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DISCOURS PRONONCÉ DANS LA RÉUNION DU COMITÉ CATHOLIQUE

Messieurs,

Depuis longues années, je ne reconnais que l'habileté du vrai. Je vais donc vous dire tout de suite quels sentiments m'inspire la témérité de me présenter devant vous.

Je ne viens pas faire un discours dont je ne serais plus capable, à supposer que je l'eusse jamais été; je viens seulement accomplir ce que j'ai cru un devoir spécial de mon âge. Je viens, au nom du passé, encourager le présent autant que cela peut dépendre de moi, et, quelque laborieux qu'on nous le rende, saluer l'avenir [Bravos). Je viens, au nom de nos vaillants et chers morts, — et je sens qu'ils ne me désavouent pas, — je viens, au nom du père Lacordaire [Applaudissements), au nom du père de Ravignan et de Tévêque d'Orléans [Applaudissements), au nom de M. Berryer et de M. de Montalembert (Applaudissement^^ ^^\:^^\i

334 ÉTUDES ET SOUVEiNlRS.

la main du duc de Broglie et de M. Lamy {Nouveaux applaudissements) j de M. Ghesnelong et du comte Albert de Mun {Applaudissements), serrer la main aussi à tous leurs courageux amis que votre reconnaissance a nommés sans que j^aie besoin de les désigner tous ni davantage. {Applaudissements.)

Avant-hier, dans un discours que je vous supplie d'oublier pour un moment, M. Baragnon a rappelé un souvenir du père Lacordaire que je vous demande la permission de répéter à mon tour, parce qu'il est toujours bon à propager.

Lorsque le père Lacordaire présenta pour la première fois l'habit de saint Dominique à Notre-Dame, il ouvrit largement son manteau et dit : Je vous le présente avec confiance, parce que, dans les plis de ce manteau, je porte une liberté. {Bravos.)

Je n'ai aucun droit à tenir un si haut langage, cependant je me présente aussi avec confiance, parce que je suis sûr de vous apporter quelque chose qui vous est doux et précieux : le souvenir. {Bravos.)

J'apporte aussi un témoignage, un témoignage en faveur de la loi de 1850; non pas que je prétende la défendre en détail : d'abord, elle a été beaucoup trop bien défendue à la Chambre des députés et au Sénat^ et je ne voudrais pas venir ici remplir le rôle d'un monsieur Josse attardé ; je viens seulement repousser, au nom de tous les coopérateurs de la loi de 1850, Je i*eproche incessant de complot, de conspiration, de préméditation perverse qui a voulu briser toutes les digues de la société moderne et la ramener forcément à l'ancien régime.

J'avais cru naïvement que, pour justifier à ce point de vue la loi de 1850, il aurait suffi de citer M. Thiers «t le travail si lumineux public par mon jeune ami, 31. de Lacombe, présentant dans le texte même des procès-verbaux de la commission qui a préparé la Joi, un miroir fidèle de toutes les hésitations, de ioutes les gradations de la pensée de M. Thiers. Mais les amis de M. Thiers, après s'être tant servis de son nom, lui ont adressé, à ma grande surprise, une récusation injurieuse. Ils ont dit qu'à cette époque M. Thiers, sous Tempire d'une frayeur qui lui faisait perdre toute sa présence d'esprit, ne s'était pas bien rendu compte de ce qu'on lui faisait faire en 1850.

C'est une étrange manière de se montrer les amis de M. Thiers. Il est singulier aussi qu'on ne s'aperçoive pas que ceux qui ont effrayé M. Thiers sont apparemment les républicains de 1848, et y a-t-il là de quoi se vanter pour les républicains de 1880? (Ilires approbatifs,)

Mais, M. Thiers étant écarté, puisque ses amis le veulent, et non pas moi assurément, on a essayé de ramener l'opinion publique à la vérité. M. de Parieu, mon très loyal et très courageux successeur, a défendu la loi qu'il n'avait pas présentée et que son éloquence vigoureuse a grandement contribué à faire prévaloir {Applaudissements). M. de Parieu a dit luimême sans déguisement ses motifs au Sénat. Cela n'a pas suffi, et l'accusation subsistait encore. M. Buffet, dans un des discours les plus éloquents qu'il ait jamais prononcés, vous disait : M. Thiers n'est pas le seul coupable de la loi de 1850, et s'il a été e(J^t<^^

c'est rexpression dont M. Buffet s'est senâi^ y a eu d'autres effarés. Et alors, il a rappelé que M. Odilon Barrot, M. Dufaure, M. de Tocqueville étaient au ministère quand la loi fut présentée, et qu'elle ne put l'être qu'avec leur plein agrément.

Je vais essayer d'aller un peu plus loin que M. Buffet.

