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II

J'ai essayé de plaider, dans la cause de l'agriculture, la cause de l'intérêt privé ; voyons maintenant ce que doit attendre l'intérêt public.

1. L'Orphelinat de Clermont, en Auvergne, est confié aux frères de la Doctrine chrétienne, qui ont eu l'heureuse idée d'y fonder une école de jeunes jardiniers. Cet établissement a fourni déjà des élèves distingués & presque tous nos départements, et on peut y voir, sur toutes Jes variétés dn système Dubreuil, \es e\pèT\^Tic^% \^^ \\\x.^ ^\n\si«^i&<if^«

Henri IV mit le jardin des Tuileries à la disposition ll'Olivier de Serres; Sully prononça sur labourage et pâturage des paroles mille fois répétées ; Louis XVI *tomprit et accueillit mieux que personne la décou- 'terte de Parmentier. Pour témoigner de sa sympa- Hhie, devant la France entière, le roi porta durant \ plusieurs jours des fleurs de pomme de terre à la boutonnière de son habit. L'époque qui suivit fut surtout l'époque du pompeux langage ; depuis la Révolution, les phrases n'ont manqué sur aucun sujet. L'agriculture a donc été fort en honneur en France, mais cependant plus en honneur qu'en crédit, plus célébrée que servie. En relisant les mémoires des anciens intendants de province, en parcourant la France du dix-huitième siècle à la suite d'Arthur Young, en étudiant, dans les livres plus spirituels et plus complets de M.Léonce de Lavergne, l'agriculture française au dix-neuvième siècle, on retrouve toujours ce mélange singulier de faveurs et de négligences, de promesses nombreuses et d'effets plus rares ^ A cet égard, tout n'est pas changé. Si l'agriculture prétend marcher du même pas que tant d'autres choses dans ce siècle, c'est en elle-même surtout qu'elle doit puiser ses inspirations, ses forces et sa confiance.

Il serait injuste pourtant de nier que l'agriculture occupe aujourd'hui dans les régions officielles une place haute et considérable. On lui a voué un ministère spécial en partage avec le commerce et les tra-

1. M. de LavergQC vient d'ajouter un titre de plus à la reconnaisuince des agriculteurs par la publication d'un curieux et très intéressant volume intitulé Économie rurale de la France depuis 1789.

vaux publics, contact naturel, voisinage dans leq chacun des trois voisins peut trouver d'utiles relali et de bons conseils. Des hommes éminents figui soit dans cette administration, soit parmi les ins]] teurs généraux. Mais si, la totalité du budgets main, on voulait apprécier, au point de vue de Ta; culture, la répartition de toutes les allocations facu! tives, on pourrait sans ingratitude taxer TÉtat plus de tiédeur dans les actes qu'il n'en montre d les discours. Récemment, certains organes de \\ nion publique se sont livrés aux émotions d'un enthousiasme, lorsque vingt-cinq millions en c ans ont été affectés au développement de nos c mins vicinaux. Assurément, ce chiffre est imposa cependant, divisé entre quatre-vingt-neuf dépai ments, il représente pour chaque année une soin infiniment au-dessous des besoins et se fera à pe sentir sur l'état général des communications vicioa l'une des premières conditions de la prospérité a{ cole. En tout cas, ce n'est point encore cette large qui classera le laboureur parmi les privilégiés l'État.

On pourrait appliquer des observations du mê genre au montant des primes distribuées dans concours, si l'on devait considérer ces primes corn dédommagement rémunérateur du travail. Les c« cours sont d'institution assez récente, et sembl( déjà vieux, tant ils ont pénétré dans nos mœu Gomme stimulant, comme occasion de rapprocl ment des hommes et des choses, comme mise présence des instruments et de ceux qui les doive

