Fénelon à Cambrai, p. 141 ot 190.
L'archevêque de Cambrai, Tévêquc d'Orléans ont connu la prospérité el ils n'en ont point été enivrés ; ils ont connu l'adversité et ils n'en ont point été abattus. Pas plus l'un que l'autre, ils ne s'aveuglaient sur leur temps, mais ils s'appliquaient à le guérir plutôt qu'à le dénigrer et à le décourager. Tous deux savaient, ainsi que l'a très bien dit M'' d'IIulst, qu'il n'y a point eu de siècle modèle ni de gouvernement parfait, mais ils s'appliquaient à tirer du temps et du gouvernement le meilleur parti possible. Pas plus l'un que l'autre, ils n'avaient confiance dans le despotisme comme remède, et s'ils ont jamais été entraînés par un idéal, l'utopie ne les attira jamais du côté des maîtres absolus. « Tout prince sage, disait Fénelon*, doit souhaiter de n'être que l'exécuteur des lois et d'avoir un conseil suprême qui modère son autorité. » Au dix-septième siècle, en plein règne de Louis XIV, l'archevêque de Cambrai ne nourrissait plus une illusion sur l'ancien régime. Il ne croyait pas plus à sa durée que l'évêque d'Orléans ne crut à son retour. Fénelon avait deviné que l'ancien ordre politique touchait à son terme et prévoyant, par une sorte d'intuition, le nouvel état de choses qui allait amener le mouvement des esprits, il eût voulu, sinon le prévenir, du moins le modérer par le changement graduel des institutions. « Le despotisme tyrannique des souverains, disait-il, est un attentat sur les droits de la fraternité humaine, dont ils ne doivent être que les conservateurs. Le despotisme de la multitude est