Correspondant dvi 10 août
LA MUSIQUS^ 223
conscience de son œuvre. « C'est, ajoute-t-il, d'après la symphonie qu'on doit juger la valeur morale de la musique. Aussi nous apparaît-elle dans le grand Beethoven simplement désignée par le ton qu'elle affecte : symphonie en /a, symphonie en ut mineur. Toutes les fois que plusieurs hommes réunis en viendront à s'interroger sur leur impression commune à l'audition du même morceau, ils ne pourront jamais la déterminer nettement que par ceci : Je jouis ou je souffre, je souris ou je pleure. A quoi quelques-uns pourront ajouter : Je demande la bataille, et quelques autres : Je rêve. Mais quelle bataille et quel rêve? Sera-ce le combat du bien contre le mal ou celui du mal contre le bien? La musique toute seule ne vous le dira jamais. Si votre rêve va quelque part où Tintelligence et la volonté puissent le suivre, s'il est plein l'autre chose que du fluide invisible et impondérable, s'il n'est rien de plus qu'une sorte d'ivresse, d'extase indescriptible, de sublime hébétement, pareil à l'effet de l'opium et du haschisch, si ce rêve, sans objet sur la terre, sans but précis dans le monde social et dans la sphère de la volonté et de l'action , s'élance au moins dans ce vague infini au bout duquel on peut rencontrer l'idée de Dieu ; si ce rêve enfin aboutit à lin sentiment bien déterminé, à une idée, à une intention précise, c'est qu'en dehors de la musique elle-même, vous aurez trouvé le sentiment, l'idée et l'intention : c'est que dans vos croyances déjà formées, dans votre cœur déjà dressé aux nobles mouvements, dans votre imagination déjà peuplée parles autres arts de glorieux modèles, vous aurez çuisé le,
seul enseignement qui soit capable de se traduire en actes. C'est que là poésie, c'est que les autres arts, ^^ truchements plus fidèles et plus clairs de la religion ou de laphilosophîte, auront déposé dans votre àme le germe sacré. La musique vous a communiqué la douce chaleur qui le fait éclore ; mais, comme la chaleur, elle ignore ce qu'elle produit, et, des mêmes rayons, elle féconde Tœuf du cygne et celui de la vipère. »
Incriminant ainsi la musique dans son principe, dans son essence, M. de Laprade ne recule devant aucune des conséquences de sa mise en accusation ; il prend nettement la musique à partie, comme complice de toutes les décadences sociales et de tous les abus politiques. « L'histoire est là, dit-il, pour démontrer Faction morale de la musique par ses alliances ; les despotes grands et petits Font instinctivement protégée. C'est l'art de prédilection des peuples asservis; elle s'est développée dans la somno- T lence de l'Allemagne et dans la corruption de Tltalie. Le pays du monde le moins musical, c'est à coup sûr la libre Angleterre. L'empire romain a fait le Golisée, notre siècle bâtit l'Opéra, lieu de dévotion pour ces pèlerins de la volupté qui affluent dans Paris des quatre points du monde. Ce monument, dont la France avait un si pressant besoin, c'est la cathédrale du matérialisme. »
Le débat, élevé à cette hauteur par M. de Laprade, ne porte plus seulement sur une question de goût ou de préférence artistique, mais sur une question morale de premier ordre. Si Taccusateur a raison, l'humanité presque tout entière s'est trompée, la civili-
sation s'est laissé prendre à un piège. L'Église a fait fausse route. Saint Augustin et Charlemagne, le» conciles et les papes sont tombés dans Terreur où la Grèce les avait précédés. J'espère donc que la gravité d'une question ainsi posée servira d'excuse à ma résistance.
Et d'abord, établissons bien les points de départ qui nous sont communs.
Sans doute la musique n'est point une langue, dans le sens rigoureux de ce mot, et j'avais cru le dire en l'appelant surtout le langage de l'infini et de Tindéfini ; les musiciens eux-mêmes n'élèvent aucune contestation à cet égard, et j'en ai pour garant une autorité irrécusable dont je ne crains pas d'armer M. de Laprade.
Grétry avait tout le cœur qui respire dans Richard et tout l'esprit qui pétille dans le Tableau parlant ou dans Zémire et Azor; encouragé et applaudi sous l'ancienne monarchie, il s'en souvenait. Napoléon le savait bien et voulut lui en témoigner quelque rancune. Lorsqu'il reçut l'Institut pour la première fois : « Comment vous nommez-vous? dit-il à son confrère, en s'arrêtant devant lui avec une feinte surprise. •— Grétry, » répondit celui-ci modestement. Puis Napoléon passa outre, fit le tour du cercle, et, se retrouvant en face du vieux royaliste, voulut une seconde fois lui témoigner le même dédain, par la môme question. « Comment vous nommez-vous donc? répéta-t-il. — Toujours Grétry, Sire. » Eh bien, ce môme Grétry, aussi spirituel avec les importuns qu'avec les superbes, était poursuivi par un dilettante^ M. àiÇi^V.^^^
Étadêê et SouveDÎn, ^
avait écrit un livre pour démontrer que tout pour. s'expliquer et s'exprimer en musique. Il voulait fai accepter la dédicace de celle merveilleuse démoi tration à Fillutlre maestro qui bientôt n'eut d'au! ressource que de fermer sa porte. Mais M. de M. T tendait dans la rue et il le poursuivit un jour sur boulevard. « Monsieur, lui dit Grétry, en lui im quant du doigt un restaurant, entrez dans cette m: son, commandez votre dîner en musique, et, si vo en sortez avec un appétit satisfait, j'accepterai vol dédicace. » Je ne sais si l'importun fut converti ;po moi je le suis pleinement, et c'est précisément pai que la musique se refuse net à traduire nos pc chants vulgaires et matériels que je lui en sais un § infini; mais je ne puis admettre que ce soit ne ri exprimer que d'être seulement l'organe privilégié la partie spiritualiste de nous-mêmes. Aimer, pleura sourire, rêver, ne constituent point un domaine do on puisse faire fi, car la poésie n'en a pas d'autre, je ne pense pas que M. de Laprade m'oppose como une objection sufiisante la Gastronomie de Berchou
Non, la musique n'est point une langue techoiqu* elle n'est assurément pas non plus un enseigoeme théologique, historique ou moral dans le sens abso du mot. Mais les autres arts partagent la même io^ mité ou plutôt sont renfermés dans les mêmes limite
Lorsque M. de Laprade dit : « Si le rêve éveillée vous parla musique aboutit ù un sentiment détermina c'est que votre imagination est déjà remplie, pari* autres arts, de glorieux modèles ; c'est que la poésie c'est que les autres arts, truchements plus fidèles «
plus clairs de la religion et de la philosophie, auront déposé dans votre âme le germe sacré », M. de Laprade ne va pas assez loin. Aucun art, pas plus la peinture que la musique, pas plus la sculpture que la peinture, n^est par lui-même un enseignement complet de philosophie, d'histoire ou de religion; tous impliquent une éducation première, des notions antérieures, des convictions arrêtées, ou bien ils demeurent également inintelligibles et impuissants. M. de Laprade affirme que la signification d'une peinture est toujours évidente et que les esprits les plus impropres à décider de son mérite comme œuvre d'art ne sauraient se tromper sur l'action qu'elle représente ni sur la direction qu'elle imprime à la volonté, ici encore, je le crois, M. de Laprade est dans l'erreur, et après avoir trop relevé, au point de vue moral, les arts qui ne sont point la musique, il les loue trop aussi au point de vue de la clarté.
Quoique la peinture et la sculpture parlent plus manifestement aux yeux et aux sens, elles laissent encore le plus souvent la foule indécise sur leur signification. Le peintre et le sculpteur ont peut-être même plus besoin d'une préface que le musicien. On vend l'indispensable livret à la porte de nos musées ; il n'en est pas besoin et l'on n'y songe pas à la porte du Conservatoire. Le moindre orchestre groupera tout de suite auprès de lui un attroupement populaire ; plus rares sont les tableaux qui attirent la multitude. En fait de tableaux, il faut rayer d'abord d'un trait de plume tout ce qui concerne la mythologie, lettre close pour le gros du public ïïioâLeT\\.^.^wV\«t
dans un musée sans une certaine provision historique et littéraire, c'est pénétrer dans un labyrinthe sans le fil d'Ariane. L'Hercule Farnèse, l'Apollon du Belvédère, la Vénus de Médicis seront compris à première vue parce qu'ils représentent uniquement les types de la vigueur et de la beauté physiques ; le Laocoon jouira de la même popularité, parce que tout le monde se rend compte, sans eflFort d'érudition, de la lutte entre un homme et un serpent ; mais nul n'appréciera à sa juste valeur la statue du Rémouleur ou celle de Spartacus, s'il [est étranger aux annales romaines : nul ne comprendra le geste du grand Condé par David, s'il ne connaît d'avance le siège de Philippsbourg. Quelques grandes scènes de l'Ancien ou du Nouveau Testament seront comprises là seulement où le christianisme sera profondément entré dans le cœur et dans l'intelligence des populations : la Transfiguration, la Communion de saint Jérôme pénétreront de respect et d'émotion tout contemplateur chrétien. L'effet ne se produira déjà plus aussi généralement ni aussi rapidement devant la Dispute du Saint-Sacrement ou devant V École d'Athènes; et mettez un homme illettré devant le tableau de la Mort de Socrate, il ne se doutera certainement pas que c'est un philosophe qui va boire la ciguë : peutêtre vous demandera-t-il quelle excellente liqueur renferme cette coupe tenue d'une main si ferme. Donnez à deviner au même spectateur le JMarcus Sextus de Guérin, VBippocrate de Girodet ou tant d'autres belles toiies du Luxembourg ou du Louvre, et votre homme, lilvré à sa simple intuition, demeu-
rera dans un ébahissement sans issue. Les critiques brevetés ont souvent eux-mêmes de la peine à se mettre d'accord sur une œuvre d'art, et, à l'apparition du Cromwell devant le cercueil de Charles /*' par Paul Delaroche, M. Théophile Gautier, si mon souvenir ne me trompe, écrivit dans sa revue du Salon : « Ce n'est point là le Protecteur de la république anglaise devant le cadavre d'un Stuart, c'est tout bonnement quelque Paganini qui ouvre sa boîte à violon. » Dans les siècles qui possédaient encore la naïveté que nous avons perdue et qui n'avaient pas les journaux pour mettre en circulation des renseignements et des jugements quotidiens, les peintres, les sculpteurs, les graveurs sentaient la nécessité de placer dans leurs œuvres, sur la muraille des basiliques et jusque dans les vitraux, de petites banderoles qui s'échappaient de la bouche ou des mains des principaux personnages. Sur ces banderoles on écrivait franchement soit un dialogue, soit une légende ou toute autre explication tant on s'en rapportait peu à la sagacité publique.
Oserai-je le dire à M. de Laprade, la poésie, la poésie elle-même, la poésie la plus pure et la plus élevée, encourt aux yeux de beaucoup de gens le reproche de frivolité pernicieuse, et tout le monde sait le mot du mathématicien, au sortir de la représentation d^Andromaque: « Qu'est-ce que cela prouve?» Gardons-nous donc, nous qui aimons sincèrement les arts, de les faire trop grands ou trop petits : il y a péril des deux côtés. Trop grands, on en fait des usurpateurs et des vrLl\^vxs» daz?5 uae sphère où ils se trouvent àèpîrjç.fe% ç^\\w^c>vcv-
230 ÉTUDES ET SOVVSNIRS.
pétents; trop petits, on leur enlève le sentiment de leur dignité Qt de leur responsabilité ; à leur place et dans leur i^ondition vraie, fls partent aux meilleures facultés dfc Fâme, ils Téptkreni, ils l'occupent, ils la retiennent dans de hautes et salutaires contemplations. \Af sans doute, le musicied n'a le droit de dédaigner où d^exclure ni le peintre j ni le sculpteur, ni le poète, mais il a certainement aussi son rang et son rôle au milieu d'eux.