T< employer, les concours régionaux ont merveilleusejment réussi ; d'année en année, leurs succès s'enraf^cinent et leur influence s'étend. Mais entrez dans le gfc calcul d'un simple fermier ou d'un petit propriétaire, fcpour qui le moindre déplacement est un sacrifice, ^ vous avouerez qu'ils doivent se sentir peu provoqués \ à délaisser leurs maisons pendant dix ou douze jours, y à lancer leurs domestiques et leurs animaux sur un |fc^ parcours qui varie de vingt à soixante lieues, pour la chance fort douteuse de remporter une prime en argent dont le minimum est de cent et le maximum de sept ou huit cents francs. Les comices cantonaux reçoivent aussi une part de subvention, mais elle est, pécuniairement parlant, plus insignifiante encore. Le prix de ferme, qui compte à peine quatre ou cinq années d'existence, a été conçu sur des données plus larges, et je me hâte d'en rendre hommage à qui de droit. La coupe, symboleduprixd'honneur, est accompagnée d'une somme de cinq mille francs ; la coupe est un véritable objet d'art digne à tous les titres d'être conservé dans une famille, la somme est généreusement proportionnée à son objet, elle doit devenir et elle est devenue le moyen de nouveaux efforts. Si elle échoit à un propriétaire aisé, elle se distribue en tout ou en partie parmi les serviteurs de la ferme, quelquefois même elle a servi de germe à la fondation d'une œuvre pour les invalides de la campagne; ce noble exemple a été donné par M. le comte du Buat, dans le département de la Mayenne. Cette somme est-elle décernée à un simple cultivateur triomphant à la sueur de son front, elle n'est pas

seulement une distinction honorifique, elle est un capital supérieur quelquefois au premier enjeu de son début. Cependant cette institution opportune et féconde n'est pas exempte d'un vice d'origine qui pourrait la dénaturer tôt ou tard, s'il n'était signalé avec autant de calme que de bonne foi. La politique, jalouse de tout en France, n'a pu voir une dotation si ronde, disputée chaque année dans une douzaine de départements, sans s'informer si les anciens partis ne pourraient pas se glisser là en blouse ou en sabots et empoisonner la coupe naïvement offerte par une main officielle. Cette éclatante récompense pourrait venir bien à propos confirmer une situation qu'on protège ou tomber malencontreusement sur telle autre que l'on écarte. Dès lors le jury est assailli d'avertissements officieux, quelquefois même il a eu à soutenir un combat direct. Ces conflits pénibles et toujours dangereux eussent été évités, si le jury, composé, comme il l'est en grande majorité, d'hommes compétents, était entièrement laissé à ses fonctions et moins subordonné à l'action administrative. En France, et surtout depuis qu'on parle beaucoup de décentralisation dans les circulaires ministérielles, on peut dire à coup sûr :

Aime:i-vous les préfets? On en a mis partout.

Effectivement, le devinerait-on ? c'est le préfet qui, dans chaque département, préside le jury au moment où il va rendre son verdict. Les jurés ont consacré un. an à examiner sur place et sur pièces écrites chacune des exploitations concurrentes. Le préfet n'en a

visité aucune, on ne doit pas présumer qu'il possède sur ces questions des notions très nettes ou très réfléchies; cependant il apparaît et il intervient à Theure

^ décisive ; il peut apporter et il apporte quelquefois la prétention d'émettre un avis ; quand il en émet un, il s'obstine à le faire prévaloir. On en pourrait citer d'amusants exemples. Jusqu'à ce jour, Findépendance des jurés a tenu bon; mais pourquoi rendre gratuitement leur mission, déjà fort délicate, plus

^délicate encore? Ici le ministère de l'intérieur se

► montre moins réservé que le ministère de l'agriculture. A Poissy, M. Rouher couronne les lauréats, mais demeure étranger au jury et ne franchit pas le

' seuil de ses délibérations. Cette fâcheuse anomalie se trahit encore le lendemain de la distribution des

, prix: on a vu des journaux de préfecture, refusant de se modeler sur l'équitable Moniteur, traiter fort

I lestement les décisions promulguées et s'ériger arbitrairement en conseil de revision. Dans cette branche de l'activité nationale, comme dans beaucoup d'autres, on ne saurait donc trop recommander au citoyen la fermeté, au Gouvernement la discrétion.

Toutefois, ce sont là des abus faciles à corriger, et l'agriculture serait heureuse si elle n'avait d'autres plaintes à porter. Malheureusement, elle compte d'autres ennemis. Si le propriétaire veut remplir tout son devoir, s'il veut combattre les abus, s'il veut réagir contre de fausses tendances, dont quelques-unes tiennent à l'essence même de notre législation, il jugera bientôt la gravité de sa mission et l'étendue de sa responsabilité.

Un des dangers unanimement reconnus de Tépoque actuelle, c'est la dépopulation des campagnes au profit des villes. La sagesse consisterait à modérer ce mouvement, et, tout au contraire, le Gouvernement semble se plaire à l'accélérer. Aussi, est-ce là surtout que brille de nos jours l'office social et réparateur de l'agriculture. Ce mouvement de dépopulation a plusieurs motifs principaux : la conscription, la direction des travaux publics, le relâchement du frein moral, l'envahissement du luxe et de son cortège.

