‹ Études et souvenirsChapitre 20 sur 34 · Juillet · texte numérisé non relu

Juillet

Liprême degré: le bon goût et le bon sens. Lui-même tracé sa ligne et donné sa mesure dans les vers aivants, utiles à rappeler en tout temps :

Oui, je ne puis souffrir ces vers, fils de l'orgie ;

Mais je n'aime pas beaucoup mieux Ces vers, petits-enfants de la mythologie

Et qui, tout jeunes, semblent vieux.

En copiant un dieu du temple d'Olympie, Ou bien de Raphaël un tableau virginal, On ne reproduit plus, de copie en copie.

Un seul trait de Toriginal.

Que dans la vérité le poète demeure.

Qu'il marche au même but par un nouveau chemin ; Qu'il soit bien de son temps, de son jour, de son heure. Et moins d'hier que de demain.

Des deux écoles donc quelle est la différence? Ce sont d'aimables sœurs ; leur âge n'y fait rien. L'une est le souvenir et l'autre l'espérance, Leur intérêt commun est de s'entendre bien.

Qu'entre jeunes et vieux la guerre soit finie; Tout système devient très bon par le talent; Pour que le plus mauvais soit le plus excellent. Une chose suffit c'est un peu de génie.

La gloire est à Bouvine ainsi qu'à Marengo :

Immortalisez-vous par une ode superbe.

N'importe, après cela, qu'on se nomme Malherbe, Jean-Baptiste ou Victor Hugo.

Quoique l'imagination fût la qualité dominante dans Jules de Rességuier, son esprit n^en avait pas moins reçu une culture sérieuse, et tout en lui le

portait à offrir son concours au gouvernement de la Restauration. Il entra au Conseil d'État en 1823. Il écrivit, sans y attacher son nom, plusieurs articles qui furent remarqués dans les journaux royalistes, à l'époque où y écrivaient aussi MM. de Chateaubriand, de Castelbajac, de Peyronnet, de Marcellus, ses amis. Il apporta dans la lutte des partis la même modération que dans la guerre des lettres. M. de Villèle, originaire comme lui de Toulouse, l'appréciait à sa juste valeur. M. de Rességuier, beaucoup plus jeune que le président du Conseil, ne pouvait manquer d'être sensible à ces témoignages d'estime, mais ne laissa jamais ses sentiments de gratitude s'égarer jusqu'à l'illusion : « Que M. de Villèle y prenne garde, disait-il un jour, et qu'il n'entreprenne pas de conduire le char de l'État avec les bœufs de Mourville. » Mourville était le domaine de M. de Villèle en Languedoc et le mot était dit à l'époque où les amis les plus clairvoyants de la Restauration souhaitaient que le ministère Villèle, sans cesser d'être conservateur, accordât plus au mouvement de lesprit français et aux exigences de l'opinion publique. Néanmoins le stimulant essentiel des hautes carrières politiques, l'ambition, manquait absolument à Jules de Rességuier : sans cesser d'être assidu aux travaux du Conseil d'État, il garda toujours sa préférence pour la causerie intime et pour le culte de la poésie. En 1827, il publia un volume de pièces choisies sous ce titre : Tableaux poétiques, et le succès fut de nature à marquer définitivement sa vocation littéraire. Bientôt la révolution de 1830

achevait de le séparer de la politique et il refusa, sans hésiter, le serment que lui demandait le nouveau pouvoir. Ces loisirs profitèrent aux lettres et valurent aux divers recueils qui se fondèrent à cette époque un grand nombre de vers et de nouvelles en prose où le souffle poétique n'est pas moins sensible que dans ses vers. En 1836, il publia Almaria, roman ; en 1838, les Prismes poétiques. La vie brillante des salons de Paris, les amitiés enthousiastes et fidèles ne faisaient point oublier à Jules de Rességuier son cher Languedoc et la vie de famille à laquelle il consacrait, même à Paris, une part de prédilection. En 1840, il regagna Toulouse et Sauveterre, l'élégante habitation qu'il avait créée en regard des Pyrénées. Il promettait à ses amis qu'on le reverrait bientôt; mais le charme du Midi et la puissance des afifeclions qui le ressaisissaient étendirent d'année en année leur empire, et cette absence de quelques mois dura vingt-deux ans. A partir de 1840, ce fut donc à sa première famille littéraire, l'académie de Clémence Isaure, qu'il réserva les confidences d'un talent poétique qui, en mûrissant, n'avait rien perdu de sa jeunesse ni de sa fraîcheur. Le sol natal et le foyer domestique devinrent alors son inspiration habituelle, sa voix, toujours harmonieuse et noble, devint, non pas plus religieuse, elle l'avait toujours été, mais plus pieuse, dans toutes les douces acceptions de ce mot, et plus émue. On jugera facilement de cette phase de son talent par quelques vers empruntés aux productions de ses dernières années :

De mon père, en pleurant, je reçus Thérilage,

Le château séculaire entra dans mon partage.

Il appuyait là-haut, dans les flancs du rocher.

Son imprenable base au niveau du clocher.

Et de ses quatre tours, quand j'ai vu la dernière

S'incliner de vieillesse et tomber pierre à pierre.

J'ai choisi, pour bâtir ma nouvelle maison.

Ce coteau d'où l'on voit comme un double horizon.

L'architecte n'a pas interrogé son art

Pour élever ses murs légers ; c'est le hasard,

Le caprice, le goût, l'instinct, la fantaisie.

Tout y manque au dedans, hormis la poésie,

La voix y sait chanter, le cœur y sait gémir,

L'on y peut mieux rêver que l'on n'y peut dormir.

Isolée, à la foule elle semble interdite,

Car, bien qu'hospitalière, on sait qu'elle est petite.

Que nul indifférent n'a place en ce séjour

Et qu'il est tout rempli de prière et d'amour.

Près du même foyer et de la même coupe. Avec les mêmes vœux la famille s'y groupe.

Chacun se réunit là, pour se compléter.

Et d'un souffle pareil, tous ont l'air d'exister.

Ehî que peutK)n vouloir qu'ici Diea ne vous donne : Les rois n'ont pas au front de pîas riche couronne ; Dans leurs palais, ils ont l'éclat du diamant. Nous, libres dans notre air/les feàt dti firmament. A leur port9: rugit laxlâmeun |K>litiqae j , A la nôtre^ oi| u^entend, qu'un pauvre et son cantique. Us ont bien, comme nous, des serviteurs soumis. Maïs ils cSsent r'sujets/et nous disdhs: amis.

Dieu récompensait pat un rare bonheur domestique ses rares qualités privées et il fut accordé à Jules de Bességuier de célébrer le cinquantième anniver-

LE COMTE DE RESSË6UIER. 159

saire de son mariage. Celte fête étant avant tout une fête de famille, la poésie n'y pouvait manquer et Jules de Rességuier consacra cette touchante journée par des vers remplis tout à la fois de gaieté et de sensibilité.