Ces principes une fois posés, essayons de déterminer ce rôle précis et spécial. Non, la musique n'est faite ni pour tenir lieu de catéchisme ni pour remplacer un cours d'histoire ni pour détrôner Praxitèle ou Michel-Ange, Homère, Virgile ou Descartes. Mais est-elle pour cela un vain son, sans intention morale et sans aucune efficacité sur les inspirations du cœur ou sur les résolutions de la volonté? Les grands maîtres de l'harmonie ne sont-ils que des harpes éoliennes vibrant au hasard sous le premier souffle venu, sans la participation de leur intelligence et de leur conscience? Interrogeons les pièces authentiques du procès.
Sans doute Beethoven a intitulé plusieurs de ses symphonies : symphonie en ut, symphonie en la. Mais il en a nommé d'autres symphonie pastorale, symphonie héroïque^ et ces chefs-d'œuvre sont aussi distincts pour l'auditeur qu'ils ont été voulus et prémédités parle compositeur, j'allais dire par l'écrivain. Une belle page musicale est si bien le glorieux labeur d'unie volonté réfléchie, elle porte si bien le cachet, J'^/n/)reinte indélébile d'une personnalité, que chaque
Lf^^HV^IQI^S- ^*
grand compositeur a sa nationalité, son caractère et son style, comme tout grand prosateur ou tout grand poète. A première audition, un auditeur exercé dira : Voilà de la musique italienne, de la musique allemande ou de la musique française ; -^ comme tout esprit un peu littéraire dira : Voilà 4u Co^eille ou du Dante, Yoilà du Shakespeare ou du Gœthe, du Lafontaine ou du Labruyère. — 11 e^t même remarquable à quel point les grands géniesen musique correspondent aux grands génies en poésie. Corneille et Racine, si parfaits dans le tragique, excellent aussi en verve malicieuse et comique; ils ont fait Polyeucte et le Menteur^ Athalie et les Plaideurs. D'autres n'ont que la verve tragique ou la verve comique ; Crébillon n'a jamais eu le plus petit mot pour rire, et Molière n'a jamais essayé de sortir de la comédie, à quelque hauteur qu'il l'ait portée. Tous ces types se reproduisent dans le monde musical. Mozart et Rossini gardent le premier rang dans le style pathétique et dans le genre bouffe : l'un écrit ï Enlèvement du sérail à côté de Don Juan^ l'autre le Barbier de Séville et la Cenerentola à côté di Othello ^ de Sémiramis et de Guillaume Tell. Méhul nous a légué deux chefs-d'œuvre absolument contraires, Joseph et ïlrato; Gluck, Meyerbeer et Beethoven, toujours savamment magnifiques, n'ont jamais, que je sache, écrit une scène bouffe, et Bellini n'a pour ainsi dire produit, sous des titres divers, qu'une élégie touchante comme celle de Millevoye, et toujours la même. M. de Laprade fait remarquer que les animaux^ incapables de comprendre la beaulè tf \wv^ %\.\^^^
232 ÉTUDES .ET ^UVENIRS.
OU d'une statue, subissent au contraire facilement l'ascendant de la musique, qu'un serpent même se montrera sensible à la mélodie, et il en déduit que la musique est le plus sensualiste des arts, puisque c'est le seul qui ait prise sur les natures secondaires.
Je ne sais si cette sensibilité des animaux à la musique est parfaitement démontrée, elle n'est, en tous ' cas, ni très répandue parmi eux ni très étendue, et il y a certainement dans l'espèce animale tout entière plusieurs instincts très élevés et infiniment plus développés que celui qui m'est objecté ici. Quelle est l'origine, la nature, la mesure de ces instincts? Je ne me charge pas de le définir doctoralement ; je me contenterai de rappeler que ces instincts existent avec un caractère bien autrement irrécusable que le goût de la musique chez les quadrupèdes ou chez les reptiles. JNous avons, M. de Laprade et moi, un illustre ami, M. de Montalembert, qui, dans un accès de misanthropie passagère, s'écriait : « Ne me parlez pas des chiens, ils font trop grande honte aux hommes. » Le chien, en effet, n'a-t-il pas été maintes fois célébré en prose et en vers? Qu'on me permette de citer un seul exemple entre mille :
Ton silence nous plaint, ton regard nous soulage ;
Fidèle, intelligent, tu traduis nos discours ;
Ta patte a de Tesprit et ta queue un langage!
Grondé, battu, chassé ; mais revenant toujours.
Tu devines Tami, tu dénonces le traître !
Tu vis pour caresser, suivre et servir ton maître,
Et tu meurs, au besoin, pour défendre ses jours!
Faut-il en conclure que le sewtimeivt de l'affection \
et de la fidélité est un pur sensualisme/ puisque nous le partageons avec les chiens? Les hommes vont souvent aussi chercher dans le règne animal Temblème de l'amour maternel; le hibou est plein d'illusions sur ses petits, le renard consacre ses meilleurs tours à la conservation de sa progéniture, le pélican ouvrant son sein nourricier figure, dans le symbolisme chrétien, l'Église elle-même et il se retrouve encore aujourd'hui dans nombre d'armoiries épiscopales ou monastiques. L'amour maternel doit-il alors être frappé de déchéance? Le perroquet, le sansonnet, le corbeau arrivent à prononcer des phrases distinctes et complètes. La parole ne sera-t-elle plus, en vertu de cela, qu'un simple mécanisme ? Quel homme sensé voudrait aller jusque-là? Convenons donc à l'amiable que si, en de rares occasions, quelques animaux se montrent sensibles à un accord mélodieux, cela leur fait beaucoup d'honneur sans faire aucun tort à la musique.
Entraîné par ses habitudes logiques, M. de Laprade arrive nécessairement d'un point de départ exagéré à des applications exagérées dans l'ordre politique et historique.
Non, la musique n'est pas la complice naturelle du despotisme, le délassement corrupteur des peuples asservis.
Deux grandes divisions séparent encore malheureusement les diverses parties du globe : il y a d'un côté le monde européen, c'est-à-dire le monde chrétien et civilisé; il y a de l'autre le monde asiatic^ive^ c'osï-h'âirc les nations languissantes el fexievNfee.'s. ^^\v^
234 KTUDES ET SOUVENIRS.
le double empire du despotisme et de la volupté. Si II musique est ce qu'on nous disait tout à l'heure, ell sera les délices et le triomphe de TOrieiit, Tobjelde mépris et de Tinaptitude du monde civilisé : eh bien c'est précisément le contraire qui arrive, et M. d Laprade nous en donne lui-même une preuve pi quante. « Un pacha d'Egypte ou un sultan de Con-< stantinoplc, interrogé sur Teffet d'une symphonie^ répondit : C'est très bien, mais c'était mieux aupa-^ ravant. Auparavant c'était le tintamarre des inslru-| menis que Ton accordait dans l'orchestre. » I
Comment se ferait-il donc que le pays des hourisi et des janissaires ne fût pas le paradis des musiciens,! et comment se ferait-il que la terre de l'Évangile eti de la liberté fiH en môme temps la patrie de la mu-i sique sacrée et de la musique héroïque, si l'instinct de la mélodie n'était pas en relation directe avec le cœur de l'homme plutôt qu'avec ses sens? et, pour ne parler que de l'Europe, comment ne pas faire remarquera M. de Laprade qu'il est aussi injuste pour rAllemagoe et pour l'Italie que pour la musique? Non, ce n'est point la partie somnolente des pays germains qui est le mieux douée pour la musique, c'est en particulier la Suisse et le Tyrol, c'est-à-dire les deux portions de l'Allemagne les plus libres, les plus énergiques et les plus pures. Non, ce n'est point la corruption de l'Italie qui est la cause ou l'effet de sa supériorité musicale ; il y aurait d'abord matière à contestation sur rétat vrai de Tltalie, la décadence y est certaine à quelques égards, mais c'est relativement à la splendeur de son passé; les Fiancés ne révèlent assurém^"*
pas une littérature avilie ; les Espérances de Fltalie résumaient un noble programme qui çût sauvé la patrie de Manzoni, du comte Balbo et de César
Cantù, si la France Mais à quoi bon ce débat? il
ne serait opportun que dans le cas où la musique italienne daterait uniquement du dix-neuvième siècle ; «r, nul ne voudrait le prétendre. Quelque juste éclat que jette son nom sur la musique italienne, Hossini n'était lui-même que le successeur de Pergolèse et de Cimarosa, qui comptaient à leur tour d'illustres ancêtres en remontant jusqu'à Palestrina; et, au temps de Palestrina, l'Italie, fertile en héros comme en libertés, confédérait ses républiques sous le drapeau d'un pape et sauvait l'Europe à Lépante de l'invasion et de la barbarie musulmanes. Quant à l'Angleterre, je crois qu'il y a lieu delà récuser d'une façon générale en cette matière. Ce noble pays brille par l'éloquence politique, par le génie des lettres et des sciences, par la hardiesse, par la persévérance qui ont mené à bien les grandes entreprises et portent haut la renommée d'une nation; mais les arts proprement dits n'ont jamais trouvé là leur sol ou leur climat de prédilection. La musique n'y est pas seule en médiocrité ou en disgrâce, et la peinture, la sculpture n'y sont pas plus florissantes ni plus fécondes que la musique; sauf l'architecture, qui participe du caractère sérieux et religieux des Ano:lais, presque tout ce qu'on admire dans les galeries ou les théâtres lyriques de l'Angleterre est d'importation étrangère ; galeries et théâtres attestent la richesse de son aristocratie et \a §>w^fe\:\ov\V.fe
23rî rrrivEs tr sor vexirs.
de ses enchères plotôt que sa Tocation artistiques^
Ce D*est pas moi qoi ai touIu faire ainsi de Vt musique le coroUaire inséparable du déTeloppemeDl historique ou politique des nations ; mais si nous de^ Tions Tider le débat sur ce terrain et poursuivre pa^^ rallèlement l'histoire de la musique et Thistoire delà civilisation, je ne craindrais pas le défi. Aisément oa découvrirait que les peuples, les gouTemements, les institutions les plus fidèles au christianisme se montrent en même temps les plus favorables à la musique religieuse et populaire.
Est-ce qu'une suite si antique d'hommages rendus, une si longue série de titres accumulés peuvent être pur effet du hasard, pur fluide électrique, pure nervosité? Mon, mille fois non.
Cette puissance, cette force sont-elles dans la musique, comme j'ai osé l'avancer, plus exclusivement morales que dans la peinture, dans la sculpture et même dans la poésie?
Ici je pourrais me réfugier derrière d'imposantes et, ce me semble, d'irrécusables autorités. Gomment croire que si la musique était cet art sensuel, pervers et corrupteur, dont M. de Laprade évoque le spectre, elle fût en même temps contemporaine des premières prières et interprète des premières adorations du genre humain? - *
« Le très dévot roi David, dit le Uyn'àe Y Imitation^ fit faire diverses sortes d'instruments cfe musique; il composa des psaumes et ordonna qil'ils fussent chantés avec allégresse, et, comblé de la grâce de FEsprit- Saint, il les chanta aussi lui-même sur la harpe; il
Bpprit aux enfants d'Israël à louer Dieu de tout leur cœur et à faire chaque jour un saint concert de leurs Jl^oix pour les bénir et pour publier les merveilles du SSeigneur. »
Et, si j'ouvre le livre des Psaumes, j'y trouve cet admirable récit et cette incomparable lamentation, incomparable témoignage aussi en faveur de la musique :
« Assis, mornes et immobiles, sur les bords du fleuve de Babylone, nous ne pouvons retenir nos larmes au souvenir de Sion !