La conscription creuse chaque année un vide énorme dans la population des campagnes et enlève la fleur de la jeunesse laborieuse, mais le service militaire est le plus noble tribut que l'on puisse payer à la patrie. Là du moins, la consolation est en regard du mal et l'irritation ne s'ajoute point à la douleur. Bornons-nous donc à souhaiter que l'impôt des hommes soit plus ménagé encore que l'impôt des deniers ; que l'armée, toujours prête et toujours prompte pour la défense ou pour l'honneur du drapeau, ne soit pas démesurément grossie pour des guerres que n'avouerait point la justice ou pour des expéditions que ne comprendrait point la sagacité publique. Quand l'appel du contingent n'est pas exagéré, quand, au bout de peu d'années, le soldat peut revoir le pays natal, il y revient dans la vigueur de Fâge et, tout joyeux, échange le sabre contre l'outil paternel. Il en est tout autrement de l'émigration que provoque et fomente chaque jour davantage, dans la classe ouvrière, le développement exorbitant des travaux

> publics. Quelques grandes villes absorbent de plus £ en plus la population au détriment des campagnes, f et Paris au détriment de toutes les autres villes. C'est !!> un recrutement égal, si ce n'est supérieur, au recru- !• tement de l'armée, avec cette aggravation que celuii-i ci est sans règle, sans discipline, sans esprit de re- :■ tour. La concurrence va toujours croissant, son ari deur dévore nos fabriques et nos usines. Plusieurs : chefs de grandes maisons industrielles déploient un - zèle admirable pour conjurer les conséquences les * plus tristes de cette fiévreuse situation, mais la plu- 3 part du temps leurs soins échouent. Là encore se réi vêlent les ombrages administratifs, et enfin la viof lence du courant emporte les digues. La santé de l'ouvrier est usée par la fatigue et par la dissipation ; il mène de front ces deux excès, il passe brusquement de l'assujettissement à la licence, et finit par préférer à toute autre satisfaction Tassouvissement de ses passions incessamment excitées. Un courage presque surhumain peut seul lui conserver le désir et la possibilité d'un ménage paisible, d'une famille régulière ; s'il revient au foyer paternel, c'est à force de mécomptes et encore sous le joug de funestes habitudes qu'il cherche à implanter là où il ne les retrouve pas.

En 1846, c'est-à-dire à une époque de pleine sécurité gouvernementale, un bureau de la Chambre des députés avait à nommer son représentant dans la commission du budget. La discussion allait se fermer sur quelques banalités politiques, lorsqu'un déçviii^ d'un visage imposant et d'un acceul eo\iN^\wQ>vi^ ^^-

clara qu'il avait une recommandation expresse à faire au commissaire qu'on allait élire : c'était d'insister de toutes ses forces contre l'affluence de plus en plus Iw effrayante de la population ouvrière de tous les points \? de la France sur Paris. « Depuis longtemps, dit-il, b

membre du conseil municipal parisien, je vois le flot monter, le périr grossir; nous nous endormons au sein d'une tranquillité trompeuse et nous serons réveillés quelque matin par une formidable catastrophe. » Quel député parlait ainsi? Était-ce un conservateur effaré, un rétrograde sans entrailles et sans lumières? Non, c'était un homme que sa prédiction accomplie allait porter bientôt au pouvoir, c'était François Arago. Sa patriotique doléance avait surtout en vue la soudaine agglomération ouvrière occasionnée par l'exécution des fortifications de Paris. Depuis, nous avons assisté à la révolution de Février, nous avons vu la république escalader le palais Bourbon, M. Louis Blanc s'emparer du Luxembourg; nous avons subi les terribles et douloureuses journées de Juin, et toutes ces leçons ont été perdues. Quel langage s'échapperait donc aujourd'hui des lèvres de François Arago, s'il était toléré dans le conseil mu- | nicipal de Paris et si, discutant encore le budget, il i jetait son coup d'œil d'ancien libéral sur les dix j années qui viennent de s'écouler ! L'agriculture est ; donc menacée, paralysée en France par la partialité de l'administration en faveur des villes aux dépens 1 des campagnes; mais, du moins, l'agriculteur chez lui, sur son propre terrain, dans les étroites limites | de la commune f trouve-t-il l'aççui s^mçalhic^ue au- i