Pour couronner ces cinquante ans bénis,

Si la mort vient ! elle a, dans ses rigueurs amères, D'ineffables douceurs, lorsqu'on laisse après soi Deux anges ravissants qui valent leurs grand'mères Et trois excellents fils qui valent.... mieux que moi.

, Il arriva au terme de sa carrière, sans connaître la

i décadence de Fesprit ni la défaillance du cœur. Une

I éloquence chrétienne, qui surprit ceux mêmes qui

étaient le plus accoutumés à l'aimer en l'admirant,

inspira ses derniers jours. Il reçut la mort avec une

énergique sérénité et trouva de nouveaux accents de

} tendresse pour bénir tous. les siens réunis autour de

1^ lui. Il s'éteignit dans sa soixante-quinzième année, le

7 septembre 1862. Jules de Rességuier n'entreprit

; aucune œuvre de longue haleine^ mais chacune de

)> ses pages eut son charme et sa portée. La poésie

semble avoir deux procédés absolument opposés : l'un

emprunte ses inspirations aux plus grandes scènes

du ciel ou de la terre, au risque de demeurer au-

, dessous de son entreprise ; l'autre ne cherche que des

l sujets circonscrits et sait en tirer des pensées supé-

I rieures au sujet lui-même ; ce second procédé fut celui

' de Jules de Rességuier. Il parla de toutes lès nobles

afifections du cœur, sans viser à la peinture des pas-

, sions désordonnées. Il s'attacha surtout à peindre la

vie telle que lui-même la connaissait el\a pY^\\a^v\^\V.i

c'est-à-dire la vie du monde, rentrelien des salon

les émotions du foyer domestique et ses modesl

compositions, toujours ingénieuses, emportent se

vent l'âme aux plus hautes régions ; on pourrait pei

être le caractériser d'un mot en le nommant

Millevoye aristocratique. Mais on ne le connaîtr

pas tout entier si, à côté de ses écrits, nous ne rap]

lions sa conversation. Comme il avait été, en poés

l'émule des plus distingués parmi ses contemporai:

il fut, pour les traits spontanés de repartie, de fi

raillerie ou de piquante observation, l'égal des maît

en ce genre. A ce titre, son nom pourrait se place

côté de celui de Rivarol ou du chevalier de Pan

Dans sa famille la vivacité d'esprit était héréditaî

Le bailli de Rességuier en avait été un modèle.

jeune chevaiier de Malte, prétentieux et desœu^

disait un jour devant lui qu'il s'ennuyait beauc<

dan£i nie où il arrivait à peine : « Quoi ! vous v

ennuyez yca^-même, répondit le bailli de Rei

guier, ahl c^est bien juste! » Ce trait pourrait (

attribué au neveu aussi bien qu'à l'oncle. Les sail

de Jules de Rességuier étaient vraiment origin;

et inattendues, mais elles s'arrêtaient toujours là

aurait commencé la malignité. Son esprit n'éloi,

jamais ceux qu'avait attirés son cœur; son comme

intime avait un agrément et une sûreté qui rappelai

le dix-septième siècle. Il fut et demeurera comme

type accompli de l'alliance des meilleures traditi

de l'ancienne société et des plus brillantes qualité

la société nouvelle.

Une récompense officielle venant d'être accordée à es travaux agricoles, j'en laisse le juste orgueil au Opérateur qui m'aida à l'obtenir; mais je crois y >uvcr le droit de parler de mon entreprise aved us de confiance que je ne l'aurais fait avant d'avoir bi un contrôle authentique. Tant que j^ai été mon Jljuge et mon seul témoin, j'aurais craint d^ètre cusé de complaisante illusion. Aujourd'hui, non ilement mon travail, mais son résultat, non âeutient mes dépenses, mais aussi mes recettes, ont î Tobjet d'un examen minutieux de la part d'un ry. Ce jury se composait d'hommes à la fois compéits et désintéressés, dont Tunique mission était de ononcer avec impartialité entre une vingtaine de ncurrents qui leur étaient également étrangers. Je de donc à la tentation de dire à mes amis : Je ne me is pas trompé et je ne vous trompe pas ; la voie que ti suivie est bonne et sûre ; vous pouvez vous y en- Lger à votre toar et profiter de Texpériônce faite à es risques et périls. Plus j'ai vécu de la vie agricole, os j'en ai goûté le-charme et le bienfait, i'èç^^w^^

ttade» et Soareain, W

donc à cette heure-ci beaucoup plus que le plaisir de raconter, j'éprouve le désir de persuader. Je voudrais avoir mieux que des lecteurs, je voudrais avoir des imitateurs, et, si je parvenais à susciter quelque bon agriculteur de plus, je croirais avoir rendu à mon pays un noble et utile service.

Mon ambition hautement avouée, voici comment je me flatte de la justifier et de la satisfaire; je me propose d'établir ici les trois points suivants :

1° Je n'ai pas débuté dans des conditions favorables, et tout ce que j'ai fait, chacun peut le faire ;

2* Tous mes déboursés m'ont été promptement rendus par le terrain auquel je les avais confiés, et j'ai fait une afi'aire supérieure à la plupart des placements industriels ;

3"* En paraissant se désintéresser des grandes luttes politiques ou sociales, Tagriculture place cependant ceux qui s'en occupent au premier rang des serviteurs et même des restaurateurs d'une société ébranlée. Peut-être ne m'a-t-il fallu rien moins que cette dernière considération pour me déterminer à parler ce que quelques-uns nommeront une langue morte, à l'heure où tant d'événements, tant de périls, tant de turpitudes sollicitent ce qu'il pourrait y avoir de plus vivant dans la parole humaine.

Personne ne fut jamais moins que moi préparé à la ^ vie agricole, aucune étude préalable ne m'y avait t conduit; mon enfance, sous la Restauration, s'était *

rcée de rêves politiques; la révolution de Juillet avait fermé la carrière avant que j'y eusse mis le îd, et je cherchai dans les voyages multipliés et Dtains l'occupation qui m'avait fui sous une autre me. Quelques études historiques m'ouvrirent, en 46, la Chambre des députés. Dès lors, l'agitation élémentaire, comme on dit aujourd'hui, s'empara moi jusqu'au coup d'ttat de 1851, et ce fut dans fort du mont Valérien, où j'avais été jeté avec

certain nombre de mes collègues de l'Assemblée islative, que je pris mes résolutions de vie chamre. De tout temps la campagne m'avait plu, mais tait uniquement pour le charme de ses paysages, ir la facilité d'y poursuivre, un livre à la main,

pensées qui lui sont étrangères. Ce ne fut donc en face d'une nouvelle révolution et pour occuper soudains loisirs, que je songeai, pour la première

à devenir cultivateur.

