‹ Études ÉvangéliquesChapitre 4 sur 28 · SO I.B REGARD · texte numérisé non relu

SO I.B REGARD

peut-être accordée ; mais ce qui est certain, c'est qu'elle ne sera pas refusée (et en effet, Ta-t-elle jamais été?) k un regard assidu et prolongé, tel que ce saint objet le réclame et tel qu'il en est digne. Quand Jésus, comme dit TApôtre, aura été où plutôt se sera lui-^méme portrait deve^nt vos yeux; quand, par Feffet de ce regard profond, il aura été crucifié devant vous; quand vous aurez contemplé, pour la première fois, toute la gloire de son martyre, toute la majesté de sa mort, toute l'autorité de ses paroles suprêmes, toute l'inconcevable charité qui se mêle à cette incomparable autorité; quand, pénétrant au delà du voile de ses souffrances, jusque dans le secret de son œuvre et dans le secret de son ftme, vous aurez vu Dieu lui-même abaissé dans la personne de Jésus-Christ jusqu'au niveau de nos misères, et l'infini de l'amour se révélant pour la première fois dans Tinfini de la puissance; quand vous aurez, en quelque sorte (en un sens, qui est bien réel), vu de vos yeux, touché de vos mains, ce que nous vous annonçons; alors, aussi simplement que la lumière entre dans les yeux et l'air dans la poitrine, sans que les yeux s'aperçoivent d'avoir vu, ni la poitrine d'avoir respiré, cette grande et insondable merveille d'une charité avec laquelle et sans laquelle nous ne pouvions nous représenter Dieu, entrera dans votre esprit, qui, la respirant pour ainsi dire, ne s'en sentira pas plus chargé que ne l'est votre poitrine de l'air qu'elle respire : tant cette vérité surnaturelle est naturelle en même temps, et tant, sans être prévue ni soupçonnée par l'âme humaine, elle en était, à notre propre insu, attendue, souhaitée, appelée !

Après avoir dit : Regardez l à ceux qui ne croient point

encore, ne le dirons-nous point à ceux qui ont cru, je dis

même à ceux qui ont cru véritablement? Ce serait nous

y^/re de la foi une bien superficielle et bien fausse idée.

IK ItlGAHn.

Sî

Cmrt n'est pas un état oii Ton se place une fois pour

élites, en accoptant les preuves de la vérité religieuse;

«mm est une action ^ une action de Fâmcj acceptant tou--

jours de nouveau ce qu'elle a cru d^abord et s'y réunissant

inoettamment, 811 en est ainsi ^ et s'il ei^t vrai qu'on ne

pttittê emire sans regarder, n'est-il pas clair qu*à dater de

kefiovorsioni qui a eu pour principe un regard, il faut r&p

pndçr aans cesse 1 D'autres diront peut-être : Il ne faut pas

regarder sans c^sse^ mais réHéckir sans cesse à ce qu'on a

m. Cettes, mm frères^ nous ne prétendons pas exclure la

peiuédj et mèm^ il y en a nécessairement beaucoup dans

ce regard que nous recommandons; toutefois noua ne

imoni^ pas content si celte pensée ne venait pas de ce rc-

^jmij ou ù ce rcgaixl ne revenait pas à la suite de celte

Après tûutj l'objet du chriâtianisme n'est pas une

i abstraites; c'est un faitj c'est une personne, c^est Jé*

rist^ et Jésus-4:;bri3t cmcifié. Ce fait, cette personne

r*affrB naturellement au regard avant de s'offrir à la pen-

ij et ce qui agit sur notre âme, dans le sens heureux

^qni Weu a voulu, c'est cet objet lui-même. Nous ne

oroyow pas au christianisme, nous croyons en Jésus^hrist.

Gfiliul se fait de chrétien dans le monde, ce n'est pas le

iniiniL* qui le fait [car le christianisme n'est lui-

le qu*un effet), c'est Jésus -Christ, Les rapports que

i entretenons comme chrétiens j ne sont pas des rap-

InlellectueU , des rapports de notre esprit avec une

rit*^ mais des rapports de personne à personne, des mp-

1 de nous, hommes, avec Jésus-€hrist homme et Dieu-

» de notre foi est invisible ^ mais non impersonnel

r ?oît pas avec les yeux de la chair, mais néanmoins

lit; et nous ne conversons pas avec lui comme avec

I idéet c*est-ô-dire au fond comme avec nous-mêmes,

II! comme avec un /î*re qui est avec j\m% ^ys^W%^^

du monde. Quiconque donc, étant chrétien, ne regarde point, ou regarde peu, manque à sa foi^ manque à son titre même : sa première vocation, son premier intérêt est de regarder souvent et beaucoup.