« Et nous suspendons nos lyres aux branches des saules ;
« C'est en vain que ceux qui nous gardent captifs veulent nous faire répéter nos cantiques sacrés ;
« C'est en vain que ceux qui nous ont arrachés à notre patrie nous disent : Chantez-nous quelques-uns des cantiques de Sion !
« Comment pourrions-nous entonner le cantique du Seigneur sur une terre étrangère ? »
Je pourrais peut-être m'arrêterlà et demander avec une certaine confiance au chrétien s'il récuse l'austère cénobite caché sous Timmortel anonyme de V Imitation de Jéms^Christ; au poète s'il veut entrer en lutte avec le roî David et les sublimes concerts d'Israël. Mais je veux m'adresser aussi au prosateur et au père de famille. Voici donc les questions plus humbles que je Aie permets de lui soumettre.
Une mère entre dans une bibliothèque et elle dit à sa fille : « Vous pouvez disposer de tels ou tels rayons ; mais vous ne toucherez pas sans moi à tels ou teU
â38 ÉTUDES ET SOUVENIRS.
volumes, qui vous seraient nuisibles. » M. de Laprad s'en' étonnera- t-il? Lui-même conduira-t-il indifféremment ses jeunes fils dans tel ou tel musée de peinture ou de sculpture? Mais M. de Laprade comprendrait-il qu'on dît à la jeune fille ou au jeune homme le plus rigidement élevé : Voici des sonates et des symphonies, vous ouvrirez les unes, vous vous garderez de toucher aux autres : celles-ci contiennent des œufs de cygne et celles-là des œufs de vipère. — On interdira à de jeunes spectatrices un opéra à cause du drame ou du ballet. Mais que la partition soit transcrite tout entière pour le piano ou pour un orchestre, c'est-à-dire rendue à l'état de pure musique, qui songera jamais à la proscrire? 11 y a une littérature, une peinture, une sculpture clandestines et qu'on est obligé quelquefois de déférer aux tribunaux. Imagine-t-on une symphonie prohibée qui ne s'exécuterait qu'à huis clos et qu'on devrait traîner devant la justice? Tout n'est-il pas jugé à cette seule pierre de touche ?
Je ferai même à ce propos une dernière concession à M. de Laprade. La musique a une faiblesse, et, s'il Texige, je dirai un défaut : comme beaucoup d'autres personnages de ce monde et des plus distingués, la musique n'est pas assez sévère dans le choix de ses compagnons, elle accepte avec trop peu de réserve des camaraderies compromettantes. Sans cette facilité de caractère, elle ne rencontrerait pas, j'en suis convaincu, les préjugés que je combats en ce moment ; personne n'aurait jamais songé à la faire descendre du piédestal où les âges reculés l'avaient n
élevée et Thonoraient sans partage, si elle n'eu était descendue elle-même pour parcourir nos |!Bromenades et hanter nos lieux publics en compagnie suspecte. C'est un tort, je le confesse sans hésitation, c'est une faute de conduite, mais ce n'est point un vice de nature.
Lorsque M. de Laprade, relevant avec raison les sommes immenses, on pourrait se servir d'un terme plus sévère, que l'on consacre au nouvel Opéra, appelle cet édifice le sanctuaire de la volupté et la cathédrale du matérialisme, il confond le délit des yeux avec le plaisir des oreilles, la danse et toute sa responsabilité avec la musique sans auxiliaire ni cortège. Le nouvel Opéra, je le crains, sera le temple de ceux qui n'en ont pas d'autres; il sera, d'abord, si Ton en juge par sa façade, le temple du mauvais goût; mais ce qu'il ne sera pas, c'est le temple exclusif de la musique telle que M. de Laprade luimême l'envisage et la discute, la musique des grands maîtres sous leur seule inspiration, la musique des grands orchestres dans leur sublime langage.
L'éloquent accusateur constate que la vogue excessive des cafés chantants, des concerts en plein vent date du second empire, et il en tire une preuve flagrante de mutuelle sympathie. On dit en droit : post hoc, nonpropter hoc, quand, d'accord sur un fait, on n'est pas d'accord sur son origine. C'est aussi la fin de.non-recevoir que je crois pouvoir opposer ici. La profusion des cafés chantants coïncide, il est vrai, avec la suppression des libertés; mais, comme la profusion des kiosques pour la vente deç> ^wvcw^w^.
comme la multiplication des cabinets de lecture, des photographies, des vêtements tout faits, des witures à tout prix et à toute vitesse, c'est le développement d'un mouvement antérieur au second empire et même au premier, d'un mouvement qui résulte de la rencontre d'un certain nombre de découvertes mécaniques avec l'avènement de toutes les classes à l'éducation et à l'aisance, par conséquent avec la participation de tout le monde aux goûts de l'imagination et du bien-être. C'est là un mouvement légitime, vraiment progressif, qui ne s'est pas arrêté depuis plusieurs siècles et qui ne s'arrêtera sans doute pas d'ici à longtemps.
L'application de la vapeur à l'industrie, l'intervention des peuples dans leurs propres affaires, le suffrage universel, tout y a concouru pêle-mêle; la musique n'y figure ni plus ni moins que tout le reste. Le régime actuel cependant n'échappe pas pour cela, selon moi, aux reproches que lui adresse M. de Laprade. La captation des masses entrant dans tout césarisme préoccupe tout césarien infiniment plus que la morale, et qui dit captation dit bassesse dans les moyens. Sous le règne de la liberté, les hommes nourriraient de plus mâles ambitions et donneraient à leurs pensées de plus mâles reflets. Mais la liberté se garderait de détruire ces instruments divers, si multipliés et si commodes, de la vie plus facile, à •meilleur marché, et des jouissances honnêtes mises à la portée de tous ; un peu de superflu est pour tout le monde chose fort nécessaire. La presse, la gravure, le théâtre, la chanson, seraient plus noblement ins-
pires, mais n'en continueraient pas moins leur propagation croissante. La liberté ferait avec désintéressement ce qui se fait sous le despotisme avec un calcul pervers ; elle ferait par un amour sincère du bien public ce qui se fait sans elle dans le but d'une exploitation froidement égoïste; pleine de respect pour elle-même, elle tâcherait d'imposer le respect de soi à toutes les heures et dans tous les actes de la vie, mais elle n'aurait pas besoin pour cela de détruire l'atelier de Nadar, la salle de Pasdeloup et la machine à coudre.
Toute chance de malentendu étant ainsi conjurée, examinons enfin si la musique est bien cet instrument sans conscience de lui-même, cet organe inerte et stupide, incapable de prendre parti dans aucun combat de la volonté.
Si la musique ne rendait à l'homme d'autre service que de le porter à la rêverie, je croirais encore qu'il faut la ranger parmi les agents et les conseillers d'un ordre élevé. Rêver n'accomplit et ne termine rien, mais commence beaucoup de choses; rêver, ce n'est pas encore le bien, mais ce n'est déjà plus le mal dans son action impérieuse et grossière ; rêver, c'est le premier acte de l'imagination en conûit avec de vulgaires réalités. C'est l'état intermédiaire entre l'attrait et le dégoût. C'est le déclin de l'orgie et l'aurore de l'amour. Rêve-t-il, celui qui ne connaît encore que les aiguillons de la chair? Rêve-t-il, celui qui se précipite dans toutes les frénésies du jeu et dans toutes les ivresses de la sensualité? Non, et vous soulèveriez son dédain, probablement sa colère^
si vous lui parliez de ces horizons indécis qui ne sont plus la terre et qui ne sont pas encore le ciel, de ces pensées incertaines et flottantes qu'on peut nommer lassitude ou regret, mais pas encore remords ou repentir. Combien de temps saint Augustin a-t-il rêvé avant de croire, avant de s'incliner et de prier? Demandez-le aux larmes de sainte Monique ! elles seules pourraient vous répondre. Mais si, par malheur, vous enleviez au pauvre cœur humain cette halte passagère entre le mal et le bien, qui s'appelle la rêverie, vous auriez rompu le pont entre les deux mondes invisibles que presque tout homme doit traverser pour arriver à sa propre valeur et s'établir dans son état définitif. Bénie soit donc la musique, car elle ne peut nous faire rêver sans nous détacher de nousmêmes, sans nous entraîner dans cette sphère de l'idéal qui, pour beaucoup d'âmes ou faibles ou délaissées, n'est point encore le sanctuaire, mais en est au moins le parvis.
Cependant l'expérience, et l'expérience la plus générale, nous apprend que la musique ne se borne pas à plonger l'homme dans de poétiques extases : elle sait aussi prendre énergiquement parti dans les luttes humaines, et c'est alors dans le sens spiritualiste qu'elle exerce toujours son influence. 11 suffit de rappeler à cet égard la musique nationale, la musique militaire, la musique religieuse.
La musique nationale ou populaire ne mérite et ne justifie pas seulement ce beau titre lorsqu'elle rappelle un de ces chants qui peursonnifient la patrie, comme en Angleterre, en France, en Suisse,
pour ne citer que trois peuples absolument divers de caractère, de mœurs ei d'institutions. Elle est aussi nationale et populaire parce qu'elle est, dans toute Tacception de ce mot, un efficace moyen de civilisation, et elle est un moyen de civilisation parce qu'elle est un ingénieux ennemi de l'oisiveté. La musique est, en effet, à la fois un délassement et une science, un travail et un repos, et la jouissance ne vient qu'après l'étude. « La musique, dit équitablement M. de Laprade, confine aux mathématiques et se rattache à la géométrie. » Oui, elle peut paraître le jeu frivole des esprits sérieux, mais elle est aussi l'occupation sérieuse et utile des esprits qui sans elle seraient pires que frivoles. La musique peut sembler du temps perdu si elle détourne du barreau, de la médecine, de l'industrie; mais quel temps bien employé que celui des orphéons de ville ou de village, si vous mettez en regard tout ce qui ne manquerait pas d'envahir la place restée vide! La musique civilise l'individu et les masses, non seulement par tout ce qu'elle retranche, mais par tout ce qu'elle impose, par des habitudes et des qualités qui sont presque des vertus, par l'exactitude, par l'esprit d'association, par la politesse, par l'obligation de se tenir en grand noihbre sous la surveillance de tous les regards, sous la direction d'un maître, avec l'indispensable lien du concours commun. Sans entrer absolument dans la rhétorique des professeurs de M. Jourdain, on peut remarquer que les mots empruntés à la musique sont synonymes d'un bienfait, lorsqu'on les transporte dans l'ordre
politique ou social. Le monde n'est jamais plus|. heureux que quand le concert existe entre les peu pies, l'harmonie entre les rois ; et, pour employer un argument qui ressemble moins à un jeu de mots, b statistique morale donne la même réponse que la philosophie du langage. Partout où une yéritable organisation musicale est entrée dans le tempérament des classes laborieuses, on est sûr de rencontrer les mœurs les plus douces, les plus graves et relativement les plus pures.
La musique militaire est autre chose qu'une suite incohérente de fanfares accélérées et sonores; elle occupe une place réfléchie dans la pensée des chefs et dans la disposition d'un plan de défense ou d'attaque. Assurément, elle n'intervient pas dans un litige entre deux armées qui vont en venir aui mains ou dans une délimitation de frontières; elle ne se prononce pas sur la justice ou l'injustice d'une cause qui va faire couler des flots de sang. Mais, dans ces heures pénibles que tout le monde a connues, lorsque le cœur hésite entre la mollesse et l'énergie, entre l'égoïsme et le dévouement, que le clairon vienne à retentir, que l'hymne de la patrie ou le refrain favori du soldat vienne à se faire entendre, toute délibération cesse : la mollesse esl vaincue, l'égoïsme et la prudence s'évanouissent, le soldat s'élance à la suite du drapeau redevenu toutpuissant, et aucune voix, si éloquente qu'on la suppose, n'aurait exercé une action si universelle, si persuasive et si rapide. M. de Laprade assure que les hommes qui entendent la même musique ne lui
accordent jamais la même signification : eh bien ! voilà des hommes par milliers nonchalamment étendus sur le sol, murmurant contre le général, contre la guerre, regrettant le foyer natal, la liberté ravie, le bonheur entrevu ; la musique parle : nul ne s'y trompe, tous ont compris ce qu'ils viennent d'entendre, au même instant et de la même façon : tous se lèvent, non seulement pour obéir à la discipline, mais avec la même émotion dans Tâme, le même feu dans les yeux, le même cri dans la bouche : Aux armes ! Est-ce là manquer de clarté pour les esprits et d'empire sur les volontés ?