.a terre sur laquelle j'allais m'cxercer était-elle ns novice que moi? nullement. Je n'y rencontrais plus de préparation que je n'en apportais. Mon père t revenu de l'émigration dépouillé des trois quarts a fortune et s'était mis à vivre dans la commune îourg-d'Iré, où se trouvait réuni le reste de son imoine. Plus tard, un héritage collatéral avait [nenté son aisance, mais ses habitudes étaient îs : il ne replia point la modeste tente qui l'avait lé et sous laquelle ses enfants avaient grandi. Il DHçait souvent le dessein de créer un établissement

considérable sur une propriété voisine qui lui t échue en partage, mais ce dessein ne s^'enfecwVaW.

i64 ÉTUDES ET SOUVENIRS.

jamais ; et lorsque sa mort, coïncidant avec ma rel politique, me mit en demeure de fixer mon c mes affections remportèrent sur mes intérêts, e lieu de me transplanter à mon tour là où j'eusse ti les avantages d'une plus grande propriété, je dem inébranlablement attaché au petit horizon que regard avait toujours caressé, à l'étroite habil qu'embellissaient mes souvenirs de jeunesse, champs morcelés qui semblaient m'interdire entreprise un peu étendue, mais au milieu des je n'avais jamais connu que des visages amis.

L'inconvénient et presque le ridicule d'entre le public de ces détails personnels ne m'écha] point, mais je n'ai pas su découvrir le moyen d'i cetécueil,ces détails, comme on va le voir, étant rents à mon sujet et indispensables pour la dér tration de ma première thèse, h savoir, que touslei res d'obstacles qui peuvent éprouver, au début, 1 et la patience de l'agriculteur m'avaient été rési

Ces détails mêmes sont prescrits par le fond du prix de ferme. Voici dans quels termes M. 1 nislre de lagriculture trace au préfet de chaqi partement les conditions du concours : « Les i qui m'ont dicté l'institution de cette prime indi assez quelle est la nature des services et le gei mérite qu'il s'agit de récompenser. Les prini culture s'adressent aux exploitations les mieux gées et qui auront réalisé les améliorations le utiles : c'est assez dire qu'il ne s'agit point ici d vations hasardeuses et de tentatives incertaine! i 'expérience n'aurait point encore constaté le s

DIX ANS D'AGRICULTURE. i6o

« La lice n'est sérieusement et réellement ouverte [ju'aux propriétaires ou fermiers de domaines soumis ï une culture sagement dirigée, en rapport parfait avec les circonstances locales où elle se trouve placée, bien réglée dans ses dépenses et productive dans ses résultats. Le jury, en un mot, n'a point à décerner une prime d'encouragement, mais à récompenser des résultats acquis, d'une authenticité incontestable, et dont l'exemple puisse être sûrement invoqué pour démontrercommentl'économie dans les dépenses, l'ordre dans le travail, le perfectionnement raisonné des méthodes culturales, et enfin une juste subordination de la culture aux circonstances qui la dominent, créent la prospérité présente et assurent l'avenir des exploitations rurales.

« Les agriculteurs qui voudront concourir pour la prime d'honneur devront adresser à la préfecture, avant le 1" mars de chaque année, une demande spéciale, conforme à l'instruction qui suit la présente circulaire.

« Il importe, en effet, que la tâche du jury, déjà difficile par elle-même, se simplifie autant que possible et s'accomplisse en même temps dans les conditions les plus parfaites d'exactitude et de précision ; c'est pour atteindre ce résultat qu'il m'a paru nécessaire d'imposer aux concurrents l'obligation de retracer succinctement, dans un mémoire qui tiendra lieu de déclaration, la description de leur domaine et l'historique de leur culture et un aperçu des progrès qu'ils ont réalisés dans la direction de leur faire-valoir. Initiés par la lecture de ce travail à. la co\w\^\^'s>^\v^^

des exploitations qu'ils auront à visiter, les membres du jury éviteront les tâtonnements inséparables d'un ^ premier coup d'oeil et pourront déterminer à Tavance j' les points auxquels leur examen devra plus particu- ' lièremcnt s'attacher. La notion exacte de l'ensemble, qu'ils auront préalablement puisée dans une lecture attentive, leur permettra de pénétrer plus avant dans î? les détails et d'asseoir ainsi leur jugement sur des j; bases plus solides et plus étendues. » V

Dans le document exigé sur le domaine du Bourg- '' d'Iré, les difficultés vaincues ne pouvaient être omises, et les voici en résumé telles que le jury les a constatées en 1862 :

Mon père avait consacré les vingt dernières années de son existence à l'étude du progrès agricole, mais ce n'était point au Bourg-d'lré qu'il en faisait Tapplication : c'était à quatre lieues de là qu'il avait transporté toutes ses opérations, et il les dirigeait à distance. En 1845, il avait placé là un taureau durham et deux vaches de cette race alors à peine connue de nom en Anjou. En 1848, il avait mis à la tête de ce faire-valoir un jeune homme, Baptiste Lemanceau, élève de la ferme-école de la Mayenne; et je me reprocherais de ne pas associer ici son nom au mien, comme je l'ai fait dans le mémoire placé sous les yeux du jury. Sans son intelligence, son activité, un rare dévouement à tous ses devoirs, j'aurais certainement reculé devant l'entreprise. Cependant, en 1850, ce collaborateur n'avait pas encore vingt-deux ans, et tout le monde conviendra qu'il est aisé de réunir sur une seule tête la somme d'expérience qui se partageait entre nousdeux.

rek La part de la direction ainsi faite, voici maintenant u; la description du terrain. L'Anjou est formé de collines ctj' peu élevées; les vallées sont généralement étroites et J peu profondes. Une portion de la province s'appelle ^ le Bocage, non qu'on y voie de vastes forêts, mais les if champs, les prairies sont entourés d'une haie vive ijt qui s'appuie sur des arbres plantés irrégulièrement et j5^ fort rapprochés *. La terre que j'avais à transformer était morcelée en très petites parcelles ; un cours d'eau la traversait; des chemins, impraticables pendant six I ou huit mois de l'année, desservaient très désavanta- 1 geusement deux fermes coupées d'une foule d'enclaves I et qui ne communiquaient avec le bourg, dont elles i> semblent si rapprochées aujourd'hui, que par des détours longs et fort incommodes. L'état précis du terrain, tel qu'il existait alors, a été relevé sur le cadastre, et ce plan est joint au mémoire remis au jury. Le domaine et la réserve du château renferment aujourd'hui un espace qui se décomposait, il y a dix ans, en deux cent six parcelles. 11 me fallut acquérir un premier hameau situé à deux cents pas de l'habitation même, puis un second qui fermait toute issue vers le bourg, des jardins attenant à ces hameaux, une closerie et une soixantaine de morceaux détachés. Une fois acquéreur de ce qui me manquait et maître de mes mouvements, je supprimai la multitude de petits chemins creux qui sillonnaient le terrain situé entre Thabitation et la rivière; ensuite tout fut disposé pour