Si ces réflexions, mes frères, vous paraissaient superflues, et si vous n'en conceviez pas d'abord Topportunité, nous vous dirions que parmi les chrétiens convaincus et sincères, à côté de ceux qui regardent Jésus-Christ, j'en vois un grand nombre qui ne le regardent pas, ou qui ne le regardent point assez. J'en vois encore qui le regardent, mais qui ne ramènent point assez souvent leurs regards et toutes leurs pensées vers Jésus-Christ crucifié.

Les premiers manquent à contempler Jésus-Christ, parce qu'ils donnent trop à la pensée ou à l'action, ou parce qu'au lieu de contempler Jésus-Christ, ils se contemplent eux-mêmes. Et pour parler d'abord des premiers, des croyants penseurs, penser n'est pas toujours regarder, et penser à Jésus, ce n'est pas toujours regarder Jésus. On peut se distraire de Jésus, s'éloigner de Jésus en pensant à lui. Ce n'est plus alors la personne, mais l'idée de Jésus qu'on a devant les yeux. On en raisonne comme d'une idée, dont il est le nom. On le nomme souvent, mais on prend son nom en vain. On n'a devant les yeux que la forme de l'objet, non l'objet lui-même. On a fait comme ceux qui, considérant dans un fruit son volume, son poids, sa figure et sa couleur, oublieraient qu'il est savoureux et nutritif, et le rejetteraient après l'avoir mesuré, pesé, dessiné ou peint. Ce n'est pas ainsi, ce n'est pas du moins ainsi principalement, qu'il faut s'occuper de Jésus-Christ. S'en occuper exclusivement de cette manière, ce n'est pas s'en occuper; c'est tout remplir de son nom, de son idée, et laisser d'ailleurs tout vide de lui. Voulez-vous penser utilement à voire Sauveur, reg^trdez votre Sauveur.

Quant à Tactivité ii laquelle un chrétien sincère se livre au nom de Jésus-Christ, elle suppose bien qu'au moins une fois il a regardé Jésus-Christ; mais Faction continuée ne suppose pas un regard continué; loin de là, elle peut porter et retenir le regard ailleurs; partie de lui, je le veux croire, elle peut ne point retourner à lui, et son nom demeurer attaché à Tœuvre, quand cette œuvre n'est plus la sienne. Sans doute que Faction est nécessaire; sans doute qu'on peut dire, avec assurance, de celui qui n'agit point, qu'il ne regarde point non plus, ou même qu'il n*a jamais regardé; mais l'action, même soutenue, même infatigable, ne suppose pas le regard, du moins dans la même mesure. Le danger ici est dans l'illusion, si facile pour les autres et pour nous-mêmes, et plus facile au sujet de l'action qu'au sujet de la pensée; car une foi qui n'agit point ne peut se flatter d'être sincère, tandis qu'on se persuade aisément qu'on est dans la vérité, quand on travaille au nom de la vérité. Mais, quoi qu'il en soit, l'action ne dispense pas du regard, ne remplace pas le regard; et quand elle persévère, quand elle s'enflamme par son propre mouvement, je dis la même chose encore ; car sa durée et son progrès n'attestent point un redoublement de vie ni une communion resserrée avec celui au nom duquel on agit. Non, mes frères, sans recourir à aucune explication maligne ou dégradante, il est certain que fort souvent nous agissons parce que nous avons agi, nous continuons parce que nous avons commencé, nous nous attachons à notre œuvre parce qu'elle est nôtre ou parce que c'est une œuvre. Notre première impulsion est épuisée, mais l'habitude et la préoccupation nous en impriment une autre; nous n'imitons plus Jésus-Christ, mais nous nous imitons nous-mêmes, nous nous obéissons à nous-mêmes ', \'Vvab\\xîAfc,^axv^\fc'^^cours d'aucun principe, enchaîne nolie ^^fe^^wX. ^^ \nrîvx^

3i> tS RBGARD.

passé ; et ces premières œuvres, d^abord si senties^ deviennent enfin des œuvres machinales et presque involontdres. Le regard seul peut rendre à Faction^ non pas cette viva-^dté fiévreuse que nos passions lui donneront toujours assez^ mais cette force calme, cette mesure, cette justesse délicate, cette beauté, que nos passions ne lui donneront jamais.