Des phénomènes, moins visibles mais aussi réels, se produisent avec la musique religieuse ; un homme hésite entre le doute et la foi, entre la révolte et la soumission ; un grand sacrifice lui est demandé, tout son être gémit ou s'indigne; il prend un livre, son esprit reste distrait ; il interroge un ami, sa raison ou sa passion sont intarissables en allégations spécieuses ou en paroles enflammées ; il entre dans une église, il veut prier, ses lèvres restent muettes; mais bientôt des sons mystérieux, tantôt suaves, tantôt foudroyants, s'emparent de sa pensée, la détendent, la dominent : il pleure, il se prosterne, il sanglote. Il était entré froid ou rebelle, il sort un des héros du sacrifice ou de l'abnégation; le trésor de foi'fce, dont il n'avait jamais soupçonné l'existence en lui-même, s'est tout à coup révélé à ses propres yeux; c'est la musique qui a opéré ce prodige : n'est-ce pas là encore agir sur la volonté ?
La musique ne suffira pas, j'en conviens^ Aj^vrt
soutenir les sublimes résolutions du premier mouvement; mais elle les a éveillées, elle en a fait goûter les premiers charmes, la première fierté, la première consolation. Ceux qui viendront après elle n'auront plus qu'à continuer son œuvre, et cette œuvre a fait des prêtres comme des soldats.
11 n'est pas de jour où ce drame du cœur humain ne se renouvelle dans nos églises. Puis, contemplez-y la foule dans son ensemble, chaque assistant apporte les préoccupations et les tendances les plus diverses; mais, aux heures solennelles du culte, toutes les âmes se pénètrent du même sentiment, comme tous les corps fléchissent dans la même attitude. La musique n'emploie pas pour chacun le même mot, mais pourtant elle présente à tous la même idée, foi, détachement,' courage, et c'est avec ce peu de mots que le christianisme a transformé le monde. N'opposons donc pas les arts les uns aux autres, et n'imputons à aucun d'être l'allié nécessaire ou le complice des bas instincts et des mauvais gouvernements.
Les arts sont, avec des caractères différents, des forces de même nature et des puissances de droit divin ; tous par conséquent portent ombrage au matérialisme et à la tyrannie ; la peinture et la sculpture s'adressent surtout à l'intelligence et à la raison, la musique s'adresse à ' l'imagination et au cœur; toutes les trois rejettent également les jougs trop durs et les freins trop étroits; la peinture et la sculpture se meuvent dans une sphère illimitée, mais ne nous entretiennent que du sujet déterminé sur lequel il leur a plu de se fixer, la musique
nous parle de nous-mêmes, elle pénètre au fond de nos âmes et, comme Fami le plus intime, s'unit à nos souvenirs ou à nos angoisses secrètes; la peinture et la sculpture impliquent l'étude de l'anatomie et sont surtout pratiquées par les hommes ; la musique, qui n'exige que l'anatomie des sons, est l'étude favorite des femmes ; la peinture et la sculpture sont proches parentes de l'histoire, la musique est sœur de la poésie. Toutes les relations des arts entre eux et des arts avec le cœur humain appartiennent essentiellement aux sentiments indépendants et délicats : les peuples en sont avec raison fiers et jaloux. Tout despote le sait, et, quand il ne peut étouffer ni les arts ni les lettres, il s'applique à les corrompre pour les énerver. Assurément, il serait à souhaiter que l'homme pût atteindre d'un seul vol les sommets voisins du ciel et y demeurer. Mais puisqu'il ne s'élève que de degré en degré, pas à pas, avec d'indispensables haltes et de fréquentes chutes, ne lui disputons rien de ce qui l'aide à gravir les hauteurs et à s'y maintenir. Que mon cher contradicteur y refléchisse encore, il ne lui siérait pas de couper les ailes à des muses qui peuvent quelquefois devenir des anges gardiens.
On ne sera pas étonné, je Fespère, du double titre donné à ce travail. Tous les grands intérêts d'une nation sont étroitement unis et solidaires; on n'en blesse jamais un isolément, ni dans Tordre matériel ni dans l'ordre moral, et le mot célèbre du baron Louis : « Faites-moi de bonne politique, je vous ferai de bonnes finances, » demeure universellement et perpétuellement vrai. Ce n'est donc ni pour un vain plaisir ni par une secrète amertume que je veux entremêler ici et tenir constamment en regard les soufifrances de l'agriculture et les griefs de la politique. C'est la nature même des choses qui crée ce rapprochement, et il faudrait bien plus d'efforts pour s'y soustraire que pour s'y livrer.
Je ne me placerai pas non plus à un point de vue rétrograde. Les esprits sensés ne demandent ni ne souhaitent le retour d'aucun ancien régime ; ils croient fermement, sincèrement, à l'avenir de toutes les libertés : de la liberté religieuse cotcwxv^ Ôl^ V^ ^iberté politique, de Ja liberté des èchaxiç^e^ cwxvrcifc^-
ciaux comme de la liberté des idées. Si j'en ju{ toutes les délibérations qui me sont connue agriculteurs ne réclament pas plus le rétabliss de l'échelle mobile qu'on ne réclame la résun des parlements ou des intendances provinciale que ces institutions fussent mauvaises enelles-n mais parce qu'elles ne sont plus appropriées î temps. Ce n'est donc pas l'aspiration vers 1( échange qui sera combattue ou condamnée n'est même pas son introduction par Temploi et arbitraire de l'autorité, quoique je le blâm jours. Il y a des cas où un gouvernement, apri examen, peut ne pas se laisser trop longten trop docilement entraver par l'égoïsme ou la^ ment des intérêts privés. Si Louis XVI, qui a bien compris Turgot, l'avait soutenu contre 1î tance de traditions surannées, la Révolution être eût été conjurée, et la France aurait d» d'un siècle des sécurités et des prospérités qu'i connaît pas même aujourd'hui *. Mais, si Lou avait mis tout son pouvoir au service des ré économiques, il aurait dû y mettre aussi to prévoyance, toute sa sollicitude, et, à côté de la dre destruction, préparer ou assurer un équ réparateur. On peut donc accepter en prin( libre échange ; on peut même, si l'on part conviction des libre-échangistes , accorder u d'indemnité aux procédés brusques et somm
1. Voir les papiers inédits de Turgot, récemment publia très Çnrienx travail de M. le baron de Larcy (Carrespon
25 août isee).
quels le libre échange nous a été imposé, [ui donne lieu aux plus justes doléances, près avoir fait ces deux énormes concescherche vainement autour de soi les com- ?, les adoucissements, les mesures transii, dans l'intérêt même de la liberté du ly auraient dû accompagner son intronisai nous.
nt tant de légèreté ou tant de dédain a-t-il Taccomplissement de mesures d'une si )rtée? Déjà je retrouve ici la politique, et itique seule qui peut nous donner la réponse, vernement a traité lagriculture comme il Iheureusement l'habitude de traiter beau- Taires d'une autre nature. Aujourd'hui on as assez le contrôle des corps réguliers et its; on ne recherche pas assez le contact et I des hommes à la fois compétents et indé- . S'il s'agit de l'Allemagne et du Danemark, 3 de la parole de M. Thiers et on étouffe sa md une discussion devient trop pressante, ne argumentation embarrasse, on aime à ^rer en faisant jouer dans le lointain la ^e d'un plébisciste. Aujourd'hui, d'un bout ipe à l'autre, on trouve habile et peut-être !, de faire appel au suffrage universel qui, oup de matières, prononce à peu près au l'est ainsi qu'on peut s'expliquer la conduite e qui a été tenue depuis quinze ans à l'égard culture. Dès le début du second Empire, on , aux vifs applaudissemenls du ^xifeYva ^sp^V
cole, un grand conseil de l'agriculture ; les membres de ce grand conseil furent généralement bien choisis. 11 n'a manqué à cette excellente conception qu'une seule chose : la vie. Jamais les hommes éclairés et sages que l'on venait de former en corps déli bérant n'ont été admis à délibérer. Quand le Corp législatif a essayé de revendiquer quelques-unes de attributions tombées en si prompte désuétude, le gou vernement en a témoigné de l'humeur, et il a pré féré chercher une autre juridiction dans la convocation d'assises extraordinaires sous le nom d'enquête agricole.
Assurément, mieux vaut cela que rien; miem vaut une consultation qui risque de se perdre par son étendue même qu'un refus dédaigneux ou une impitoyable surdité. Mais enfin l'enquête agricole n'a été résolue qu'à la suite d'innombrables doléances; n'aurait-il pas mieux valu conjurer ces plaintes? Elle va constater des fautes graves et des souffrances douloureuses ; n'aurait-il pas mieux valu ne pas commettre ces fautes et prévenir la ruine momentanée d'une partie de la fortune publique? 11 y a donc là un vice d'habitude, on serait tenté de dire un vice de tempérament; trop d'insouciance, quand il s'agit d'appeler la lumière, et plus d'apparence que de réalité dans la façon d'interroger, quand, tardivement et de guerre lasse, on interroge. Et en effet, si quelqu'un avait l'arrière-pensée , le parti pris de faire avorter les réponses par la complication et par l'abondance des questions et de noyer les gens, sous prétexte de les tirer de Yeavv, \e \^ m^V\xi\% ^\
ifi de trouver un procédé plus sûr pour arritjr à son but que les soixanle-dix-neuf pages in- Barto du Questionnaire, premier élément et point » départ de Tenquête agricole. La statistique y est ebaque instant confondue avec Tagriculture, et le myernement nous demande, dans une foule de cas, - que lui seul pourrait nous apprendre. Qui de Kis sait aussi bien que lui quel est Tétat hypothémre de la propriété en France, puisque lui seul a, ijin bout de la France à Tautre, tous les registres M hypothèques sous la main ? Â quoi bon nous in- KTOger sur les tarifs de transports par canaux ou par fe.emins de fer, quand lui seul peut vérifier tous les MÎfs, tous les cahiers de charges, tous les tableaux me le simple cultivateur et même le riche proprié* ire ne connaissent pas ou ne connaissent que dans ^ rapports très restreints et dans une sphère très ï^ite?
La première réponse à Tenquête doit donc, ce me Mnble, être celle-ci : Nous regrettons que l'agriculire n'ait pas une représentation normale, permaente et compétente; nous regretterions qu'elle n'eût ""«lutre avenir que des enquêtes à longs intervalles, rx)voquées seulement par le mal accompli et diriges, même involontairement, de façon à les faire v^orter dans la multiplicité et la confusion des réponses •*.
1. Je viens de voir fonctionner à Segré le questionnaire ambulant, *««t-à-dire l'enquête orale : j'ai assisté là et j*ai pris part à des scènes L*ian comique indescriptible. Cependant le sujet est trop triste pour iu'*on 8*y égayé, et je veux relever seulement ce qu'il est permis d'ap- P^tt le caractère administratif français et l'intrusion do la politique.
Il est un principe qu'il faut admettre au bénél
c'est qu'il y a
du ministre de Tagriculture
Je commence par rendre pleinement hommage à M. ***, conieiUerdl qui présidait la séance. Il m*a para fort versé dans la sdenee nistrative, mais préoccupé au suprême degré de donner à son attit la forme et Timportanco judiciaires, au lieu de provoquer familièi et de faciliter les explications au milieu d'une population pea tuméc à des séances aussi solennelles. On va en joger.