1. Voir, pour plus ample description, le cinquième chapitre des Mémoires de madame la marquise de la Rochejaquelein^ x^^s^ ^^x M. de Barante.

mettre en prairie les terres qui descendaient versTeau, réservant les parties supérieures pour le bois taillis et le labour. Ce bouleversement radical sur une étendue de soixante hectares présente d'abord l'idée d'une première mise de fonds déraisonnable. Les procédés suivis et les moyens employés pour atténuer ou pour | compenser la dépense me disculperont. D'abord, furent é curés avec soin tous les fossés ; furent utilisées toutes I les terres de jardins, toutes les feuilles amassées et consommées de vieille date dans les carrefours, terrains vagues et lieux bas. On en forma des provisions L considérables de terreau ou engrais qui venaient ferti- 1 liser la nouvelle création au fur et à mesure qu'elle É sortait de son chaos. Les haies étaient chargées d'arbres soit de haute futaie, soit d'émonde ; je réservai seulement, de distance en distance, les arbres qui pouvaient servir à l'ornement du parc sans nuire à l'aménagement de la prairie, et le reste fut réduit soit en bois de charpente, soit en bois de chauffage. Le bois de charpente entra pour une majeure partie dans la 1 reconstruction du château ; le bois de chauffage, vendu . hiver par hiver, offrit une ressource importante. '

Cela posé, une compensation doit se recommander à mes confrères : c'est le plaisir et le bénéfice d'une * charité bien faite. Il est peu de budgets qui ne comptent l'aumône dans leurs colonnes. Les travaux de terrassement s'éxécutant en hiver sont par excellence ceux qui soulagent ou même font disparaître la pauvreté. Tout habitant delà campagne y devient apte en quelques heures d'exercice. J'aurais certainement économisé du temps et de l'argent, si j'avais confié ma

besogae à des ouvriers à la tâche; ce fut cependant ce dont je me gardai, et je m'en suis félicité. Je refusai d'abord d'appeler pour les terrassements des ouvriers étrangers au pays, sauf de rares exceptions ; et j'achevai mon entreprise avec des ouvriers à la journée, appelant sans distinction les vieux et les jeunes, les vigoureux et les infirmes, annonçant que le chantier était ouvert à quiconque, dans la commune ou dans quelques-unes des communes voisines, souffrait d'un chômage ou n'avait aucun état. Un ancien soldat amputé d'une jambe s'y employa sans interruption, et une portion notable de nivellement a été menée à fin par un ouvrier cordonnier sans ouvrage. Cette petite armée de journaliers de tout âge et de toute allure s'élevait souvent jusqu'au nombre de trente; elle ne descendait jamais au-dessous de quinze. J'appelai d'abord, pour les conduire, un employé des agents voyers de Segré ; au bout de peu de temps, l'intelligence de quelques-uns des journaliers de la commune rendit sa présence inutile. En trois années, la transformation du terrain était complète. En même temps, à ma grande satisfaction, le bourg lui-même changeait d'aspect. Les pauvres masures rasées étaient basses, humides, insalubres : des maisons à chaux et à sable, bien aérées, bien accessibles au soleil, les remplacèrent. Lesprix d'achat, le salaire de ces trois années, les profits accessoires, avaient ou créé ou complété de petites fortunes. La santé et l'aisance avaient pris un même mouvement ascendant, et, si d'une main j'avais eu à payer des journées bien employées, de l'autre je n'avais plus a exAteXe^îvc Ôl^'s»

fainéantises volontaires ou forcées, des détresses ma* ladives. Quand on est sollicité pour accorder un ouvrage utile, on ne Test plus pour payer de petits loyers, des mémoires chez le boulanger, chez le boucher qui ne profitent à personne et qui ne suffisent^pas pour tirer de peine ceux à qui on accorde ces dons gratuits.

On peut voir déjà combien j'ai été redevable à la bonne grâce de mes voisins, puisque aucun, riche ou pauvre, n'a refusé de me vendre ce que j'avais besoin d'acheter et qu'aucun n'a voulu abuser de ce besoin même. Un dernier acte de cette bonne grâce doit encore être signalé ici : une petite ferme avait été donnée autrefois par ma famille à la commune du Bourg-d'Iré pour augmenter ses ressources. L'administration touchait de longue date ce revenu, sans l'augmenter par des améliorations ou des constructions, et ces terres étaient graduellement devenues les plus maigres de la commune. Le conseil municipal m'offrit spontanément de les reprendre moyennant un légitime dédommagement; j'acceptai l'offre avec empressement, en joignant ce motif de vive reconnaissance à tous les autres. Aussitôt après, les bâtiment^ délabrés et croulants disparurent, et cette propriété fut adjointe aux terres du domaine.

La suppression de tant de fossés, de tant de chemins creux, qui présentaient Taspect de profonds ruisseaux, durant tous les hivers, m'avait rendu le drainage plus précieux et plus indispensable qu'à personne; il marcha concurremment avec les opérations de terrassement et de nivellement. Ce drainage fut exécuté sur uûplan qui comprend une étendue de huit mille cinq

cent vingt-trois mètres, soit dans la prairie, soit dans les terres labourables. Il a été exécuté tantôt au moyen de tuyaux, tantôt à Faide de pierres provenant des nombreuses démolitions qui jonchaient le sol. L'évaluation précise du drainage en pierres ne saurait être relevée en chiffres rigoureusement exacts; je puis néanmoins affirmer que le déboursé est moindre et la solidité plus grande que dans le drainage à l'aide de tuyaux. 11 est vrai que les circonstances étaient favorables, puisque les matériaux se tt'ouvaient sur place, que dans la plupart des cas le cours des anciens fossés s'utilisait, et qu'il eût coûté plus cher ou d'employer autrement ou de transporter au loin ces pierres amoncelées.

L'assainissement des terres ayant été immédiat, j'aurais voulu couronner ce travail par un système aussi complet d'irrigation. Malheureusement la configuration du sol s'y refusait absolument. La prairie, qui commence au bord d'une petite rivière, va en s'élevant toujours jusqu'au sommet d'un plateau où je n'eus pas le bonheur de rencontrer de source jaillissante. Il me fallut donc recourir à une irrigation artificielle; elle se fait par prise et reprise d'eau dans des réservoirs creusés à cet eflTet, vers lesquels se dirigent à longue distance les eaux qui s'écoulent du fossé des chemins, et qui se répandent ensuite sur la prairie par des rigoles. Pour Fentretien de ces réservoirs, les métayers sont astreints au nivellement et au curage issidu de leurs fossés; de Fécoulement de toute eau stagnante résulte au loin Fassainissement de toutes les terres.

