M. de Tocqneville
Études et Souyenir», V^
pérîence politique Tavait rendu attentif aux penchants et aux directions du goût, en achevant délai démontrer que là était, pour la société, le germe trop souvent négligé par elle de Tamélioration ou de It décadence morale. Croyant rencontrer, dans le J)c^ sonnage fictif d'un roman célèbre, le dénigrement de l'admiration, il s'en plaignait en ces termes : ce C'est par l'admiration que l'homme se console de ne pas égaler ce qui le surpasse. Elle le porte à imiter tout ce que, sans elle, peut-être, il n'aurait su qu'envier *. »
Naturellement conduit, en accueillant l'un d'entre vous *, à prononcer les noms les plus illustres de l'art, il s'écriait : « C'est une source abondante d'inspirations que l'honnêteté du cœur, que le désintéressement de la vie. L'artiste ou l'écrivain n'ont, après tout, qu eux-mêmes à confier à leur pinceau ou à leur plume. On ne puise qu'en soi-même, quoi qu'on fasse, et Ton ne met que son âme ou sa vie sur la toile ou dans ses écrits. »
Peu d'années s'écoulèrent et M. Mole fut hâtivement appelé à reprendre le gouvernail des affaires. Mais c'était l'heure des tempêtes et le gouvernail n'appartenait plus à personne.
La catastrophe du 24 février conserva cependant un caractère qui fit le salut de la France et qui sera signalé dans l'histoire : les opinions et les personnes demeurèrent libres. A côté d'un vif désir d'intimider, apparut et prévalut le respect de la loi. Dès les pre-
1. Discours de réception de M. le comte de Vigny. 5. M. Vitet.
miers jours de son existence, l'Assemblée constituante fut assaillie ; mais elle fut victorieusement défendue. Tout n'était pas évanoui de nos trente dernières années ; il en était resté des points d'appui et des sauvegardes pour la conscience publique. A peine cette situation fut-elle clairement dessinée et comprise, que le nom de M. Mole fut instinctivement prononcé.
Représentant de Bordeaux à l'Assemblée oottstituante, rarement il prenait part à des discussions presque constamment tumultueuses. Oépeuiilé de titres, de fonctions, jamais pourtant il n'avait exercé une autorité plus directe et plus universelle. Un ascendant incontesté fut la vraie récompense d'une carrière politique sincèrement dévouée à la patrie. On l'eût dit encore président du conseil et premier ministre au département de l'opinion publique. Son abnégation croissait en même temps que son influence. Sans rien déguiser de ses convictions, sans cesser un seul jour de les professer hautement, il provoqua et facilita tous les rapprochements opportuns. Prêt à céder les rôles qui paraissent, pour ne se vouer qu'aux résultats qui servent, il gardait de son âge la prudence, il empruntait encore à la jeunesse \ ce qu'elle a d'activité et ce qu'elle devrait avoir de [ condescendance. Pas une grande question intérieure ou extérieure ne lui demeura indifférente; chacune d'elles reçut de lui, à propos et avec mesure, sa part de modération ou d'élan.
Les dernières résolutions d'une longue existence en sont la condamnation ou Ja couronne. ¥*We% \e\N.ev^\.
en arrière et sur tout ce qui les précède une vive clarté ; plus sûrement que les commentaires et h conjectures des contemporains, elles donnent Tinter prétation juste, le sens intime de ce qui fut jadii controversé ou critiqué. Cette épreuve fut le triomph( de M. le comte Mole.
A TAssemblée constituante succéda rAssembléi législative. C'était, en apparence, le jeu naturel di la constitution républicaine ; c'était, en réalité, l< royauté qui perçait dans les préoccupations gêné raies. Le pays élut en foule les hommes monar chiques et leur indiqua clairement qu'il attendait d( leur union un dénouement légal et déGnitif.