M. le conseiller d'État ayant offert la parole à qui désirenki prendre, tout le monde garda le silence. Un des assistants finit i par dire : — Nous uous en rapporterions volontiers à ce quediraitlL* Falloux. M. *** protesta contre l'idée d'une déposition collective et i clara qu'il ne pourrait l'admettre. Je me hâtai de dire à mon toar qw] no me reconnaissais nullement le droit de parier pour autroi, et je demanderais seulement la parole sur les points qui me semble le comporter. Ceci était encore trop simple pour être admis. M. m'annonça qu'il ne pouvait tolérer aucun dialogue ; que, si j'avais i que chose à dire, je le dise tout de suite, et puis qu'on passeniti un autre, et ainsi de suite. Je présentai quelques objections à ce de procéder, puis je me soumis, et je commençai par ces mots: «1 questionnaire ayant le tort... » M. *** m'interrompit aussitôt et déclara qu'il ne souffrirait point qu'on critiquât le questionnaire, répondis quo je pourrais placer mon observation sous forme d'éloge«i cela lui convenait mieux. — Jo ne souffrirai pas davantage que en fassiez l'éloge, me fut-il répondu. Vous n'avez rien à critiquer ml louer dans ce qu'a fait ici l'administration. Parlez sur ragricultiiie.'-| Jomo soumisde nouveau, ot je parlai du prix des céréales. M.*** lui-môme ensuite ma déposition avec une parfaite exactitude au taire de la sous-préfecture. Cependant un des assistants remarqua qil se i:;lissait une légère erreur dans la rédaction et me le fit obsemr.4 M. *** considéra cette interruption comme un manquement à l'erdit et répéta avec beaucoup d'autorité que chacun ne devait parler qtl son tour. Je perdis alors un peu patience; je recueillis malgré lit l'observation utile qui m'était faite, et elle fut insérée sans autrê dill* culte dans ma déposition. M. *** reconnut lui-même que cette régie* ' uientation était par trop étroite. Il finit par s'en relâcher, nuis i condition que les observations s'échangeraient uniquement par son inter* niédiaire comme cela se pratique dans les Cours d'assises. Oo ooaprcndra, et ceci est mon seul but, quel embarras et môme qoeUe intimidation un tel mode d'enquête doit ins irer à des campagoanl^
18 générales dQ.la nature sur lesquelles il ue ut absolument rienâ et dont il serait puéril de le ndre responsable; comme le font quelquefois des Isses injustement exaspérées. Quelles que soient Tigilance et l'activité d'un gouvernement, il n'emchera jamais certains résultats fâcheux provenant jne disette ou d'un excès de production ; mais ce r sont là que des accidents éphémères, et, ce qu on a droit d'exiger, c'est qu'on ne se fonde pas sur l'exption comme si elle était la règle. Nous n'imputons s au gouvernement la stérilité de nos épis, mais lUS demandons qu'à son tour il veuille bien ne pas lUS reprocher leur fécondité; nous demandons que utes les mesures soient prises, que toute la législainsoit combinée en vue de la prospérité et pour faire : cette prospérité notre état normal. Est-ce là notre .uation ? je ne le pense pas.
En même temps que l'on décrétait le libre échange,
L voient chaque parole devenir Tobjet d'une véritable lutte. A Sogré plupart des assistants se sont retirés sans avoir osé dire un mot
ce qu'ils voulaient faire entendre.
Quant à la politique, j'ai le droit de dire qu'elle s'est montrée bcauap trop k découvert dans mon exclusion personnelle. Le gouverneïnt m'a donné, il y a quatre ans, le prix do ferme dans le départesut de Maine-et-Loire ; je suis président du Comice agricole de Segré.
n'ai été appelé, pour Tenquôte de Maine-et-Loire, dans aucune comssioD, et, pour que mon exclusion fût plus directe et de meilleur Ckt, on avait appelé dans la commission le vice-président de mon ■nice; je n'avais pas été averti non plus de la présence de cette ramlssion à Segré, c'est un journal qui m'en a informé. Et cepentii sept ou huit personnes avaient reçu des lettres de convocation. . le duc de Fitz-James, qui n'avait pas été averti plus que moi, s'en t. plaint dans sa déposition. M. *** a répondu que les personnes qui ^ent reçu une convocation l'avaient sollicitée. M. *** a commis là une <^Qr involontaire, et plusieurs personnes convoquées l'avaient été par
choix spontané do l'administration.
256 ETl'DES ET SOUVENIRS.
Ton devait savoir et Ton savait qu'on aHut hrusqiieineni Ta^riculiure française en tm fi concurrence formidable. Puisqu'on Vappelait au bat, il fallait lui donner des armes, et det c<ralcs à celles de ses concurrents. Les orateurs ciels et les écrivains officieux parlent souvent, m^ à propos de Tagriculture, de la vaillance française prétendent que Ton fait injure à la nation, quand ol doute de sa supériorité partout où elle se pré^^ota Cela est vrai, mais dans une certaine mesure quel bon sens indique aisément et que Ton ne peut oublie sans courir de grands risques. Fait-on une injure Tarmée française quand on modèle ses instrumenll de combat sur ceux de l'étranger et qu'on épies* gneusement tous les perfectionnements adoptés pH Tennemi possible, afin d en armer à la même heuii et au même degré le fantassin, le cavalier ou lartil leur français? En agriculture, Tarme de combat c'est la production abondante et à bon marché. L libre écliange devait donc se présenter au paysescorl d'un certain nombre de mesures qui s'offrent d'elles mêmes à la pensée : diminution des charges qt pèsent sur le sol, facilité de la main-d'œuvre, dév« loppement des moyens de circulation. Qu'a-t-on fai dans cette voie, soit avant la promulgation du libr échange, soit depuis? Rien ou trop peu, et c'est là qu'on en soit bien convaincu, ce qui a créé lantd'ho^ tilité contre le libre échange lui-même. On a imput à la liberté du commerce, pensée généreuse, sédui santé, des torts qui ne lui a])partiennent pas en propre et dont le reproche aurait pu lui être épargné pii
- i'AGRICULTURE ET LA POLITIQUE. 257
409 amis pluar attenjtiiis. Passons donc rapidement en I^Tue ïes précautionB qu'on aurait dû prendre et qu'on tt^m pas prises, en nous renfermant soigneuseloent àam la sphère où le gouvernement de la Providence, ji'Ht pour rien et où le gouvernement des homme», est pour tout
La propriété foncière, c est-à-dire l'agriculture, porte à elle seule presque tout le poids des impôts. J'en emprunte le tableau à un journal qui n'est pas suspect d'opposition systématique, V Opinion nationale. Elle dit : « Le mal est dans une législation vicieuse qui accable l'agriculture de charges exorbitantes et la livre en proie à une fiscalité ruineuse.
« Elle paye : 1** les impôts de l'État; 2** les impôts départementaux, qui dépassent souvent le quart del'impôt de l'État ; 3* les impôts communaux, qui équivalent au quart; 4** l'impôt des prestations qui est du cinquième ; l'enregistrement des baux ; le tarif exorbitant desofficiers publics ; l'entretien des chemins vicinaux ; les octrois, car c'est l'agriculture qui paye l'entrée des bestiaux dans les villes. On a calculé que sur 160 millions d'octrois, l'agriculture payait 100 millions.
« Dans beaucoup de communes, les prestations ne suffisent pas pour l'entretien des chemins vicinaux ; si la commune n'a pas de ressources, on met un nouvel impôt pour combler le déficit.
« D'ailleurs cet impôt des prestatioxvs i^ovvx \ ^\>lVç^'
Études et Souvenirs, V^
" ■ ■ ~ — " — ■"""'^ — ■ ■■ i i<ip ] ■ ■
tien des chemins devrait être départemelfttal <oa frapper Thabitant des villes comme Thabitànt dèi campagnes, puisque les chemins servent aux villes comme aux campagnes.
« A toutes ces charges ajoutez les droits de muta* tionet de succession, et vous aurez une idée de ce que le fisc prend à l'agriculture. Il faut d'ailleurs remarquer que, dans le droit de succession, on ne tient pas compte des charges qui pèsent sur la propriété. Ainsi, une terre valant 100,000 francs est grevée d'une hypothèque de 50,000 francs : le fisc réclame les droits sur le taux de 100,000 francs.
« Mais Tavidité du fisc ne se borne pas là ; il sait tirer parti aussi de la créance hypothécaire. Ainsi un père lègue à ses enfants la propriété de 100,000 francs grevée d'une hypothèque de 50,000 francs, et les droits de mutation portent sur 100,000. En même temps, le créancier de 50,000 francs lègue cette créance à son fils; les droits de mutation frappent cette créance. De sorte que le fisc perçoit les droits de mutation sur 150,000 francs pour une propriété qui n'en vaut que 100,000.
« Supposez maintenant cette propriété de 100,000 francs grevée d'une hypothèque de 90,000 francs et transmise à des collatéraux ; les 10,000 francs d'actif restant ne suffisent pas à satisfaire le trésor *. »
1. Opinion nationale du vendredi 19 octobre 1866. ^ Dans une remarquable brochure intitulée : Une déposition à l'enquête agricole, par le vicomte do Meaux, je lis : « Létaux exorbitant de nos droits de mutation n*est autre chose qu'une lutte barbare entre l'exaction et la fraude, il pro- Yoque manifestement la fraude et ne peut s'excuser qu'en la supposant
D'autres aperçus du même genre pourraient être signalés à l'attention publique. Après une longue attente et d'incessantes pétitions, le sel, objet de première nécessité pour l'amendement de la terre comme pour le ménage du pauvre, avait été dégrevé; l'impôt sur le sel a été rétabli et reste toujours dans des proportions exorbitantes. La facilité des échanges entre terrains contigus est aussi d'un intérêt quotidien pour l'agriculture. Des parcelles de terre appartenant à des propriétaires différents créent des difficultés d'exploitation, exigent des clôtures, des fossés qui demeurent autant de terrains improductifs. Une loi de 1824 dégrevait sensiblement des droits de mutation tout échange de terrains contigus; cette loi a été abolie, et le fisc a repris ses rigueurs. Les maisons qui n'ont que cinq ouvertures supportent un impôt de portes et fenêtres très modéré ; on a souvent demandé que cette faveur s'étendît aux maisons de ferme ayant dix ouvertures. Pourquoi, dans l'enseignement primaire, ne pas donner aux enfants quelques notions simples et claires sur l'agriculture ? Pourquoi ne pas laisser plus de liberté au père de famille pour retenir ses enfants près de lui durant les travaux de la récolte ? Bien longue serait la liste des mesures à prendre, peu importantes au premier coup d'œil, mais dont l'ensemble formerait,
toujours. Le trésor ne perdrait rien à un abaissement considérable de ces droits. Il arriverait ce qui est arrivé à la suite de la réforme postale, ce qui arrive toutes les fois que le législateur abaisse des droits excessifs pesant sur des actes à peu près inévitables. La fraude diminuerait peu à peu, à mesure que la sincérité des déclarations deviendtavl iskssvw?^ onéreuse. »
dans une législation sympathique aux campagnes, une suite d'améliorations pratiques et efficaces. Le remaniement des impôts, leur diminution, leur meilleure application, ce sont là des questions qui impliquent éminemment la responsabilité du pouvoir, et c'est un des premiers points sur lesquels il importe d'insister.