Pendant que le chantier était en pleine activité, 1* ferme s'élevait sur la hauteur à proximité du château, sans que ce voisinage pût nuire ni à Tun nia Tautre. C'était en même temps le point de jonction entre les terres en culture et la prairie. La maison de ferme, ' habitation de M. Lemanceau, fut placée au centre des? bâtiments d'exploitation. Rien ne fut refusé à Tarn- j pleur des dimensions, et je conseillerai toujours de ne) rien ménager du côté de l'espace lorsqu'on eolreprend une construction rurale. Les besoins que chaque jour révèle sont innombrables. D'année en année, on se reproche un oubli, on se repent d'unei distribution trop parcimonieuse, et il n'y a pas de comparaison, pour la dépense, entre un plan largement conçu une fois pour toutes et des adjonctions tardives successivement ordonnées. Il en est toul^ autrement du luxe ou d'une élégance qui viserait à l'art architectural. La régularité des bâtiments facilite le bon ordre des travaux ; un bon goût simple invite à la propreté ; le luxe n'est que le signe du gaspillage et le dénonciateur du mauvais emploi de l'argent. J'ai adopté, il est vrai, les toits à la façon suisse, non pas parce qu'ils ont un aspect plus pittoresque, mais seulement parce que, éloignant du mur la chute des eaux pluviales, ils préservent les bâtiments de l'huraidité et des ravages du salpêtre.

La maison d'habitation est située entre deux ailes à égale distance, longues de cinquante mètreschacune et hautes de six mètres en maçonnerie. L'aile droite contient la boulangerie, le pressoir, le cellier, les écuries, les porcs, les moutons, et, dans toute sa Ion-

gueur, le grenier des céréales. L'aile gauche est uniquement consacrée à l'espèce bovine, et elle a été aménagée pour contenir soixante têtes de bétail, quoique ce nombre excédât d'un grand tiers la proportion considérée comme la plus élevée dans le pays. Le grenier de l'aile gauche est destiné à recevoir quatre-vingt mille kilos de foin. Un corridor d'un mètre quarantecinq centimètres de large, pavé en briques sur champ, traverse l'étable dans toute sa longueur. Ce corridor est bordé, à droite et à gauche, par la crèche des animaux, ce qui permet de les inspecter sans aucun inconvénient pour la propreté. Sous ce corps de bâtiment, comme sous la maison d'habitation, sous la fosse à fumier et sous les autres servitudes, ont été pratiqués des canaux qui font aboutir sur la prairie les eaux grasses et fertilisantes.

Cependant il restait encore un bâtiment à élever; c'était un hangar pour les charrettes, charrues, instruments aratoires et machine à battre. Cette construction s'éleva naturellement entre l'aire et les paliers : par la même occasion, on fit droit à un besoin qu'avait révélé l'expérience. Les fermiers des environs avaient pris rapidement l'habitude de venir visiter les travaux du domaine, d'en constater les résultats, d'abord avec simple curiosité ou méfiance, bientôt avec un intérêt sérieux et l'intention de s'approprier ce qu'ils jugeaient à leur portée. Ces visites étaient estimées à haut prix, et, loin d'être considérées comme importunes ou comme une perte de temps, elles constituaientma meilleure récompense, en me prouvant que la contrée tout e\iV\^^^ ^^ \scc-

derait pas à entrer dans le même mouvement. L'élabl ne fut donc jamais fermée à personne; lespalefreaiei mirent une infatigable complaisance à répondre il toutes les questions, à expliquer et à commuaiqueri tous leurs procédés ; enfin un taureau durham pur fui I toujours, pour la propagation de Tespèce, tenu à Ul disposition des métayers, quels qu'ils fussent. 11 ré suite de ce régime hospitalier, pratiqué sans inier* ruplion, que les animaux, souvent visités, palpés, forcés de se lever, souffrent lorsqu'on les destine à un engraissement spécial. Pour concilier deux intérèls qui ne devaient être sacrifiés ni Tun ni l'autre, une petite étable, pouvant se fermer à clef, fut construite dans le bâtiment de hangar; les animaux destinés à pi us de soins ou préparés pour les concours de boucherie y furent logés. On ne refuse pas de faire connaître leur régime, qui n'a rien de mystérieux ni d'exceptionnel, mais du moins les visites sont réglées de façon à n'être ni trop fréquentes ni absolument superflues.

La dépense totale de la ferme et de ses dépendances, en dehors des matériaux fournis par la terre ellemême, c est-à-dire en dehors de la pierre et du bois, appupximativemcnt évalués à six mille francs, s'élève à seize mille six cents francs; les pièces justificatives ont été présentées au jury, ainsi que tous les registres de la comptabilité dans ses plus minutieux détails.

Voici donc, en résumé, ma base d'opérations : tout à bâtir par le pied ; quelques terres de bonne qualité, perdues dans un ensemble de terres sans direction

commune, sans culture ancienne ou savante; des prairies improvisées sur une pente assez raide, point d'eaux vives à distribuer en irrigations, point de débouchés commerciaux, aucune grande ville à proximité, nul chemin de fer. Ainsi, pour être condamné aux dépenses premières qui m'ont été imposées, il faudrait participer aussi aux mêmes difficultés d'origine, c'est-à-dire affectionner le sol avant de le posséder et prendre une initiative complète sur tous les points et dans toutes les acceptions du mot. Quiconque aura une de ces difficultés de moins aura, dans la même mesure, une évidente supériorité sur moi et de plus une notable chance de réussite.

Maintenant je dois expliquer quels ont été, malgré cette série d'obstacles, mes bénéfices et leur source principale.

Il serait singulier et bien malheureux que l'art qui nourrit les hommes ne pût faire un pas sans devenir l'occasion habituelle et presque inévitable de leur ruine. Il doit donc exister dans la mauvaise réputation financière des agriculteurs un injuste malentendu, et il importe de le discuter.

