S12 UN PEUPLE
maine. Dieu a fait servir la nationalité au triomphe douHe et simultané du principe de Tindividualité et du principe de l'humanité.
Il est impossible qu^un chrétien ne consente pas à œ q» nous disons^ lorsque, avec nous^ il jette les yeux sur c^ parole du Christ : a Le salut vient des Juifis. x> Mais^ m» t sieurs^ je ne puis répéter cette parole du Maître^ sans penser tout aussitôt à l'impression qu'elle doit produire sur quiconque n'est pas chrétien. Permettez-moi de m'y aïièter un instant. Je laisserai volontiers ce qu'a d'étrange et de choquant pour une oreille non chrétienne le mot de «M. Tout le monde veut être heureux^ nul ne veut être saufé. Et encore nous passerait-on le mot^ si nous consenfioui lui donner un sens purement temporel^ et s'il désignait, dans notre pensée^ le triomphe^ douloureusement obtenOi chèrement payé, de l'être humain sur tout ce que la c^é^ tion renferme d'éléments hostiles à son bonheur. Eh bien! pour le moment^ qu'il en soit ainsi! Mais quel scandale de s'entendre déclarer que le salut, quelle qu'en soit la nature, vient des Juifs! Quelques-uns, qu'on n'étonneiail point en leur disant que le salut vient des Français, et qm peut-être, en des termes différents, l'ont déclaré mille fois, s'indignent qu'on donne pour origine au bonheur du monde un malheureux peuple, courbé depuis des milliers d'années sous le poids d'un mépris universel. Mais d'autres, et c'est probablement le plus grand nombre, s'étonnent simplement qu'on prétende faire d'un peuple particulier le dépositaire et pour ainsi dire le dispensateur de la commune félicité. Chaque peuple, au moins chacun des grands peuples, se décernerait volontiers le titre emphatique d'empire du milieu; mais chacun le refuse obstinément à tous les autres. On ne veut avoir pour sauveur ni un individu, ni une nation. Tous les individus, àil-otv, ^wV. ^\^vc^ ^\:&xft>eni^
ET L'HUHANITé. S13
toutes les nations sont solidaires entre elles. Il n'y a qu'une personnalité véritable, il n'y a qu'une pensée, c'est celle de tout le monde à la fois, sans distinguer personne dans l'ensemble. Les personnalités, individuelles ou nationales, ne sont que comme ces rides innombrables et passagères sur la surface de l'Océan remué dans ses profondeurs. Ce ne sont pas elles qui agitent sa masse, c'est lui qui les produit par son agitation. L'auteur du salut de l'humanité, c'est l'humanité elle-même, rien de plus et rien de moins que toute l'humanité. On ne l'a pourtant pas, ce me semble, convoquée pour en délibérer. Les nations jusqu'ici ont travaillé isolément, sans se concerter, sans se connaître, et chacune pour soi. Il y a bien une convocation, j'en suis persuadé, il y a une assemblée des peuples (Gen., XLÏX, 40), mais silencieuse, mystérieuse et providentielle. Si quelque jour nous parvenons à nous concerter d'un bout du monde à Tautre, ce sera sans l'avoir voulu, sans l'avoir prévu. Nous ne nous assemblons point, on nous assemble; Thumanité, dont nous voudrions dès à présent raconter les exploits, en est encore à se créer lentement; elle se forme peu à peu, comme un fruit béni, dans les entrailles de la divine miséricorde. Nous assistons à sa naissance; laissonsla naître, nous pourrons ensuite conter ce qu'elle aura fait.
Mais quoi qu'il en soit, messieurs, et quelle que soit la diversité des opinions sur le salut du monde, personne ne veut qu'il vienne d'une nation (si ce n'est peut-être de la sienne], personne surtout qu'il vienne des Juifs. Je veux dire : personne excepté les chrétiens. Eux, sans doute, ils souscrivent respectueusement aux paroles que je vous propose : <i Le salut vient des Juifs; » mais tous peut-être ne se rendent pas compte du sens et de la valeur de ces expressions.
Sur le sens du premier de ces mots, point de division.