En agriculture comme en politique, il peut y avoir deux motifs de doléances : la loi elle-même ou la façon dont on l'applique. En politique, une fraction notable de Topposition critiquait radicalement h constitution de 1852. Un sénatus-consulte vient d'interdire de discuter la constitution. Beaucoup d'hommes parlementaires déplorent cette interdiction, convaincus qu'on n'arriverait jamais à rien perfectionner, si l'on était mis d'avance dans l'impossibilité de rien critiquer. Mais enfin, le sénatus-consulte une fois promulgué, il aura force de loi jusqu'à sénatusconsulte nouveau. D'ici là l'opposition ne se trouvera pas réduite au silence. Elle se renfermera plus étroitement dans le cadre légal de la constitution, mais elle dira : La constitution étant donnée, vous en abusez ou vous en usez mal; vous n'appliquez pas avec sincérité les dispositions libérales qu'elle peut contenir; vous exagérez les dispositions restrictives; vous faussez les ressorts au risque de les briser. L'opposition, passant en revue la politique étrangère, dira : Vous avez eu raison d'aller en Orient, mais il fallait y laisser d'autres traces de votre passage. Vous avez eu raison d'invoquer la politique séculaire de la France en Italie, mais vous avez eu tort de ne pas
la suivre. Il était bon de combattre au delà des Alpes la prépondérance autrichienne, mais il ne fallait pas pour cela sacrifier les intérêts de la France elle-même et créer de vos propres mains une situation beaucoup plus périlleuse pour nous que la situation antérieure. Vous avez eu raison de ne pas laisser relever à Vienne l'empire d'Allemagne, à supposer que cette prétention y existât, mais il ne fallait pas accorder à Berlin ce que vous refusiez à Vienne, en rapprochant, c'est-à-dire en doublant le péril.
Je souhaiterais que les agriculteurs tinssent, proportions gardées, un langage analogue : Le libre échange, diraient-ils, résulte désormais de traités internationaux, c'est un fait légal et accompli. Vous avez donc raison de nous préparer et de nous conduire à l'acceptation de la plus large concurrence ; c'est là le progrès naturel et légitime du temps. On a d'abord détruit les entraves de province à province, on a multiplié ensuite les rapports de royaume à royaume. La vapeur a été merveilleusement utilisée; les chemins de fer en sont nés. Aujourd'hui, les cinq parties du monde se visitent et s'exploitent plus rapidement, plus fructueusement que ne se visitaient et ne s'exploitaient, il y a cent ans, les contrées les plus rapprochées. Vous ne pouvez donc trop nous avertir, vous, nos guides et nos maîtres, vous ne pouvez trop nous stimuler dans cette voie ; mais vous avez tort lorsque, en nous annonçant et en nous imposant toutes les libertés commerciales, vous maintenez et souvent vous aggravez toutes les anciennes charges fiscales. Que le blé français lutte s\ir\e txy^^cXv^ ^wc^
péen avec le blé d'Odessa et le blé de New- York, soit ; nous nous chargeons de la lutte pour ce qui regarde la qualité du blé ; mais vous, hommes du pouvoir, informez-vous de ce que coûte sa production en Russie et en Amérique, et calculez notre part des charges publiques de manière à nous permettre de produire au même taux. Ainsi, votre système admis, ce que nous vous reprochons, c'est la façon incomplète et inconséquente dont vous le pratiquez. La liberté, la concurrence, nous l'acceptons parfaitement, mais avec l'économie dans les finances et l'allégement dans les impôts.
Une autre condition principale de la production et par conséquent de la prospérité agricole, c'est la faculté de se procurer les bras nécessaires et en temps utile, c'est l'équilibre bien gardé entre le prix de ces bras et la somme de leur travail. L'attention du gouvernement doit donc s'appliquer à ce que cet équilibre ne soit pas rompu, et il exerce dans cette question, comme dans beaucoup d'autres, une influence décisive. Là aussi, comme ailleurs, il y a un mouvement général des faits, une sorte de courant du siècle que les uns appellent purement et simplement le progrès, que les autres nomment une loi providentielle, mais qu'en tout cas nous sommes forcés de subir comme on subit l'état de l'atmosphère. Ainsi, les conditions actuelles de la société moderne tendent et tendront chaque jour davantage à ragglomératiou des ouvriers
dans les villes. L'égalilé devant la loi amène naturellement Fégalité dans les habitudes. L'uniformité relative des classes a pour corollaire l'uniformité relative des logements et des vêtements. Ainsi, les ouvriers employés à la décoration de nos demeures, les ouvriers employés à l'élégance de nos vêtements, iront en se multipliant de jour en jour, et ils ne peuvent se multiplier qu'au détriment des travaux agricoles. L'amélioration du vêtement et du logement est un bienfait, et, quand elle est renfermée dans une juste mesure, un gage de bien-être. L'effort du gouvernement ne doit donc pas tendre h contrarier le mouvement naturel et à perpétuer les masures insalubres ou les haillons, sous prétexte de protéger les saines mœurs ; mais il ne doit pas non plus prendre à tâche de propager et d'accélérer un mouvement factice qui aura pour résultat de ruiner la campagne tout en corrompant la ville. Le valet de ferme est aujourd'hui aussi difficile à trouver qu'à satisfaire, et j'emprunte le tableau suivant à un ancien représentant de la Lorraine, qui constate dans l'Est ce que je vois dans l'Ouest : « Le domestique^ qui recevait autrefois 150 francs, trouve aujourd'hui que ce n'est pas assez de 300 ; il buvait du vin deux fois par jour, et aujourd'hui il en exige quatre fois; le vin coûtait alors 10 francs l'hectolitre, et il coûte aujourd'hui 23 francs. Dans ce temps-là on faisait un traité de louage avec un domestique et on était à peu près certain de le conserver toute Tannée ; aujourd'hui on fait encore des traités, mais le domestique s'en moque et son maître xv^eçA. '^^\x\^\^ ^^^-
tain de le conserver trois jours. Le maître a bien pour lui le droit, mais le nouveau droit se réduit au I J fait ^ » fi
Toute société européenne, et par conséquent tout gouvernement européen, a deux grandes voies toutes ifc tracées de moralisation et d'ordre : la religion et f Fagriculture. Quand un gouvernement ferme ces deux voies ou s'en éloigne, il faut nécessairement qu'il soit dominé par quelque intérêt mal compris ou par quelque système mal conçu. C'est, je le crains, ce qui est arrivé depuis quelques années dans la direction de nos travaux publics. Des hommes politiques et des publicistes ont cru, à tort ou à raison, que les influences religieuses et les influences bourgeoises n'étaient pas suffisamment à leur discrétion, et que leur vrai point d'appui était dans les classes populaires. De là une préoccupation hâtive et irréfléchie de la captation des masses ; de là un essor soudain et immodéré des travaux particulièrement agréables à la classe ouvrière, sans s'apercevoir assez qu'en caressant les villes on courait le risque de s'aliéner tôt ou tard les campagnes. Ajoutez à cela que l'ouvrier, par le fait même des excitations de toute nature qu'il rencontre dans la ville, échappe très vite à la main du pouvoir, tandis que la campagne n'a pas encore secoué la pression administrative. Mais le jour où ces deux forces se réuniraient dans une même action, tout ce système prétendu habile s'engloutirait dans une immense
1. Discours prononcé par M. Paulin Gillon, président de la Société d'agriculture de Bar-le-Duc.
ruine. On a plusieurs fois déjà rappelé ]a correspondance de l'échevin Myron et du roi Henri IV. Il faut la citer encore, car la citation est toujours opportune. On a soutenu au Sénat et dans le Moniteur que ces lettres étaient apocryphes ; d'autres en maintiennent l'authenticité. Je n'ai point à prendre parti dans cette contestation ; histoire ou apologue, je m'empare seulement ici d'utiles leçons résumées dans un très piquant langage :
Du Parlouer des Bourgeois, le 20 d'août i594.
Cher Syre,
Vous m'avez dit : Compère, j'aulneray vostre affection aux véritez que vous oserez me signaler. Mon doux seigneur et bon maistre, mon affection de subject va être chose provée, car j'ay des reprosches à vous faire...
Où donc avez-vous la teste, cher syre, que vous appelliez à son de trompe tant d'ouvriers étrangers à Paris? Faictes de nos villes secondaires des citez commerçantes et artisannés, c'est bien pensé; mais Paris, votre cappitalle, cité ouvrière et ruche d'artisans, c'est poser vostre couronne sur un tonnelet de poudre pour y mettre le feu vous-mesme.
17 octobre.
Cher Syre,
Permettez que je me retire. En jurant fidélité au roy, j'ai promis soubtenir la royauté. Or Vostre Majesté me commande un acte pernicieux à la royauté... je refuse I je le répète à mon cher maistre et souverain bien-aimé : c'est une malheureuse idée de bastir des quartiers à usage exclusif d'artisans et d'ouvriers. Dans une cappitalle où trosne le souverain, il ne faut pas que les petits soient d'un costé et les gros et dodus de î'aultre : c'est beaucoup mieux et sûrement meslan^é. Vc^'^ quartiers porres deviendraient des citadeWes (\]ûl\ \Ao^«ï«v^xiX.
à66 ÉTUDES ET SOUVENIRS.
vos quartiers riches : or comme le Louvre est la partye belle, lui
il pourrait se faire que les balles vinssent ricocher sur vostre j
couronne... Je ne veux pas, syre, estre le complice de ceste J — »„«« itra
mesure.
François Myron,
Prévost des Marchands.
Henri IV répondait le même jour :
Compère, 4
Vous êtes vif comme un hanneton, mais à fin de compte un brave et loyal subject.
Soyez content, on fera vos vollontés, et le roy de France ira longtemps à vostre belle école de sagesse et de prud*homie. Je vous attend à souper et vous embrasse.
kl
Ce langage n'est pas seulement un langage monarchique; naguère il se trouvait dans la bouche des républicains éclairés, et j'ai entendu François Arago s'élever contre l'exagération des travaux de Paris, exactement comme le faisait deux siècles auparavant François Myron. Mais aujourd'hui ce n'est pas seulement de Paris qu'il s'agit, c'est de toute la France; li ce n'est pas seulement un tonnelet de poudre qui ^j nous menace, c'est un volcan. Les villes de province ont été entraînées, bon gré malgré, aux mêmes excès; partout le travail de luxe, c'est-à-dire le travail relativement improductif, devient l'objet des préférences et des impulsions du gouvernement. Notre cadeau de joyeux avènement à Chambéry a été une préfecture monumentale : les magnificences administratives de Vannes ont occupé le Corps législatif dans la dernière discussion du budget tout aussi bien que les splendides folies de Marseille. Il ^ a doue là cour la pre-
L»AGRICULTURE ET LA POLITIQUE. 26l
mière des industries françaises, l'agriculture, deux sources inépuisables de plaintes : Fexagération des travaux publics et la direction très impolitique de la plupart de ces travaux.
Pour n'être pas accusé de me tenir dans la région des déclamations banales, je citerai, comme échantillon, ce qui se passe sous mes yeux et ce qui, sauf les variétés de forme, se reproduit d'un bout du territoire à l'autre.
Segré est une petite ville de dix-sept cents âmes ; son marché, purement agricole, est abondamment fourni en bestiaux et en blé, mais les prix s'y maintiennent toujours plus bas que dans les petites villes ses voisines, parce que Segré n'a, pour correspondre par eau avec Angers ou Nantes, qu'une navigation interrompue durant presque toute l'année. La canalisation de sa rivière est l'ambition de tout le pays, et cette canalisation s'obtiendrait au prix de trois écluses. En 1847, les trois écluses furent accordées par M. Dumon, ministre des travaux publics; mais les deux premières seulement ont été exécutées ; la troisième est vainement attendue depuis seize ans, et cette lacune rend les deux autres à peu près inutiles. Segré avait alors une sous-préfecture mesquine et les sous-préfets s'en plaignaient, non sans motif. On marchanda les deux plus jolies maisons de Segré, mais bientôt elles ne furent pas jugées à la hauteur des constructions officielles telles qu'on les exige aujourd'hui. On pouvait avoir une sous-préfecture toute bâtie et un jardin spacieux pour 34,000 francs; on rompit ce marché à peu près conclu, e\.YoTL^ç\v^\a. \^
vastes terrains hors de la ville pour y construire \ charmant petit château : devis total, 120 ou 13O,0( francs! Pendant ce temps, il n'est plus question d'écluse, ni de canalisation, ni de transport des bli et des bestiaux, source unique de la richesse du pa; Est-ce là l'emploi intelligent de la fortune publiqui Pour 100,000 francs, avec la combinaison des fon de l'Etat et des fonds départementaux, on aurait eu la fois une sous-préfecture très convenable et une nalisation parfaitement achevée, on aurait satisfai une convenance officielle très légitime et pourvu à besoin public très impérieux : la convenance a él poussée jusqu'au luxe et l'intérêt public indéfinimeol ajourné.