lir quel il a droit? La réponse affirmative n'est pas tou- (t jours permise. Letat d'un certain nombre de comk munes présenterait un sujet de curieuse étude, exinS gérait l'énumération de singuliers griefs, quelquefois -il même offrirait le spectacle d'une sorte d'iniquité sys- Ji, tématique, et je n'aurais pas à chercher mes exemail pies bien loin. Mais cette description trop fidèle D'j m'entraînerait au delà de mon but, et je veux me 15-^ maintenir dans le cadre plus humble d'une courte n-^ esquisse de mœurs champêtres.

E* A la campagne, le cabaret est l'adversaire né du travail, de l'économie, de la régularité dans la vie de famille. Sauf deux ou trois maisons par bourgade, auberge pour le commis voyageur, abri hospitalier pour la conclusion des affaires courantes, centre pour l'approvisionnement des petites caves, sauf ces maisons dont l'existence est fort inoffensive et dont la tenue est souvent confiée à des gens fort honorables, le cabaret de village tourne très promptcment au mauvais lieu clandestin. Dès qu'il se multiplie au il delà d'un besoin normal, il spécule nécessairement > sur le vice, l'appelle, le favorise et l'initie aux raffi- I nements les plus dangereux. Le valet de ferme, l'ouvrier compagnon s'y glissent d'abord furtivement, se plaisent dans leur rencontre, s'enhardissent, puis s'installent au grand jour, finissant par braver les réprimandes privées en même temps que le blâme de ) l'opinion locale. Les dés et les cartes se joignent au V vin; on joue d'abord l'argent qu'on a, ensuite celui qu'on n'a pas, on finit enfin par engager celui qu'on / dérobe, et plus d'une liaison, commeueè^ ^vx cv!i>ù^^^\.

sans mauvaise intention, sans perversité, se dénoue honteusement, irréparablement, devant un tribunal ou une cour d'assises. Ce fléau allait subir, il y a trente ans, un échec inattendu et qui permettait d'espérer une notable décroissance dans ses ravages, ce fut l'invention des voies ferrées. Je ne parle pas du chemin de fer dans ses rapports généraux avec la locomotion universelle ni de la fièvre de déplacement qu'il peut faire naître dans les générations à venir; mais uniquement envisagé au point de vue de son existence à la campagne et du sillon qu'il trace à travers champs, le rail est infiniment plus moralisateur que les anciennes routes. Le grand chemin d'autrefois était bordé, à courts intervalles, d'une double haie de chaumières qui n'avaient d'autre mission que d'héberger le roulier, d'étancher sa soif, de présenter au conducteur de diligence et au postillon un verre de vin toujours indispensable, en hiver pour se réchauffer, en été pour se rafraîchir. Le colporteur, le vagabond se mettaient de la partie, et quand la contrée était avenante, ils devenaient des visiteurs familiers. Le chemin de fer est doué d'un tempérament absolument opposé, il ne souffre jamais dans le manger ni dans le boire l'ombre du superflu. Son personnel, toujours tenu en haleine, campe sur le sol plutôt qu'il n'y habite, n'entre dans aucune des habitudes de la population ; c'est plus qu'un soldat en garnison, c'est une sentinelle dans une place de guerre. Sa vigilance répond de nos jours, la moindre distraction dans sa consigne, le moindre écart de sa sobriété seraient punis comme homicide ; et, après les

institutions monastiques, rien ne saurait mieux enseigner l'austérité cénobitique qu'un gardien de barrières et un transmetteur de signaux. Les vendeurs et les buveurs de vin devaient donc se croire condamnés à un régime plus sévère, lorsqu'un auxiliaire opiniâtre et puissant se déclara hautement en leur faveur : ce fut le trésor public.