M. Mole n'hésita point sur la marche qu'il crojai en harmonie avec le vœu public. 11 assistait depui de longues années à nos espérances et à nos mé comptes. Il avait vu de près nos tentatives infruc tueuses. 11 avait partagé les enthousiasmes, lesdésen chantements et les lassitudes de son pays. Il a^ni entendu les partis placer la vérité et la sagesse taotô dans l'absolu et les extrêmes, tantôt dans les accom modements et le milieu. Attristé, non découragé, i avait reconnu, j'emploie ici ses propres expressions que la vérité se prête plus difficilement qu'on fl' croit aux prescriptions accidentelles ; qu'elle est li où elle est, en vertu d'elle-même ; que l'exagératioï ou la défaillance lui enlève également son essence e son nom.
Espérant tout de la monarchie pour réparer te malheurs publics, il la voulut dans la plénitude à son principe. Tant que cette délibération national
fut ouverte, avec Tasseutimeut du pays, M. Mole maintint son opinion, sans relâche et sans détour; du jour où cet immense débat fut interdit, M. Mole protesta, s'éloigna et acheva dans la retraite ces années silencieuses et méditatives qui précèdent si convenablement la mort.
Ne pouvant plus faire de sa vie une grande lutte, il en fit un grand exemple. Nous le retrouvons alors, comme au début de sa jeunesse, à Ghamplâtreux, entouré des images de ses ancêtres, qui pouvaient le regarder avec orgueil et sur lesquels il avait le droit de lever les yeux avec assurance; à Ghamplâtreux qu'il n'avait cessé, à travers toutes les vicissitudes de sa carrière, d'aimer et d'embellir; où son cœur goûtait à la fois et avec abandon toutes les jouissances du sentiment filial et du sentiment paternel. Ceux qui agissent d'après un calcul ou une ambition ne peuvent se tromper que sous peine d'amers et d'incurables regrets ; ceux qui règlent leur vie sur un devoir peuvent se passer de réussir; le devoir leur a réservé des consolations et des charmes qui savent tenir lieu du succès.
Né sous le règne de la philosophie du dix-huitième siècle, M. Mole apprécia trop bien ses œuvres pour pactiser avec ses doctrines. Le christianisme n'était pas pour lui l'objet d'une admiration spéculative ou le bienfait épuisé des âges disparus, c'était le libérateur et le père des siècles futurs. 11 pensait que les continuateurs de Voltaire seraient plus coupables que Voltaire lui-même; car nous avons l'expérience de plus et les abus de moins. Le monde ne lui faisait
pas illusion ; la mort avait frappé sur son cœur des coups répétés et cruels. Il était chrétien fervent ; il le disait avec modestie et sévérité pour lui-même; il l'attestait avec énergie par le témoignage de ses actes. Les intérêts de la religion, les émotions de la patrie, les affections de la famille remplissaient son âme. Sa persévérance politique ne se démentit pas un seul jour. Elle inspira ses dernières pensées et dicta sa dernière démarche. Jamais M. Mole ne parut plus animé et plus jeune que dans cette sphère épurée. Après la vieillesse exempte de caducité, Dieu lui envoya la mort exempte de souffrance, entre les bras de ses plus proches et de ses plus chers, le lendemain du jour où il s'était agenouillé devant le prêtre, ministre et garant de la suprême miséricorde.
Cette nouvelle, imprévue, soudaine, vous consterna tous, Messieurs, et fut suivie des démonstrations de la douleur publique. La société française, indifférente à la surface, est pourtant encore soigneuse et avare de son' estime. Quand elle honore le cercueil d'un homme, c'est que cet homme a représenté des idées élevées et justes, et qu'il laisse derrière lui un vide.
La France aussi porte un vieux nom; elle a ses portraits de famille ; elle aime à les contempler et à les montrer. Que nul ne la trouble dans ce culte pieux! Tout pouvoir qui existe est le premier intéressé à une respectueuse gratitude envers les pouvoirs qui ne sont plus. Les grandeurs prospères n ont jamais meilleure grâce que lorsqu'elles se recueillent ou s'inclinent devant les majestés tombées.