L'école de l'agriculture est comme toutes les écoles (le ce monde, elle peut faire de mauvais écoliers ; elle est responsable de ses enseignements, maiselle nepeut pas demeurer indéfiniment solidaire de l'imprudence ou de l'inaptitude de ses disciples. C'est l'imprudence ou l'inaptitude en effet qui, s\ Vo\i ^ ^^-

gardait attentivement, se découvrirait au fond de toutes les mésaventures objectées du premier coup à la propagande agricole, et Ton s'apercevrait que les mêmes fautes commises dans toute autre carrière auraient abouti aux mêmes déconvenues. On disait un jour devant le chevalier de Boufflers, en parlant de je ne sais lequel de ses contemporains : « il court après l'esprit ». « Je parie pour Fesprit, » répondit M. de Boufflers. Souvent cette gageure peut se renouveler, et lorsqu'on entend dire de quelqu'un : Il court après son argent, on peut répliquer aussi : Je parie pour l'argent. Car rien, sauf le temps, ne court plus vite et n'est plus difficile à rattraper.

Au début de toute entreprise, au début d'une exploitation rurale aussi bien qu'au début d'une compagnie de chemin de fer, de canaux ou de quelque opération financière que ce soit, l'essentiel est donc de calculer juste la proportion entre les premières mises de fonds et les chances de recouvrement. Si la ferme veut singer le château, si l'on veut mener de front l'existence de Paris et celle de la campagne, si le commandement est irréfléchi et capricieux, si l'obéissance n'est point guidée ou point surveillée, la ruine est la conséquence du désordre et non le fruit nécessaire de la carrière que l'on a choisie. Cela est vrai en agriculture comme ailleurs, mais pas plus qu'ailleurs.

Pour mon compte, m'étant assuré que les qualités quime manquaient ne manquaient pointa mon auxiliaire, je m'appliquai surtout à ménager la première émission de mon capital. Un taureau et deux vaches

durham se trouvant dans mon héritage, je me contentai de ce point de départ et me résignai à grossir mon troupeau, non en achetant précipitamment à des prix de fantaisie des animaux cherchés au loin, mais en accumulant paisiblement d'année en année les produits nés dans Fétable. De cette façon, quelques ventes avantageuses furent refusées et la réalisation de quelques bénéfices immédiats fut ajournée ; mais en cinq ou six ans, sans avoir compromis un écu, je me trouvai en position d'affronter les concours, et soit par vente, soit par échange, Tétable du Bourg-d'Iré était devenue dans le Berd-Book français rémule des étables les mieux notées. Au Bourg-d'lré, comme dans plusieurs domaines qui ont obtenu le prix de ferme dans d'autres départements, la production du bétail et des céréales forme, sans aucune industrie annexée, le pivot de toute l'exploitation, et c'est la race durham qui est le type normal du bétail. Chez certains propriétaires, une distillerie, une raffinerie, la sylviculture s'ajoutent quelquefois très utilement à l'agriculture. Dans l'Ouest, cette abondance de richesses est encore rare et, en tout cas, n'est point à mon usage. Quant à la race durham elle-même, est-ce par engouement ou seulement pour l'élégance de ses formes qu'on lui accorde aujourd'hui la préférence ? Je ne le pense pas, et voici mes motifs. La plupart de nos races bovines et nos races de l'Ouest en particulier, la Bretagne exceptée, ont le même genre de conformation : les jambes et les cornes longues, la poitrine étroite, les côtes terminées en pointe j la peau dure. La race durhaia îiL\^ç.Wi-

Études et Souvenin, V^

formation absolument opposée : les jambes et les cornes très courtes, la poitrine très large, la peau souple, les côtes non en style ogival, mais en forme presque cylindrique. Son aptitude à Tengraissement provient donc uniquement de ces conditions constitutives; elle n'est ni factice ni passagère et ne s'emprunte ni à une éducation spéciale ni à une nourriture délicate. Cette aptitude à Tengraissement appartient à la race, se transporte et se transmet avec elle et modifie par le croisement toutes les races auxquelles elle s'unit. Ces qualités sont tellement inhérentes à la conformation, qu'elles se retrouvent au même degré dans le mouton et dans le porc anglais, tailléssurlemême modèle. Le mouton south-down, le porc new-leicester^ courts et carrés dans leur espèce comme le bœuf durham dans la sienne, présentent exactement les mêmes phénomènes de précocité et de rapidité dans l'engraissement. Ces races aussi ont la même facilité à s'assimiler en l'améliorant toute race française, et leur estomac large et profond accepte sans aucune répugnance des foins grossiers, des tubercules malades que j'ai vu rejeter par des porcs du Craonnais, par des vaches bretonnes ou des bœufs manceaux.

Les faits étant ainsi posés, il y avait intérêt évident à augmenter les qualités de boucherie des races françaises et toute probabilité d'y réussir. Prenons par exemple le bœuf de race mancelle, qui était principalement en usage dans le Maine et l'Anjou avant l'apparition de la race durham. Il ne faut rien moins que six années pour conduire un bœuf nianceau à

DIX ANS D'AGRICULTURE. i79

son entier développement, quatre années pour sa croissance, deux années pour son engraissement. Trois années suffisent au bœuf durham. En deux ans, sa croissance est complète; en un an, il a conquis tout son embonpoint. Conséquemment, le même espace de temps et la môme quantité de fourrage étant donnés, le propriétaire du bœuf durham produit deux animaux où le propriétaire du bœuf manceau n'en produit qu'un; encore le premier produit-il deux animaux supérieurs, tandis que le second n'arrive jamais qu'à produire un animal inférieur. Ainsi, l'un réalise un bénéfice double à tous les titres, tandis que l'autre ne réalise qu'à grand'peine un bénéfice simple. A un point de vue plus élevé, l'avantage est corrélatif : l'alimentation nationale progresse dans la même proportion que la fortune du propriétaire et du fermier, et la viande, dont la quantité se double, entre enfin dans le repas de ceux à qui elle est le plus nécessaire, c'est-à-dire dans le repas des classes laborieuses. Voilà l'un des principaux avantages de la naturalisation des durham en France, et cet avantage suffirait pour la justifier. Mais il n'est pas le seul : en même temps que se double la viande, se double le pain, et voici comment.