Au lendemain du 2 décembre, dans l'intervalle qui s'écoula entre la dictature saisie et l'empire en perspective, à l'époque où le gouvernement prenait son point d'appui ailleurs qu'il le cherche aujourd'hui, un décret de M. de Morny, ministre de l'intérieur, prescrivit des mesures rigoureuses pour la fermeture de toute auberge, de tout cabaret ou café qui deviendrait l'objet d'une plainte ; il exigeait des enquêtes et imposait un frein à la prodigalité des patentes. Le bon sens applaudit, mais le fisc s'alarma ; la patente était productive, et son intérêt se trouvait en opposition directe avec celui de la morale. Le duel entre ces deux adversaires demeura un instant indécis, mais peu à peu la morale dut s'avouer vaincue, et le triomphe du fisc fut assuré. Aujourd'hui, il est peu de communes où la quotité de la population serve de règle à la quantité des débits de boissons ; on inflige à de petites bourgades jusqu'à douze ou quinze cabarets. Je connais dans le département d'IUe-et- Vilaine un bourg qui ne compte pas moins de trente auberges, cafés ou cabarets, et la population totale de la commune n'est pas de huit cents âmes. 11 arriva un jour que le département interdit la mendicité. A quelques semaines de là, un des calû^ic^\\^\^ ^à^^'îiW

plié bagage; on lui demanda ce qui Tavait subi ment ruine : « La disparition subite des mendiants, répondit-il, tristement. Ainsi, Taumône à peine reç d'une compassion charitable allait *se dépenser d la taverne. Voilà le genre d'industrie que le mini tëre des finances a repris sous sa protection.

Une autre preuve, dans des circonstances inverses,' peut être alléguée, avec non moins de certitude. Uo bourg mieux partagé que le précédent ne possédai que trois auberges. Des trois une seule donnait liea à des accusations. L'aubergiste, excellent homme, se désolait de gagner son pain à pareil métier. Un propriétaire vint le trouver, et lui dit : « Je vous donne 2,000 francs si vous voulez les consacrer à une industrie honnête. » Le brave homme accepta, acheta' un fonds de mercerie, et la mauvaise porte fut close. Ce même propriétaire comprit cependant que son zèle pour la tempérance allait devenir onéreux et qu'il ne pourrait soutenir longtemps la lutte, si l'administration continuait de délivrer des patentes. Il fit observer à Tautorité que cette commune n'occupait jamais la police ni la gendarmerie, suppliant qnon la laissât tranquille et qu on n'y prêtât plus la main à aucun élément de dépravation; cette supplique fut agréée. Quelque temps après, le propriétaire s'absenta. A son retour, un nouveau débit de boissons était autorisé et installé. Le remède efficace serait un remaniement considérable dans notre législation, partant des principes de la liberté communale; mais en attendant cette réforme, qui peut tardera venir comme plusieurs autres, les citoyens ont à remplir

avec d'autant plus de soin leurs devoirs privés.

L'intention sincère de tenir la balance égale entre toutes ces vérités oblige à dire que l'esprit de propriété a aussi, comme l'esprit de centralisation administrative, son aveuglement, son égoïsme et sa routine. Au premier rang des devoirs du propriétaire, on doit donc placer l'attentive gestion de sa propriété. Si le capitaliste perd son capital, c'est un grand malheur privé, mais charge d'âmes n'y était point attachée. Si, au contraire, celui qui voit entrer dans son existence celle d'une portion notable de la population d'une commune, si celui qui vit constamment en évidence et fait, qu'il le veuille ou non, de ses exemples, bons ou mauvais, une sorte de sphère vers laquelle gravitent ceux qui l'entourent; si celui-là manque à comprendre ou à remplir sa mission, c'est plus qu'un malheur privé, c'est une banqueroute publique. La possession de la terre est donc une des plus hautes fonctions de ce monde; si chacun de nous y réfléchissait bien, l'état général de notre pays serait modifié en cinquante ans, et dans cette restauration sociale, l'agriculture jouerait le premier rôle.

L'agriculture ne corrompt point ceux qu'elle enrichit, seul genre de fortune qui mérite ce compliment. Ses délassements comme ses travaux répugnent à dépraver les masses. C'est la carrière oii la créature demeure le plus constamment en rapports avec le Créateur. Ses instruments principaux lui viennent directement de Dieu ; le soleil et le nuage, la chaleur et la rosée sont ses premiers ouvriers. Le regard du laboureur est, avec le regard de \ ^^VcvyûL^vcvfc ^

