‹ Études et souvenirsChapitre 33 sur 36 · Essai sar le gouTernement civil · texte numérisé non relu

Essai sar le gouTernement civil

une puissance folle et aveugle qui se tourne contre elle-même. Un peuple gâté par une liberté excessive est le plus insupportable de tous les tyrans. La sagesse de tout gouvernement, quel qu'il soît, consiste à trouver le juste milieu entre ces deux extrémités affreuses, dans une liberté modérée par la seule autorité des lois; mais les hommes aveugles et ennemis d'eux-mêmes ne sauraient se borner à ce juste milieu. Les souverains jaloux de leur autorité veulent toujours rétendre, les peuples passionnés pour leur liberté veulent toujours l'augmenter. »

On étonnait beaucoup Tévêque d'Orléans, on n'eût pas moins étonné l'archevêque de Cambrai, en lui parlant pompeusement et déclamatoirement de la « monarchie chrétienne ». L'évêque d'Orléans était aussi éloigné des révolutionnaires que l'eût été Fénelon, mais tous deux s'attachaient au sens commun d'aussi près que possible.

« D'un côté, on doit apprendre aux princes que le pouvoir sans bornes est une frénésie qui ruine leur propre autorité. Quand les souverains s'accoutument à ne connaître d'autres lois que leur volonté absolue, ils sapent les fondements de leur puissance. Il viendra une révolution soudaine et violente qui, loin de modérer simplement leur autorité excessive, l'abattra sans ressource. D'un autre côté, on doit enseigner au peuple que, les souverains étant exposés aux haines, aux jalousies, aux bévues involontaires qui ont des conséquences affreuses et imprévues, il faut plaindre les rois et les excuser. Les hommes, à la vérité, sont malheureux d'avoir à être gouvernés par un roi qui

est semblable à eux, car il faudrait des dieux pour redresser les hommes *. »

L'évêque d'Orléans et Tarchevêque de Cambrai ne demeuraient pas toujours dans les régions philosophiques, et quand Fénelon écrivait au duc de Bourgogne, il ])laçait sous le nom du fils de Jacques II le tableau des qualités qu'il voulait inculquer à son jeune élève, qu'on croyait alors le futur successeur de Louis XIV. a J'ai vu plusieurs fois assez librement le roi d'Angleterre, écrit Féneloa au duc de Bourgogne, et je crois devoir vous dire la bonne opinion que j'en ai. 11 parait sensé, doux, égal en tout ; il parait entendre bien les vérités qu'on lui dit. On voit en lui le goût de la vertu et les principes de religion sur lesquels il veut régler sa conduite ; il se possède et il agit tranquillement, comme un homme sans humeur, sans fantaisie, sans inégalité, sans imagination dominante ; il consulte sans cesse la raison et lui cède en tout. 11 est plein de dignité sans hauteur, il montre la gaieté douce et modérée d'un homme mûr; il parait tout aux hommes sans se livrer à aucun. D'ailleurs, cette complaisance n'est suspecte ni de faiblesse ni de légèreté. On le trouve ferme, décisif, précis. Il prend aisément son parti pour les choses hardies qui doivent lui coûter. Je le vis partir de Cambrai, après des accès de fièvre qui l'avaient extrêmement abattu, pour retourner à l'armée sur des bruits de bataille qui étaient fort incertains. Aucun de ceux qui étaient autour de lui n'aurait osé lui

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