Non seulement les chefs toujours honorés du parti libéral, M. Barrot, M. Dufaure, M. de Tocqueville, sont les véritables patrons de la loi ; mais enfin, si cette loi a été votée, elle l'a été par une majorité. Elle n'a pas pu être le résultat du vote d'un seul parti : elle avait été combinée pour les réunir tous. Eh bien, la gauche a donné un appoint considérable, et la loi n'aurait pas été votée sans l'appui de la gauche.

Je veux faire le moins de citations possible, mais il faut répondre aux reproches, qui nous sont adressés, autrement que par des affirmations contraires.

J'ai recherché dans f Officiel quelques-uns des membres de l'ancienne gauche qui ont pris part à ce vote, et j'ai trouvé les noms de M. Frédéric Bastiat, le grand économiste, de M. Baze, de M. Boinvilliers, , de M. Casimir Périer, de M. ChamboUe, de M. Vavin, ' de M. Léon de Malleville, de M. Mortimer-Ternaux, ' de M. Leverrier, de M. Roger du Nord, de M. Paillet, k de M. de Tracy, de M. de Rémusat et de M. Martel, | le dernier président auquel la gauche du Sénat vient d'adresser des regrets unanimes. \

Tous ces hommes. Messieurs, n'avaient-ils donc pas une pensée commune? Assurément, ils avaient une pensée y et cette pensée, je vais vous la révéler.

Us étaient, comme nous le sommes aujourd'hui, 3n présence d'une société divisée, et ils ont voulu trouver un terrain solide où chacun pût mettre le pied, où chacun pût rester ferme et honoré, en attendant que plus tard l'accord pût ou non se faire sur le terrain politique. Ce terrain commun, ils ont jugé que c'était le christianisme, le christianisme intégral, Dieu et son Église, en un mot le catholicisme [Applaudissements prolongés).

En agissant ainsi, ces hommes, Messieurs, étaientils inconséquents?

Non, ils n'étaient pas inconséquents, ils restaient des libéraux loyaux et sincères ; ils savaient parfaitement que l'Église se dévoue sous tous les régimes et pour une raison très simple, c'est que tous les régimes représentent des âmes {Très bien!). Ils savaient que le religieux, le prêtre aiment toutes les âmes, les unes pour leur beauté et les autres pour leurs périls [Applaudissements) .

Quand un gouvernement prend franchement en main la tutelle du bien, l'Église est là pour le seconder; mais, quand les gouvernements abdiquent partiellement ou totalement cette tutelle, alors l'Église ne demande plus que la liberté de s'adresser aux individus. Elle va à chacun avec autant de zèle et autant d'amour que si c'était la nation tout entière [Bravos).

Voilà, Messieurs, dans toute sa sincérité, la pensée qui a dicté la loi et qui l'a fait voter à ces hommes .d'opinions et même de croyances si diverses, car ils ne cachaient pas leurs dissidences axecTiow^.^^^w-

coup nous disaient : Nous ne partageons pas tous vos principes, mais nous nous considérerions comme les derniers des misérables si nous touchions à la foi religieuse. La religion est le fonds commun de toute société, et en attendant que nous y puisions nousmêmes, si Dieu nous fait cette grâce, nous ne voulons interdire ce trésor commun à personne {Applaudissements).

Ceux qui parlaient ainsi non seulement n'étaient pas inconséquents, non seulement ils étaient plus fidèles à eux-mêmes que ceux qui tiennent aujourd'hui la conduite contraire ; mais ils étaient d'accord avec toutes les grandes sociétés, avec tous les grands siècles, avec tous les grands génies. Je vais m'efiforcer de ne faire que des citations laïques. Je vous apporte une page de Platon ; c'est une autorité laïque, je Tespère, ou il n'y en a plus désormais {Rires approbaiifs).

Voici ce qu'on lit dans son livre des Lois, un livre tout politique : ,^ ; j* . ï

« Il est d'une importance extrême d'étal)^|^l0|iW solidement possible qu'il y a des dieux, qa!jls t^i bons et qu'ils aiment la justice infiniment pliis OM. les hommes. Ce serait là le plus beau et le plus piu^i fait préambule que nous pussions mettre à la tMe de toutes nos lois.