L'agriculture ne voit pas sa population mise ei coupes réglées seulement par le ministre des travaux publics. Le ministre de la guerre, à Tenvi de son collègue, lui fait chaque année une large blessure, ^oo seulement le chiffre du contingent demeure toujours très élevé, maisletaux de l'exonération, fixé désormais par le gouvernement seul, place l'agriculteur entre le sacrifice de ses enfants, à l'âge où ils lui sont le plus utiles, et le sacrifice de son épargne, au moment où elle pourrait améliorer sa terre, doubler ses instrumente de travail et donner quelque aisance à sa vieillesse. Aujourd'hui, cette législation même ne suffit plus ; d'autres plans sont à l'étude. On prétend que TexonératioD en argent sera abolie ; mais ce serait pour augoienter
le nombre des années de service et faire que qui que ce soit, à aucun prix, ne pût y échapper. Singulière ironie des événements se jouant de nos espérances et de nos illusions! Au dix-huitième siècle, de Voltaire à Rousseau, de Rousseau à l'abbé de Saint- Pierre, on ne parlait que de la barbarie des anciennes guerres, de l'imminence de la paix universelle sous l'égide delà philosophie et de la philanthropie. L'armée se recrutait par des engagés volontaires et parla noblesse qui, à cette condition, était exempte de l'impôt territorial. La milice était alors de 60,000 hommes et le service de six ans.
M. Necker, nous apprend Renjamin Constant, appelait cela une effrayante loterie *. Cependant la conscription universelle et forcée parut plus conforme aux idées modernes, et la conscription fut décrétée ; néanmoins le droit de rachat demeurait à la disposition de tout le monde. Rientôt les peuples étrangers, se voyant aux prises avec Napoléon, voulurent nous emprunter du moins ce qui n'appartenait pas exclusivement au génie du capitaine, et les lois de recrutement redoublèrent d'énergie dans toute l'Europe par rivalité envers la France. La Prusse vaincue à léna dut à Tilsitt promettre de ne point élever son contingent au-dessus de quarante-deux mille hommes. Frédéric-Guillaume éluda cette dure clause par l'habile organisation de laLandwehr. Ou ne sait encore ce que Sadowaet Nikolsburg suggéreront à l'Autriche ; mais, en attendant, le second empereur Napoléon, oubliant
1. De Vespritde conquête et de ^usurpation, par Beniamain. Gocv?»Uvii, — Paris, )8U.
bien des griefs, a favorisé la Prusse ; il a laissé nouer sous ses yeux, dans sa capitale, ralliance autrefois ( redoutée des Italiens et des Allemands; il a prêté laVj main aux succès militaires et diplomatiques d'ambitieux voisins ; et maintenant, nous voici les vaincus d'une guerre que nous n'avons pas faite, nous subissons le contre-coup des revers, sans avoir couru la chance des victoires, et nous lisons partout que c'est à nous à reconquérir sur la Prusse notre supériorité ^ compromise en nous modelant sur ses institutions militaires. C'est ainsi que depuis quatre-vingts ans, de faute en faute et de mécompte en mécompte, Jes armées permanentes vont toujours en grossissant. C'est i à notre tour aujourd'hui d'apporter une nouvelle en- \ chère. Où donc cela s'arrêtera-t-il? Les projets à l'ordre du jour sont discutés par des maréchaux de France, des ministres et des conseillers d'Etat; rien n'est plus juste. Mais ne serait-il pas juste aussi d'appeler des représentants de l'agriculture? Sensibles autant que personne à la gloire de la France et à la j grandeur de son rôle dans le monde, ils feraient entendre en même temps une voix qu'on interpelle trop rarement. La charrue, qui a ses soldats comme le drapeau, ne doit-elle pas avoir, elle aussi, son recrutemeat assuré? Nourrir une nation, c'est travailler à sa vaillance et à son autorité. Epuiser l'agriculture, décimer les fils de l'agriculteur, c'est affaiblir la France au lieu de la fortifier, et si, en cette circonstance comme en quelques autres, on isole l'intérêt que l'on veut servir de l'ensemble des intérêts généraux, on marche directement contre son but.
Les partisans de la Prusse et des doctrines prussiennes en matière de service militaire reprennent, il est vrai, le langage du dix-huitième siècle sur la paix prochaine et universelle. Les promesses du siècle dernier ont été immédiatement suivies des guerres de la République et de FEmpire, c'est-à-dire de vingt ans d'une épouvantable boucherie. Je crains bien que les promesses qui ont cours depuis quelques mois ne soient aussi fallacieuses et aussi cruellement trompées. Comment, nous dit-on, les hommes pourraientils se battre encore lorsqu'ils auront reçu, de Paris à Pétersbourg, nos recettes et nos procédés gouvernementaux ? Je prends la thèse comme on nous la donne, et je réponds : Le langage très récent de M. le marquis de la Valette n'est pas nouveau ; nous Tavons tous entendu, en 1848 et en 1849, dans la bouche de M. Ledru-RoUin, de M. Pierre Leroux et de M. Considérant. Moi-même j'ai eu l'honneur de répondre à la tribune à ces honorables représentants des idées républicaines qui nous garantissaient la paix, quand l'Europe entière serait en république, et je me permettais la simple objection que voici : L'Europe a été tout entière féodale au moyen âge, et le sang coulait à flots; l'Europe contemporaine de Louis XIV a été monarchique, et le règne de Louis XIV n'a certainement pas été le règne de la paix en Europe. En 1849, ma réponse avait la chaleureuse adhésion de M. Drouin de Lhuys, de M. Rouher, de M. Baroche et de leurs amis. Je crois donc qu'elle était bonne et qu^elle subsiste avec un argument de plus : l'Amérique. Là, il ne s'agit point de peuples élevés dans le
sentiment d'une hostilité réciproque; il ne s'agit point des restes de la barbarie féodale, monarchique ou cléricale. Là, nous sommes en plein protestan- ' tisme, en pleine démocratie, en pleine république et le peuple s'est donné à lui-même le glorieux nom d'États-Unis. Là, nous venons de voir la guerre la plus acharnée, la plus meurtrière qui fut jamais dans aucun temps; nous avons vu le nom de démocrate arboré comme un signe de haine irréconciliable contre le nom de républicain, en attendant que quelque autre dénomination se lève à son tour contre le nom de démocrate. Lincoln est assassiné comme un roi ou comme un ministre du pape, et Johnson est traité par ses frères et amis de la veille comme le plus impitoyable et le plus détesté des tyrans. Ce lamentable spectacle est-il un fait anormal, dont on ne devrait pas arguer et qu'on ne reverra jamais? Hélas! non; ce fait n'est que trop naturel, et on le reverra souvent : c'est que les hommes s'arment et s'égorgent presque toujours pour des intérêts, très rarement pour des idées. Prenez au hasard la première famille venue : deux parents ont les opinions politiques les plus opposées ; s'ils n'ont point à partager un héritage, ils vivront en paix et ne songeront nullement à plaider l'un contre l'autre. Prenez, au contraire, deux parents d'opinions parfaitement semblables; supposez que l'un des deux se croie lésé par l'autre dans une succession ou dans une entreprise commerciale, aussitôt les avocats seront appelés et l'on épuisera tous les degrés de juridiction avant de mettre bas les armes. Il en est de même des nations et je retrouve
ici mes arguments de 1849 unanimement applaudis par la majorité. Supposez deux nations en dissidence politique et en harmonie parfaite d'intérêts territoriaux et commerciaux, la paix ne sera jamais troublée. Supposez, au contraire, deux républiques ou deux monarchies, se disputant un fleuve, un débouché commercial, une chaîne de montagnes ou convoitant en commun l'absorption d'un petit voisin ; aussitôt la bonne harmonie politique s'évanouit, l'hostilité éclate, le canon gronde et le sang coule jusqu'à ce que le plus fort ait fait triompher son ambition aux dépens du plus faible. Les guerres de religion ellesmêmes ne s'allument que quand de graves intérêts sociaux entrent en conflit. Dieu me garde de conclure de là que Tespèce humaine est fatalement vouée à un égorgement sans trêve ni merci ! Je crois, au contraire, à l'adoucissement des mœurs par le progrès d'une civilisation sérieuse, et j'aurais horreur d'un pessimisme qui découragerait de la poursuite d'un tel but. Mais ce progrès ne se réalisera point avec les utopiesl et les chimères d'un jour. On ne l'obtiendra qu'à deux conditions immuables contre lesquelles notre époque se débat vainement : des garanties dans la conscience privée, c'est-à-dire un dogme, une foi et des principes qui eu découlent; des garanties dans la constitution nationale, qui est la conscience publique d'un peuple, c'est-à-dire des libertés, des contrôles, des droits.
Que l'agriculture ne se hâte donc pas trop de croire aux garanties pacifiques qu'elle puiserait dans le système de l'unité politique et des grandes xi^VioTv^vXfe^i
Études et Soufenirs, ^
Les grands empires exigent de grandes armées ; les grandes armées amènent les grandes dépopulations et généralement les grandes servitudes. « Nous dépeignons ce nouvel état de l'Europe, dit à Finstant même un publiciste aussi sagace que courageux, comme Tinauguration d'une sorte d'âge d'or; c'est véritablement l'entrée d'un nouvel Éden, où il est cependant expressément convenu que chaque Européen doit devenir soldat et dormir désormais le fusil sous la main *. » L'unité politique est un mirage non moins trompeur, et je crains bien que M, de la Valette lui-même ne lui accorde qu'une foi très passagère. Il avait à faire face à une situation très difficile, et certaines phrases de sa circulaire rappellent l'anecdote du Gascon qu*on avait jeté par une fenêtre, et qui, en se relevant tout moulu, s'écriait d'un ton gaillard : « Aussi bien je voulais descendre! » Le tort d'un ministre, en pareil cas, c'est de vouloir parler. La rédaction de M. de la Valette est d'un homme ^iï. d'esprit; son silence eût été d'un homme d'État.
L'accroissement de la population est ralenti ea France depuis un certain nombre d'années. C'est là un malheur désormais incontesté ; il provient surtout de la démoralisation. Ici encore je commence par faire une large part à la force des choses pour en exonérer tout gouvernement passé, présent ou futur. Si
1 . Quelques pages d'histoire contemporaine, par M. Prévost-Paradol. — Préface, p. 32.
Toa compare l'état de nos mœurs avec les mœurs des temps reculés où les communications étaient très difficiles, où chacun vivait forcément dans un rayon restreint, sous Tœil de la famille, on comprend qu'il y eût alors une préservation forcée, préservation peutêtre plus apparente que réelle, car les passions ayant leur premier foyer en nous-mêmes n'ont jamais cessé d'exercer leur empire. Néanmoins, l'occasion et l'excitation devront toujoursêtre comptées pourbeaucoup dans la vie de chacun de nous. Il est évident que de nos jours, avec le perpétuel rapprochement de la campagne et de la ville, avec le développement des relations commerciales, avec la facilité de tous les plaisirs et le continuel appât des mauvais exemples, les mœurs deviennent de plus en plus difficiles à maintenir. Le gouvernement ne peut donc pas être responsable de tout dans cette tendance universelle. Ce qui lui incombe au premier chef, c'est de ne rien fomenter, de ne rien surexciter par sa propre action soit irréfléchie, soit égoïstement spéculatrice. C'est à ce dernier point de vue que je veux examiner l'influence de l'administration dans les campagnes.