Propriétaire et fermier ne peuvent s'appliquer à l'élevage des animaux de boucherie sans s'appliquer au même degré à la multiplication des céréales. L'animal de boucherie exige une abondante nourriture d'hiver; cette nourriture se compose du chou, de la betterave, de la pomme de terre, des carottes, et de ce qu'on nomme en un mot les plantes sarclée-s. Ck.^

plantes impliquent forcément Tameublissement et le nettoyage de la terre ; rameublissement et le nettoyage de la terre sont les meilleures conditions pour la récolte des céréales. Ce n'est pas tout. L'abondance du blé produit l'abondance de la paille, la paille fait la litière, la litière fait le fumier, le fumier fait l'engrais, l'engrais répare les déperditions du sol et lui rend ses qualités fertilisantes à mesure qu'elles s'épuisent : en sorte que toutes ces améliorations se tiennent, s'enchaînent, se commandent et s'engendrent mutuellement. Sans faire à l'habitant de la campagne un cours scientifique et séparé sur chacune des améliorations que comporterait son terroir, vous les lui inculquez et les lui imposez toutes à la fois ; vous le mettez non seulement à la meilleure école théorique, mais vous lui donnez le maître praticien par excellence, l'intérêt personnel, qui ne peut plus, une fois entré dans la bonne voie, s'arrêter à mi-chemin. Vous lui apprenez du même coup à tirer parti de la terre et à tirer parti de lui-même. Avec le durham, grand profit par les animaux de boucherie ; avec les animaux de boucherie, point de chômage dans le travail, point d'inactivité dans l'homme, plus de terres sans culture, plus de morte saison. Le paysan, tel que je l'ai connu, avait un profond respect pour le sol en jachère ; il était profondément convaincu qu'on ne pouvait donner au sol qu'une culture alternative, et il se condamnait à ne tirer parti chaque année que des deux tiers ou quelquefois même de la moitié du terrain qui lui était confié. 11 faut que la terre se repose, disait-il imper-

turbablement, et il refusait de s'apercevoit que cette terre, qu'il appelait au repos, se mettait à produire d'elle-même non plus un simple tubercule ou un mince tuyau de paille surmonté d'un épi léger, mais d'épais ajoncs et même un arbrisseau tel que le genêt qui, dans la Vendée, l'Anjou et le Poitou, s'élève communément à cinq ou six pieds de hauteur. Car l'oisiveté est tellement contre nature, que partout où elle règne, elle nuit. Les champs, pas plus que l'homme, ne sont faits pour elle. Dans l'homme, elle produit les pensées stériles; dans la terre, les plantes sauvages ou malsaines. Rien n'est plus agité qu'un homme oisif, et la terre livrée à elle-même se couvre d'une végétation désordonnée, plus fatigante à enfanter que des moissons bienfaisantes. La culture activée, perfectionnée, a donc amené deux découvertes : d'abord c'est que dans l'ancien système, c'est le laboureur qui se repose et non le sol ; ensuite, c'est qu'en variant sa culture on peut impunément la rendre continue. Chaque culture appelle le suc qui lui est propre. Un bon assolement est le véritable repos de la terre, parce qu'il ménage les efforts, parce qu'il ne met que successivement en jeu les forces productives et, par l'administration régulière d'un engrais bien approprié, les répare au fur et à mesure qu'il les emploie. Tout n'était pas erreur dans le vieux préjugé de l'ancien paysan. La terre, telle qu'il la gouvernait autrefois, c'est-à-dire en jetant la même semence toujours dans le même sol, sans amendement et sans engrais, finissait par s'appauvrir. Ce n'était pas la terre qui refusait la richesse au laboureur, mais

c'était le ♦laboureur qui ne s'employait pas assez activcmenl ou assez habilemeut à Texploitation de la richesse naturelle. L'appauvrissement venait de sa méthode, et c'est ce qu'il fallait lui apprendre. Le cerveau humain s'épuiserait au même régime, une intelligence que rien ne fortifie ni ne renouvelle finit aussi par succomber; retrempée au contraire et vivifiée dans une juste mesure, sa puissance est illimitée.

Ces assertions, je ne les puise pas seulement dans l'expérience de mon administration personnelle, je les emprunte également à l'expérience de toutes les cultures que j'ai sous les yeux. Les terres de l'Ouest s'administrent d'après deux modes principaux : les fermes à moitié et les fermes à prix fixe. La ferme à moitié ou métayage associe complètement le propriétaire et le métayer; ils dirigent à frais communs toutes les opérations et partagent tous les produits, qu'ils revendent ensuite à leur guise, chacun de leur côté. Rien n'est plus paternel que ce mode d'administration, puisque le propriétaire et le fermier traversent ensemble les bonnes et les mauvaises fortunes et n'ont point l'évaluation préalable de la terre à débattre, avant de fixer un prix de fermage irrévocablement convenu pour un bail de neuf ans. Seulement ce mode exige deux conditions indispensables: une grande probité dans la population et la présence continuelle du propriétaire ou de son représentante portée du métayer. Le fermage à prix débattu et fixé d'avance par un bail s'emploie par les propriétaires (fui redoutent les sov\m à'uive ^^%\\^\\. ç^w détail et

préfèrent une moyenne de revenus déterminés aux chances d'un revenu supérieur mais variable, selon la hausse ou la baisse dans la vente du bétail et du blé. J'ai pu juger des deux méthodes, parce que je les| pratique toutes deux, exploitant à moitié les fermes situées dans la commune du Bourg-d'lré, exploitant par fermage fixe les fermes situées à plus longue distance. Aux unes comme aux autres je m'efforce d'imprimer la même direction, et toutes ont répondu par une marche rapidement ascendante. Il y a douze ou quinze ans, pas une ferme dans le pays ne rapportait au delà de trente à quarante francs l'hectare; peu de terres aujourd'hui sont affermées au-dessous de soixante francs; plusieurs se disputent au prix de quatre-vingts francs l'hectare. Les mêmes fermes à moitié dans le Bourg-d'lré, c'est-à-dire sous l'impulsion directe des principes émis plus haut, rapportent cent francs l'hectare. Quant au domaine du Bourgd'lré proprement dit, son revenu est un minimum de cent dix-sept à cent vingt francs l'hectare *.

Posant enprincipeque l'élevage intelligent des animaux de boucherie implique et résume une amélioration générale de toute la culture, je dois répondre aux objections qui se sont élevées contre la race durham prise comme régénératrice de nos races françaises.

Les animaux durham qui se présentent aux concours de boucherie sont, dit-on, le produit monstrueux d'un engraissement acheté au prix d'efforts

1. Voir te Moniteur du lundi 8 septembre 1862. — Voir aussi, dans le Journal d'agriculture pratique, n" du 20 octobre 1862, l'article de M. Bonnomère sur la prime d'honneur, Maine-et-Loire.

exceptionnels; de tels soins et de tels résultats m pourraient se généraliser. Ce succès, en outre, trom* perait Tattente du petit agriculteur; en parvenant i doubler son commerce du côté de la "viande, il détruirait dans ses bestiaux toute aptitude au travail, il ne se procurerait un gain qu'au détriment d'un autre, en perdant la faculté d'employer ses bœufs en attelage et d'exécuter gratuitement ses labours avec l'animal qu'il doit plus tard présenter à l'abattoir.