« Mon fils, — il s'adressait à un jeune disciple atteint de scepticisme — , tu es jeune ; le progrès de l'âge changera pour toi bien des choses, tu en jugeras bien autrement qu'aujourd'hui. Ce que tu regardes maintenant comme de nulle conséquence est, en effet, ce

qu'il y a de plus important pour rhomme, je veux dire d'avoir sur la divinité des idées justes d'où dépend sa bonne ou sa mauvaise conduite *. »

Deux mille ans après, un traducteur de Platon, un autre grand philosophe, notre contemporain, M. Cousin, écrivait au 252° successeur de saint Pierre — c'est une durée bien contrariante pour quelques-uns [Rires), — écrivait au 252° pape, qui portait le glorieux nom de Pie \yi{Vifs applaudissements) :

« Oui, Très Saint Père, on vous a dit vrai : loin de noirrrir aucun mauvais dessein contre la religion chrétienne, j'ai pour elle les sentiments de la plus tendre vénération ; j'aurais horreur de lui porter directement ou indirectement la moindre atteinte, et c'est dans le triomphe et la propagation du christianisme que je place toutes mes espérances pour l'avenir de l'humanité ^ ». [Applaudissements,)

Eh bien. Messieurs, ces grands hommes avaient raison. Les auteurs de la loi de 1850 ont bien fait de leuï^ rester fidèles. Et, en effet, une nation qui chante âan» ses églises : salutaris hostia, est bien plus près, je ne dis pas seulement de la perfection morale, okais^ éht bien plus près de la perfection sociale que la foule qui chante dans les rues : Qu'un sang impur a'breate nos sillons [Rù^es et applaudissements). Celui qui cfiante les hymnes de l'Église fait appel à l'amour, au sacrifice, à la charité ; celui qui demande un sang pur ou impur fait appel à la haine et ne

1. Les LoiSj ch. x, p. 217 et 220, t. VUI. Traduction de M. Gousio.

2. Correspondance du P. Lacordaire et de xusideLm.^ S^^\.OK«kft^ p. .573.

produira jamais que des ruines {Très bien, Applaudissements).

N'en avons-nous pas la preuve vivante tous les jours? Qu'est-ce qui fait que presque toutes les œuvres populaires de Paris, presque toutes les œuvres charitables appartiennent à des catholiques? M. de Melun, M. Cochin, la sœur Rosalie, quelque grand que fût leur cœur, auraient-ils trouvé la force et le génie de leur dévouement s'ils n'avaient pas d'abord été les puiser au pied de l'autel? Pourquoi, parmi les radicaux, ne voyons-nous ni un Melun, ni un Cochin, ni une sœur Rosalie ? Ont-ils donc plus mauvais cœur que d'autres? N'ont-ils pas d'entrailles, pas de compassion pour le pauvre et pour le malheureux? Je ne doute nullement de leur bonne volonté, mais elle reste stérile parce qu'ils ne puisent pas à la véritable source du sacrifice et qu'ils veulent faire l'impossible, en faisant le bien sans l'auteur du bien et sans le principe du bien. [Très bien! très bien!)

La religion catholique est toute-puissante, d'abord parce que c'est une vérité révélée, une vérité large comme le monde et haute comme le ciel, ensuite parce que c'est une loi et que cette loi est formulée.

Permettez-moi, pour cette fois seulement, d'iiivoquer une autorité cléricale.

Au commencement du dix-huitième siècle, Massillon fut consulté par les parents d'une jeune femme dont les tendances philosophiques les inquiétaient déjà. On supplia l'illustre évèque de Clermont d'employer toute son éloquence, tout son génie, toute Fautoritè de sa parole et de sa renommée pour chan-

ger les dispositions de cette jeune femme. Il accepta la conférence; elle fut longue. 11 en sortit d'un aîf pensif, et la famille réunie, qui l'attendait ayec> anxiété, lui dit : « Eh bien. Monseigneur, que nou^ prescrivez-vous? — Je vous prescris, répondit Massillon, quelque chose de très simple : achetez à madame votre fille un catéchisme de cinq sous. » {Rires et applaudissements.)

Tout est là, Messieurs, tout est dans la loi chrétienne, et toute la loi est dans le catéchisme. «

Je me suis excusé d'avoir cité Massillon, cependant ce n'est pas une autorité à dédaigner, mais je ne Taurais pas cité s'il eût été seul. Voici, — je reviens aux philosophes et aux laïques, — voici comment, à leur tour, ils parlent du catéchisme encore mieux, avec moins de brièveté et plus d'enthousiasme apparent que Massillon. Jouffroy dit, dans ses études philosophiques :

« Lisez un petit livre qui est le catéchisme : vous y trouverez une solution à toutes les questions, à toutes sans exception. Demandez au chrétien d'où vient l'espèce humaine, il le sait; où elle va, il le sait ; comment elle y va, il le sait. Demandez à ce pauvre enfant pourquoi il est ici-bas et ce qu'il deviendra après sa mort; il vous fera une réponse sublime...

« Voilà ce que j'appelle une grande religion, ajoute Jouffroy ; je la connais à ce signe, qu'elle ne laisse sans réponse aucune des questions qui intéressent l'humanité *. »

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