Il y a, d'abord, sa direction générale qui tient à l'extrême susceptibilité de ses ombrages politiques, à sa méfiance instinctive, systématiquement affichée de l'usine, du presbytère, du château et de toute autorité matérielle ou morale qui ne lui présente pas l'idée d'une docilité sans réserve et à toute épreuve. On dit aux commerçants et aux propriétaires : Formez nous de bons ouvriers, formez nows ôi^i \^QUwfôs»
populations agricoles. Puis, le préfet dit au souspréfet et le sous-préfet dit au maire : Ayez toujours Tœil et la main sur ces hommes indépendants, qui s'avisent de temps en temps d'avoir un autre avis que le nôtre; tenez les à l'écart du conseil municipal; combattez-les partout où ils se présenteront et ne manquez jamais de faire sentir aux masses que nous voyons dans ces hommes des ennemis ou des suspects. Cette habitude administrative a certainement de graves inconvénients, et pour le pouvoir qui s'aliène ainsi une portion considérable de l'estime publique, et pour les forces sociales que Ton mine activement, à la veille du jour où l'on en aura peut-être le plus besoin. Cependant, à ce genre d'attaque on peut encore résister en ne se rebutant pas et en pratiquant le bien, comme on obéit au devoir en dépit des difficultés. Mais il y a un mal plus direct, saisissant plus immédiatement la population de nos campagnes et contre lequel le propriétaire et l'industriel sont complètement désarmés, c'est la fabrication incessante et opiniâtre des cabarets et des cabaretiers par voie d'autorité administrative.
Le cabaret est devenu dans nos campagnes, depuis une dizaine d'années, un rouage administratif de premier ordre. En même temps que le ministre des finances s'apercevait qu'il pourrait battre monnaie en multipliant les débits de boissons, ce qui entraîne l'augmentation du nombre des patentes, de son côté le ministre de l'intérieur découvrait que ^es ]|ommes chez qui l'on a librement l'habitu^^e da s^^^^ir, de causer, et qui tiennent leur privilège «h Jl^antorité
. \<,iii(:ri.Tn;F f:T i.\ iNu.rnni i;.
seule, peuvent et doivent être d'excellents instruments de police en temps ordinaire, de puissants auxiliaires en temps d'élections. La double découverte une fois faite, quelle vertu il eût fallu pour ne pas agir en conséquence ! et la vertu a succombé. Je veux placer immédiatement de telles assertions sous la protection de documents irréfutables, et je reproduis ici la circulaire de M. le sous-préfet de Falaise adressée, pour le dernier renouvellement du Corps législatif, aux cabaretiers de son arrondissement :
Falaise, 23 mai 1863.
Monsieur le débitant,
Les fréquents rapports que vous avez nécessairement avec l'administration m*autorisent à penser que vous êtes tout disposé à appuyer, dans les élections qui vont avoir lieu dimanche et lundi prochain, le candidat recommandé parie gouvernement de l'Empereur.
Je viens donc vous engager, comme votre conscience l'a certainement déjà fait, à vous servir de voire position pour faire voter le plus grand nombre possible d'électeurs et pour assurer ainsi, dans la limite de vos moyens, un éclatant succès à la candidature de M. Bertrand, maire de Gaen, officier de la Légion d'honneur et membre du conseil général.
Recevez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments distingués.
Le souS'préfet de Falaise,
GOIJRBINE.
Dans la dernière discussion de TAdresse, M. Routier a tracé un tableau fort éloquent de la corruption et de la pression électorales au sein de la bourgeoisie, du temps des électeurs censitaires. Ne pensait-il pas aussi -^aux innombrables abus qui doivent lui être perpétuellement signalés^ à la pression etM;v Aé.\«vçi-
ralisation pratiquées au sein des masses populaires depuis la promulgation du suffrage universel? On n'est jamais si bon historien d'autrui que quand on est secrètement l'historien de soi-même. Assurément, ce serait un fort grand malheur, en tout pays et en tout temps, que l'abaissement systématique du niveau moral des classes moyennes; mais conçoit-on bien quels seraient, par un temps démocratique comme le nôtre, l'imprudence, le danger, la folie d'une démoralisation systématique des masses? Et voilà cependant où l'on marche avec une eiBfrayante rapidité, quand l'intérêt fiscal et la passion politique se donnent la main pour tendre, commune par commune, un appât grossier mais irrésistible à la corruption de nos campagnes. Qu'on y prenne donc garde.
Cette multiplication exorbitante du cabaret entraine nécessairement bien d'autres excès que ceux du vin. Le cabaretier ne s'interdit rien pour attirer le chaland. Le jeu et la débauche sont ses premiers auxiliaires. Quand le père et la mère, épouvantés du changement moral de leurs enfants, venaient porter plainte au maire contre son défaut de surveillance, celui-ci gardait le silence. Aujourd'hui, il montrera une circulaire très explicite et très franche du ministre de l'intérieur qui veut voir surtout dans les rapports présentés contre les cabarets au nom de Tordre public la jalousie des intérêts privés et qui se résume en ces mots : « C'est sur le terrain de la liberté de l'industrie et de la confiance qu'il faut se placer. » Combien il est à souhaiter que tous les ministres adressent une circulaire semblable k leurs subor-
donnés, déclarant qu'à partir de ce jour ils veulent, pour les associations politiques et religieuses, pour la décentralisation, pour la presse, se placer, comme pour les cabarets, sur le terrain de la confiance et de la liberté! Espérons-le; espérons même que M. le ministre de l'intérieur, aussi logique que sincère, supprimera bientôt autorisation et patente; car la France se trouve avoir aujourd'hui les inconvénients de la liberté illimitée comme en Amérique, puisque le chiffre des cabarets dépasse toute mesure, sans avoir le correctif du système répressif si sévèrement appliqué par les Américains.
Je viens de passer en revue, très brièvement par rapport à Fimportance et à l'étendue d'un tel sujet, les actes par lesquels on paralyse l'agriculture, les actes par lesquels on pourrait lui rendre l'essor. Mais ma tâche, quelque sommaire que je veuille la rendre, ne serait cependant pas remplie si je ne répondais quelques mots au langage généralement tenu depuis un an par des orateurs et par des écrivains du gouvernement. Les souffrances de Tagriculture, disent-ils, ne viennent que de l'abondance de ses récoltes. Faites autre chose que du blé, et tenez-nous quittes de vos doléances. Voyez l'année 1866 ! la récolte du blé a été très inférieure à celle des années précédentes, et voilà les prix qui se relèvent; vous n'avez donc plus rien à dire.
On est étonné tout d'abord d'enleiû^âLT^ ^\yyi\yxX\\x5S.
traiter comme un fléau ce qui avait passé jusqu'à présent pour le but de nos efforts, pour le signe certain de nos progrès, pour le gage le plus authentique de la prospérité nationale et de la bénédiction divine^ c'est-à-dire Tabondance. L'abondance jusqu'ici avait été considérée comme la joie du riche et la récompense du pauvre, comme l'instrument le plus assuré d'améliorations nouvelles. Faut-il croire désormais que tous les esprits et tous les cœurs s'étaient trompés à cet égard? Faut-il croire que la cherté des prix provenant de la disette peut réparer les prétendus maux de l'abondance et en indemniser le cultivateur? Mais ce bizarre raisonnement est aussi faux en chiffres qu'en principe. Un fermier, par exemple, récolte mille boisseaux de blé. 11 les a vendus, depuis 1861, 3 francs en moyenne; il a donc touché 3,000 francs par an : son blé lui coûtait un peu plus à produire, et il estime qu'il perdait environ 500 francs par année. Aujourd'hui, il vend son boisseau de blé 5 francs, mais, s'il n'en a récolté que la moitié des années précédentes, 500 boisseaux à 5 francs lui donneront 2,500 francs au lieu de 3,000 francs qu'il avait touchés précédemment, et, comme les frais de culture ont été les mêmes, son déficit ne sera plus de 500 francs, il sera de 1,000 francs. Voilà de quoi les écrivains officiels nous félicitent ! L'erreur est toute simple : ils prennent pour prix de vente le chiffre de la disette et pour quantité de la chose vendue le chiffre de l'abondance; puis, multiplication faite, ils s'écrient, en haussant les épaules : De quoi vous plaignez-vous? — Eh bien, nous nous plaignons de cet
oubli perpétuel des lois les plus élémentaires du bon sens et du bon gouvernement. Ce que le cultivateur doit poursuivre, ce que le pouvoir doit souhaiter, c'est l'abondance comme état normal, Tabondance comme rémunération glorieusement conquise par le travail, l'abondance comme garantie de la sécurité et de la prospérité du pays. C'est avec les années d'abondance que Fagriculture doit toucher un prix rémunérateur; sans cela, elle souffre, elle languit, elle rétrograde. Un fléau est toujours un fléau; la disette est toujours et pour tous une grande détresse et un grand péril ; elle serait un crime, si elle pouvait être le vœu et l'œuvre de qui que ce fût.
Il nous est impossible d'admettre un autw con* seil officieux et quelquefois officiel : Faites autre chose que du blé.
D'abord le blé est nécessaire même pour cette autre chose que l'on nous conseille, c'est-à-dire pour l'élevage des bestiaux et pour la culture des plantes industrielles. Le blé n'est pas seulement le blé, c'est aussila paille; la paille, c'est généralementla litière du bétail ; la litière du bétail, c'est le fumier indispensable pour les cultures industrielles, c'est-à-dire pour les plantes qui épuisent le plus la terre. On n'est pas plus libre de renverser les conditions d'un assolement que les règles de l'arithmétique. Si l'on diminuait notablement en France le blé et la paille, on diminuerait dans la même proportion le repos du bœttf et du cheval après le travail, le repos et la réparation de la terre après la moisson. Voilà notre réponse au point de vue agricole; mais que ue deNxaWoxi ^^'^ ^fe.-
pondre au point de vue politique? Gomment ! le gouvernement nous doit, en retour de l'impôt et de toutes les charges sociales, la sécurité sur Talimentation publique, et la première chose qu'il voudrait compromettre, c'est le pain !
Un argument spécieux des libre-échangistes est celui-ci : Peut-être les intérêts privés éprouveront- ils d'abord un malaise passager; mais qu'ils le supportent avec un courageux patriotisme, qu'ils se consolent en voyant le bon marché mettre les objets de première nécessité à la portée de tout le monde et faire circuler partout une aisance inconnue jusqu'ici. Le vin, la viande, le pain, le fer, le drap, vont devenir aussi faciles à se procurer qu'ils sont nécessaires. Un tel bienfait ne peut-il pas s'acheter au prix de quelques sacrifices et d'un peu de patience ? — Je laisse les propriétaires de vignes, les métallurgistes, les fabricants de Rouen et de Lyon répondre chacun pour ce qui le concerne. Je me bornerai à constater que la baisse des prix qui nous avait été promise ne s'est pas réalisée. Je constaterai aussi en passant que la boucherie et la boulangerie ne font pas ou font très peu participer l'ouvrier au bas prix de la viande et du blé, de telle sorte que dans la situation actuelle nous n'avons même pas la consolation de voir la gêne du campagnard diminuer la gêne du citadin : Tun perd sans que l'autre y gagne.
Si la pensée des libre-échangistes a été de pousser sciemment la France à diminuer la culture du blé, j'ose affirmer que cette pensée est désastreuse. Quand nous tirerons du dehors noire ipxvi\Q.\ç9l aliment^ le
in, nous serons plus que jamais menacés de ces settes dont on prétend nous affranchir. Si un pays Dduit lui-même la nourriture de ses habitants, il I plus à redouter que Fintempérie des saisons qui t avorter ses récoltes. Si, au contraire, il va cherer son alimentation à l'étranger, il n'a plus seuleînt la nature à combattre, il se met volontaire- 5nt à la merci de la première disette étrangère, de première guerre, d'un simple blocus.