La France a été souvent malheureuse depuis
soixante ans, Messieurs; elle a poursuivi des réformes trop ajournées ; elle a voulu des lois appropriées à de nouveaux besoins et à de nouvelles mœurs. On l'accuse de légèreté et d'inconstance! et pourtant, depuis ces soixante années, à travers tant d'événements qui tcuir à tour ont excité et confondu tant de chimères, s'est-elle jamais lassée dans son opiniâtre labeur, a-t-elle jamais cessé de se précipiter à la défense du côté où elle entrevoyait la menace? Quand elle a changé d'attitude, c'est qu'elle avait changé de péril. A tons ses gouvernements improvisés et brisés à si peu d'intervalle, elle n'a demandé que la même chose; elle les a vus successivement, avertis, suppliés, s'égarer et s'obstiner loin du but. Toujours aussi elle a vu l'esprit révolutionnaire, serviteur perfide, maître fatal, épiant toutes les faiblesses, poussant à toutes les fautes, usurper la place des idées saines, des progrès sûrs. Cette longue série d'épreuves a mûri son discernement, elle ne croit plus qu'une société lentement décomposée se reconstruise par artifice ou par des utopies; elle n'ignore plus que les séditions populaires suivent de près les séditions morales ; elle n'aspire qu'à mettre en harmonie l'œuvre du temps et l'œuvre de l'homme et à marcher avec toutes ses forces vers un avenir digne du passé.
Cette France, Messieurs, comprit qu'elle avait perdu en M. le comte Mole un homme qui lui appartenait tout entier; elle le regretta, et ce regret demeurera son véritable éloge.
Le comte de Rességuier (Bernard-Marie-Jules) naquit à Toulouse le 28 janvier 1788; il était fils d'Emmanuel de Rességuier, marquis de Miremont, procureur général au parlement de Toulouse et d'Angélique-Louise de Chastenet de Puységur, arrière-petite-nièce du maréchal de Puységur et nièce du comte de Puységur, ministre de la guerre sous Louis XVI. Il était, du côté paternel, petit-neveu du bailli de Rességuier et fut reçu chevalier de Malte au berceau. Une courageuse protestation contre la suppression des parlements attira sur le procureur général de Toulouse les premières sévérités révolutionnaires. 11 n'échappa à l'échafaud sur lequel allaient monter cinquante-trois membres de ce même parlement, qu'en émigrant en Espagne où la marquise de Rességuier, menacée à son tour, ne tarda pas à le rejoindre. Leur fils, confié à sa grand'mère, madame la présidente de Rességuier, fut enfermé avec elle dans les prisons de la Terreur. 11 avait alors à peine cinq ans. Délivré par la mort de Robespierre, il eut pour maître un ami de sa.
famille fidèle au culte des lettres. A 16 ans, Jules de Rességuier entra à l'école militaire de Fontai- j nebleau, en sortit en 1806 et, à peine officier ; dans un régiment de cavalerie, fit les campagnes I d'Italie, d'Espagne et de Pologne. Sa santé, mise de i si bonne heure à de si rudes épreuves, en fut grave- . ment altérée et bientôt le força de quitter le service, f Il rentra au pays natal en 1811, épousa Christine- j Charlotte-Terentia de Mac Mahon et continua de i vivre en Languedoc au milieu des siens, se livrant aux premières inspirations de sa verve poétique. Il ne chercha pas d'abord d'autres applaudissements que ceux de ses compatriotes; ses premiers essais littéraires lui ouvrirent les portes de l'Académie des jeux floraux en 1816. Cependant Paris ne pouvait manquer de l'attirer ; Paris, dont il a dit lui-même : « cet insolent seigneur suzerain, ce grand accapareur de toute distinction », s'empara de lui et le fixa à partir de l'année 1822. Cette date était celle d'un grand mouvement littéraire ; Jules de Rességuier y trouva tout naturellement sa place marquée dans les premiers rangs. 11 fonda avec Alfred de Vigny, Victor , Hugo, Emile Deschamps, Charles Nodier*, la Muse française^ recueil périodique, fort en vogue à cette époque et qui prit une part active à la , lutte entre les classiques et les romantiques. Jules de Rességuier inclinait vers les romantiques, mais * sans partager aucune de leurs exagérations; il en était préservé par deux qualités qu'il possédait au j