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celui qui se lève le plus habituellement vers le ciel. C'est aussi la carrière qui porte le moins d'atteintes ^jf au caractère primordial et patriarcal de la famille. \ Les générations se groupent derrière leur chef et se \ réunissent chaque soir autour du même foyer. Le mé- |t canicien et Partisan, dans la plupart des villes, ont à j, peine la place d'un ménage. L'apprentissage les dé- jj charge trop souvent du souci paternel, aussitôt que ii l'enfant peut aller chercher subsistance n'importe où et n'importe à quel prix. Pour le travail des champs, l'air et l'espace ne manquent jamais ; la famille y est toujours une richesse, et l'éloignement d'un fils ou d'une fille une calamité autant qu'une affliction. C'est à la campagne que se réalise naturellement le vœu si touchant et si juste de saint Augustin : Delectatio ordmet animarriy que les plaisirs contribuent au bon ordre de l'âme. La ville change trop souvent les dis- • tractions en piège, la camaraderie en danger. Dans une vaste agglomération d'hommes, il est bien difficile que la vivacité de la jeunesse ne dégénère pas en . licence. Par une corrélation fatale, à mesure qu'on I attire l'ouvrier en plus grand nombre dans les villes, ' on apporte la même légèreté à multiplier pour lui les faciles dissipations et les occasions de débauche. Pro- ' curer à l'homme de labeur le repos de ses membres et l'épanouissement de son âme est sacré ; jeter partout sous ses yeux l'appât de l'orgie grossière est impie. Quand on descend dans ces abîmes, quand on i contemple de près ces désespoirs navrants et ces I consolations hébétées, ces bons instincts comprimés, j ces brutalités assouvies, le cœur est saisi d'efifroipour

DIX ANS D'AGRICULTURE. â03

la société et de remords pour la civilisation. Dans la vie des champs, les distractions participent à toute la simplicité de la vie commune et publique. L'œil du maître ou du père ne cesse jamais de les apercevoir, et quand un désordre s'est glissé dans une liaison, il est bien rare qu'un mariage heureux et honnête ne répare pas, sous l'aiguillon de la conscience, une faute d'entraînement.

Que faut-il pour que ce tableau, tracé de ma fenêtre d'après nature, ne soit pas ailleurs une églogue imaginaire? 11 faut que le propriétaire ait lui-même quelques-unes des vertus qull se propose de conserver au sein de la population qui l'environne. 11 faut qu'il réside souvent au milieu d'elle ou ne s'y fasse représenter que par des délégués pénétrés du même esprit que lui. Telle classe supérieure, telle classe inférieure; quand la souffrance et l'immoralité sont en bas, la responsabilité est en haut. Quand on se plaint des sentiments de la commune qu'on habite, de ses dispositions hostiles, de ses tendances anarchiques, on peut entamer son examen de conscience ; et si l'on a hérité d'un domaine séculaire, on arrive à découvrir qu'on subit la peine soit de ses propres torts, soit des torts de quelque grand-père. La classe agricole, quel- 4 que heureusement douée qu'elle soit, n'est pas, il faut bien qu'on le sache, née à part, en dehors du péché originel et à Tabri de toute inoculation vicieuse; comme toute autre, elle a besoin d'être préservée et guidée; pour n'avoir jamais à s'en plaindre, il faut commencer par ne pas s'en séparer. Si la vie de famille à la campagne est plus aisée e\. ^wà $iA^^

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pour la classe laborieuse, la vie de campagne est aussi, [!• pour une famille riche, la plus digne et la mieux remplie.

Ceux qui ont connu les anciennes prépondérances !iJ en retrouvent encore là quelques vestiges. Ceux qui, sans ambition et sans traditions, ne cherchent 't le bien que pour le bien lui-même, ne trouvent nulle b part une carrière plus libre et plus vaste. 11 faut seulement que chacun consente, de bonne grâce, au sacrifice plutôt apparent que réel qui correspond à son âge ; il faut que la jeunesse ne répugne pas trop à la simplicité des goûts et sache résolument choisir entre les plaisirs animés, variés, en plein air, et l'agitation énervante de toutes les fêtes monotones du grand monde; il faut que Tâge mûr encourage cette préférence, aplanisse les chemins et ne considère pas comme une abdication anticipée le moindre partage d'autorité, la moindre ingérence dans le maniement de la maison ou des terres. On ne peut exiger des jeunes gens qu'ils se plaisent au séjour de la campagne, si Ton en réserve pour soi seul les jouissances. On doit mettre du moins tous les plaisirs de la vie qu'on leur impose à la place des regrets que peut inspirer la vie qu'on leur fait quitter.