L'objection est très fondée en ce qui concerne les concours ; assurément, les spécimens qui paraissent aux grands jours de Poissy ne sont point destinés à servir de type à tous ceux qui cultivent la moyenDC ou la petite propriété. Les concours ont un but toul différent, et ils n'en rendent pas moins un service de premier ordre. On ne peut disconvenir que la raca française, dans la plupart de nos provinces, ne soit susceptible de grande amélioration au point de vue de Tengraissement. On ne peut disconvenir qu'avant de préconiser en France la race régénératrice, il importe de la mettre à l'essai et de la juger, si faire se peut, en poussant jusqu'à ses extrêmes limites Tépreuve et par conséquent le développement de s» qualités spéciales. C'est là ce qu'on cherche daosltf concours de boucherie. C'est là ce qui leur assigne ui intérêt majeur. Là, toutes les races sont admises, en concurrence les unes et les autres, à déployer Icafl aptitudes. Tous les éleveurs ont mis en œuvre leor habileté pour faire briller la race indigène, et si, dans cette lutte à armes égales, la race durham présente toujours les sujete\es\\u%i^^t^^v\&ettemporf«i

soit par les durhara purs, soit par des croisements bien combinés, les prix d'honneur, c'est qu'elle contient en elle-même les conditions de son succès et qu'elle possède tous les titres voulus pour remplir l'office qu'on lui destine. Les animaux couronnés sont exceptionnels, cela est incontestable; maig le service qu'ils rendent est universel, parce qu'il est une indication, un enseignement, une démonstration, et qu'il ne s'agit plus que d'en faire une application raisonnée sur tous les points du territoire.

L'objection, en ce qui concerne le travail, est plus grave, mais elle a déjà trouvé sa solution Sans Texpérience. La vache de race durham est aussi laitière et aussi féconde que toute vache de race française, elle remplit donc sans réserve les meilleures conditions d'un fermage quelconque. Une vache inscrite dans le Berd'Bookj n" 633, sous le nom de Sarah, était l'une des deux vaches qui ont fondé Tétable du Bourgd'Iré. Dans l'espace de treize ans, elle a rapporté vingtsept mille francs par la vente de ses produits et les primes remportées par eux aux concours. Elle a donné deux jumelles élevées sans difficulté, fécondes toutes deux, et souvent son lait a monté jusqu'à vingt-neuf litres par jour. En douze ans, les vaches durham, variant du nombre huit au nombre seize, ont donné en totalité cent cinquante-trois naissances, régulièrement inscrites sur un registre paraphé par le maire. Le bœuf durham pur est trop délicat pour soutenir tous les travaux du labourage, mais le bœuf croisé les supporte avec autant d'énergie et autant d'opiniâtreté que le bœuf auvergnat ou gascon. La présence

d'un certain nombre de vaches et de taureaux purs est indispensable pour garder et vulgariser la race; c'est là le rôle du propriétaire aisé et des comices de cantons. Le bœuf croisé devient Tinstru-I ment du petit cultivateur et du fermier; le croise- li ment modifie la conformation et assouplit la peau dans la proportion qu'exige le développement de la viande, sans rien ôter à l'énergie des muscles et de toutes les facultés laborieuses. On obtient le bénéfice sans l'inconvénient, on améliore les races indigènes sans les dénaturer, comme il est arrivé quelquefois dans l'espèce chevaline. En un mot, on atteint le but de toute entreprise bien conçue, on réalise un progrès sans faire une révolution. Je sais que plusieurs théoriciens vont plus loin. M. Jamet, par exemple, qui a été, par l'ardeur de ses convictions et la clarté populaire de ses écrits, le promoteur de la race durham dans l'Ouest, souhaite la spécialisation absolue des animaux, c'est-à-dire que les bœufs destinés à la boucherie soient exclus du travail et que le labour s'exécute à l'aide de chevaux. Cela peut être, en effet, le terme final de l'agriculture perfectionnée ; quelques départements en sont là ; les autres n'y arriveront que fort lentement, s'ils y arrivent. Je n'oserais, pour mon compte, affirmer que ce résultat fût sans aucun péril, et je soumets à mon tour mon objection à mes maîtres.

Si tous les cultivateurs avaient exclusivement en vue de former l'animal de boucherie, je craindrais que l'éleveur, visant naturellement au bénéfice le plus prompt, n'abusât de la précocité de la race

idurham et ne finît par couvrir le sol d'animaux lymg)hatiques, d'une viande assurément plus abondante binais en même temps moins nutritive. Une singulière : analogie me confirme dans cette appréhension, après îïn avoir confirmé dans mes premières préférences. I A l'époque où l'on s'appliquait à diminuer, par l'introduction du sang anglais dans le bœuf, le mouton et le porc, le superflu des parties osseuses, un eminent professeur d'arboriculture, M. Dubreuil, était amené aux mêmes conclusions pour l'éducation des arbres fruitiers. Ce qu'on nomme aujourd'hui le système Dubreuil supprime les trois quarts du bois au profit du fruit, comme le système durham supprime, autant qu'il peut, les pattes et les cornes au profit de la viande. Le hasard me donnant en même temps à former une étable et à planter un potager, cette analogie de doctrine, si j'ose m'exprimer ainsi, me frappa extrêmement et me conduisit 4 tenter tout ensemble ces expériences si diverses. Les résultats du potager sont demeurés, en effet, identiques à ceux de l'étable, et la nature a suivi dans l'une et dans l'autre les mêmes voies. La sève du pêcher ou du pommier, ayant à nourrir une tige beaucoup moins développée, se porte avec plus d'abondance et de complaisance sur la pêche et sur la pomme. Les arbres, il est vrai, durent moins longtemps, mais aussi, comme l'animal perfectionné, ils soat infiniment plus précoces, plus riches dans la qualité et dans l'embonpoint du fruit. Mais si, non content de ce résultat, l'on arrive à outrer l'économie du bois, ^v\. \a\\r hDt les branches trop près du troTic ovi ew ^^wVôavV

chaque tronc trop près de son voisin, la nature se révolte, la sève fait éclater Técorce, s'épanche en gomme, et le progrès forcé n'aboutit plus qu'à une maladie \ Ici, encore une fois, l'hygiène du monde naturel ressemble beaucoup à l'hygiène du monde moral; on y sent un seul et même législateur; l'homme ne doit donc abuser de rien, pas même de ses découvertes. Il ne crée jamais, il invente peu, mais il lui est permis de perfectionner beaucoup. Un inventeur, dans la vraie acception de ce mot, apparaît de siècle en siècle ; rien n'est plus rare qu'une idée radicalement neuve. Mais les progrès graduels qui naissent de l'expérience, qui grandissent avec le temps, sont notre vrai partage et méritent vraiment confiance. Cette loi ne doit être nulle part plus souveraine qu'en agriculture. Je laisse donc de plus hardis et de plus érudits professer des théories absolues sur la spécialisation des races. Je me contente, jusqu'à plus ample informé, de leur amélioration, et, dans cette voie sagement modeste, j'ose garantir le succès sans aucune chance de déperdition pour notre richesse nationale.

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