Cette harmonie des âges et des classes est la vraie harmonie sociale et par conséquent la vraie garantie d'ordre. Dans le paysan, elle prépare le soldat le plus robuste, l'électeur le plus sensé, le contribuable le plus docile ; dans le propriétaire, elle donne Téligible le plus éclairé, le gardien le plus vigilant des princjpes conservateurs et des deniers publics^ le [use le

plus compétent des problèmes inlérieurs, parce qu'il y est le plus intéressé, et des problèmes de la politique étrangère, parce qu'il est le plus initié aux vieilles annales delà patrie. Une nation a, comme un budget, sa masse consolidée et sa masse flottante, ses problèmes passagers et ses intérêts permanents. La classé industrielle, la population citadine représentent les uns, la population agricole représente les autres. Il ne s'agit point ici d'immoler l'intérêt industriel à l'intérêt agricole, mais de les bien comprendre tous les deux, de leur imposer à chacun leurs limites et d'empêcher les usurpations qui, là comme ailleurs, se traduisent bien vite en malaise.

Depuis quatre-vingts ans, la France est remuée, bouleversée de fond en comble par des agitations incessantes. Toutes les classes de la société ont pu se juger à l'œuvre ; chacune a marqué de son empreinte spéciale quelques pages de l'histoire contemporaine. Quand a-t-on vu la classe agricole prendre l'initialive de la révolte ou refuser son concours à des événements réparateurs? Les guerres de la Vendée ont jeté sur les paysans de l'Ouest une splendeur de renommée qui avait attiré Thommage de Napoléon et qui inspire le respect à quiconque se respecte soi-même. Eh bien, sans méconnaître aucune des inspirations héroïques qui soulevèrent en un clin d'œil un peuple pour ainsi dire tout entier, on peut affirmer qu'à part la foi religieuse, premier mobile de tous les grands dévouements humains, l'histoire de la Vendée ne s'explique bien que par la connaissance des rapports antiques et ininterrom/)us du propriétaire el âivx le-^vrà^ïv • \j\

toi

Bretagne, l'Anjou, le Poitou étaient les provinces où le gentilhomme résidait le plus habituellement sur ses terres, où Ton briguait le moins les charges de cour, où Ton avait le plus de hâte, en quittant l'armée, i la magistrature ou l'administration, de revenir mou- nn rir au foyer modeste du manoir paternel. Dans les temps de prospérité monarchique, cela donnait des caractères fièrement trempés, des probités rigides, des fidélités respectueuses mais indépendantes. Au jour de la détresse et de l'épreuve, cela donna, dans l'élan spontané d'une unanimité sans exemple, l'union , de toutes les classes, le sacrifice en commun de la | fortune et du sang, cela mit du même côté, sur le même champ de bataille, le seigneur et le gardechasse, Bonchamp et Stofflet, la Rochejaquelein et et Gathelineau. La grandeur historique naît aisément de la pureté des mœurs ; cette filiation est si vraie, si indépendante de toute théorie préconçue, de tout drapeau politique, que les mêmes causes produisent les mêmes effets dans une république ou dans une monarchie. Les Suisses du quatorzième siècle n'auraient pas renié les Suisses du 10 Août, et le lion de Lucerne pleure sur sa glorieuse blessure à deux pas du monument de Guillaume Tell ; la république helvétique elle-même n'a vécu au centre de l'Europe, n'a duré et ne durera que parce qu'elle est une agrégation de peuples pasteurs conservant dans les montagnes leur mâle et primitive simplicité. Les aristocraties européennes les plus solides sont celles qui ont su le mieux résoudre le problème de la vie politique unie à la vie populaire. 11 y a vingt ans, le çrince Es-

terhazy, ambassadeur d'Autriche à Londres, consacra quelques journées d'hiver à une visite chez le duc de D... Le grand seigneur anglais et le magnat hongrois passèrent en revue les écuries, les étables et les bergeries, puis le duc de D... se mit à demander si les troupeaux de Hongrie étaient comparables aux troupeaux d'Angleterre. Le prince Esterhazy se sentit j^' touché au vif, et, avec le sourire d'une fierté un peu blessée, il répondit : — J'ai à peu près autant de bergers que vous avez de moutons. — Si beaucoup de gentilshommes français au dix-huitième siècle avaient été en mesure de se permettre une telle réplique, peut-être le cours de notre histoire eût-il été changé, peut-être eussions-nous connu la liberté sans les folies qui la compromettent, sans les crimes qui la déshonorent.

Contraste singulier ! ce sont quelquefois les hommes qui croient avoir le plus à se plaindre du temps actuel qui se préoccupent le moins de modérer ou de corriger son mouvement. Ce sont ceux qui gémissent le plus du poids accablant des fardeaux modernes qui se refusent à y toucher, même du bout du doigt.

Assurément ils ne sont pas rares, les hommes qui s'imaginent qu'on pourrait, de nos jours, combler bien des lacunes ou rectifier bien des déviations. A leur sens, la paix intérieure ne repose point sur des bases inébranlables et les complications extérieures ont été plutôt aggravées qu'atténuées par l'intervention de nos armes. Nos généraux et nos soldats taillent un magnifique canevas à nos diplomates, mais ceux-ci le brodent à la façon de Pénélope ; en sorte que la France, à «a profonde surprise, ga^xieVows»\^'5»ç>wi.^'s»

et perd toutes les parties. Si ces maux existent en réalité, qui voudrait en demeurer simple spectateur, qui s'attribuerait le privilège de rester plongé dans ; rinertie du fatalisme musulman et de se croiser les !,

• bras comme les Turcs se croisent les jambes? . j Quand on accuse un mal, on est tenu de chercher

.. 4e remède. Quel est aujourd'hui le remède universel, lananacée des souverains aussi bien que des peuples? C'est le suffrage universel. Les vieux droits et les jeunes traités ont même destin. Tout ce que le peuple décide sur un bulletin devient non seulement licite, mais juste. Le général Bonaparte, touchant pour la première fois aux démêlés de l'Italie, disait au commencement de ce siècle : « Je fais plus de cas de l'avis d'un Brignole que de celui de cent bateliers génois. » Désormais les Brignole sont frappés d'ostracisme et les bateliers dominent le Sénat. Nous avons vu, il y a moins de quinze ans, la propriété et la famille votées par oui et par non dans les clubs; maintenant ce sont les plus hautes questions religieuses, éteintes alors, rallumées aujourd'hui, qui d'un moment à l'autre peuvent passer par ce creuset. D'où viendrait l'indifférence? Serait-ce faute de prévision? Mais les sinistres prophètes abondent. Serait-ce découragement? Mais de quel côté se rangeraient les gros bataillons, si tous les intéressés s'étaient, de longue main, préparés à la lutte et y entraient de tout leur cœur, avec toutes leurs forces? Les indifférents aujourd'hui seraient forcément les neutres demain, et qui peut calculer la portée d'une telle impuissance ou d'une telle neutralité?

Ce langage signifie-t-il que l'agriculture doit être seule régulatrice des combinaisons politiques, et viset-il, par enthousiasme pour une carrière de prédilection, à la désertion de tous les emplois, à Tabandon de nos assemblées délibérantes? Cette prétention serait ^ insensée, et je serais humilié qu'on me la prêtât. L'agriculture doit être puissante dans une graftde nation, mais non pas seule puissante. Le char^^dé ,i l'État risquerait de devenir une charrette, et j^ett^erais aussi désolé que personne. La pensée de ce travail ne s'adresse donc qu'aux propriétaires exilés, volontaires ou involontaires, de la hiérarchie officielle, et qui de là pourraient conclure qu'aucune fonction publique n'existe plus pour eux. A ceux-là, je le crois, on ne saurait trop le répéter : les jouissances de la vie agricole s'appuient sur des devoirs, et ces devoirs y revêtent une forme moins troublée, moins douteuse que sur d'autres théâtres. Bien téméraire serait celui qui attribuerait à une condition quelconque de la vie une somme plus forte ou plus certaine de ce qu'ici-bas on nomme le bonheur. Notre sérénité tient plus à notre caractère qu'à notre état. Envier le sort d'autrui, c'est juger sur une illusion et poursuivre une chimère. Cependant, si Ton osait former un choix en matière de destinée, c'est probablement la vie des champs qui tromperait le moins d'espérances. Le vi*ai campagnard est en même temps actif et sédentaire; sensible à l'honneur, inaccessible à l'ambition, il sert son pays sans quitter son foyer. Son corps est robuste parce que son âme est paisible. Jette-t-il son regard en arrière^ il Y^Vt^\y\^

ÉtudeB et SourénirSé VVe

assurément des soucis ou des peiaes, mais point regrets. Quand ses jours sont comblés, il laisse aut de sa tombe un honnête souvenir de deux ou t lieues de circonférence et cette devise à ses suc seurs : Vivre en travaillant, mourir en priant.

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