Il en jBst enfin qui regardent, et même qui contemplât, mais qui se contemplent eux-mêmes. Nous avons déjà dit combien cette considération de nous-mêmes est néces« saire; nous n'avons pas besoin de le répéter. Mais s^ll est impossible ou de contempler sa misère sans être poussé vers Jésus-Christ, ou de contempler Jésus-Christ sans être reporté vers sa propre misère, cette misère pourtant n*est pas Tobjet de la foi qui sauve, et ce n^est pas la vue de cette misère qui peut mettre dans notre cœur les éléments de la vie et les arrhes du salut. Il faut même Tavouer; impuissante pour sauver, elle est efficace pour perdre. Elle décourage et elle aigrit tour à tour; elle fait même l'un et l'autre à la fois. Elle épuise, elle énerve dans de stériles regrets Tâmo, qui vit de joie et d'espérance, et qui meurt dans la tristesse; et la seule vie qui lui reste dans cette mort, la seule vie qui naisse de cette mort, c'est Thumeur, le dépit, le murmure et l'envie. La connaissance de la loi de Dieu ne fait qu'aggraver le mal, en nous enlevant, avec ce qui nous restait d'illusions et d'espérance, tout ce qui nous restait d'énergie et de force. Dès lors, chose étrange à dire, la position de celui qui ne connaît pas la loi de Dieu est plus avantageuse que la position de celui qui la connaît; la loi fait mourir dans tous les sens du mot; car, après qu'on a appris d'elle, non-seulement tout ce qu'elle renferme d'exigences, mais encore que « le droit de Dieu, if comme s'exprime l'apôtre, est que cew^ c^yù comm^W^wV

« de telles choses sont dignes de mort^ » déjà par là même on est mort, puisqu'on a cessé ou de croire en soi ou d'espérer en Dieu. Mais^ direz-vous^ cela ne regarde point le durétien^ qui n'est pas réduit à la loi^ et pour qui^ au ministère de mort de Moïse^ a succédé le ministère de justice de Jésus-Christ. — Oui^ cela le regarde pourtant^ lorsqu'il ne contemple pas assidûment Jésus-Christ. Cela le regarde^ parce qu'il y a un principe de mort^ une mort partielle, dans rhd>itude de goûter^ de savourer à longs traits sa misère^ au lieu de goûter, de savourer la bonté de Dieu. On ne tombe pas jusqu^au désespoir ^ je le sais, parce que^ arrivé sur le bord, on est retenu par le souvenir de Jésus- Oirist, comme par une chaîne qui se fait sentir au moment précis où elle est toute déroulée , et où l'on ne pourrait [tos fnre un pas vers Tabfane à moins qu'elle ne se brisât; on R^arrive donc pas au désespoir, mais à un abattement profond. L^àme, malgré quelques lueurs qui de temps en temps lui «rrivent du côté de la croix, est habituellement triste^ et faible d'autant; elle a cru qu'il sufiSsait de regarder Jésus une fois pour toutes^ mais il le faut regarder sans eesse^ ou regarder sans cesse vers te péché. L'œil, à moins d'être aveuglé^ n'a pas d'autre alternative ; et s'il est U&k {HKmvé qu'on ne perdra pas de vue sa misère en regaidant Jésus- Christ crucifié^ parce que cette misère est comme gravée sur sa croix, il est bien prouvé aussi qu'en reguAiHt à sa misère on peut perdre de vue Jésus-Christ, paiM que la croix n'est pas naturellement gravée dans Pimage de notre misère. Un apôtre fut blûmé d'avoir voulu nietyre les mains dans les plaies de son maître ressuscité; nous nous associons tous à ce blâme, et nous disons : Que ne lès mettait-il bien plutôt dans ses propres plaies, dans hs i^es de son âme ? Mais^ dans un autre e^^^i^V^V ^^^\sil^^^ A? Thomas doit ttous servir de règle •, eau ce tv' e^\.\»& ^«ss&

nos plaies , mais dans celles de Jésus que nous devoai^ mettre les mains; et c'est dans cet esprit que nous' disons à la classe de fidèles que nous avons en vue : Regardez^ oui, regardez partout; regardez jusqu'au fond de vota» misère; mais regardez davantage à Jésus-Christ; du moins ne consentez jamais à vous voir, avec votre péché, qu'à travers la croix de Jésus-Christ et sa charité triomphante. Et pour ne plus parler seulement de notre misère, mais en général de l'observation de nos impressions et de nos états successifs, nous ne saurions trop nous garder, mes frères, de donner à cette vue le temps et l'intérêt que nous devons surtout à la contemplation de notre Sauveur. Ici, vous le comprenez, point d'exclusion, point de système absolu. Nous défendons la cause sacrée de la contemplation de Jésus, sans condamner l'observation intérieure; car ce serait, tout d'un temps, condamner l'Évangile qui l'autorise et qui la recommande. Il faut bien, en effet, en reconnaître la sanction dans ces paroles de saint Paul : «Examinez-vous vous-mêmes pour savoir si vous êtes « dans la foi; ne reconnaissez-vous point que Jésus-Christ « est en vous? » (2 Cor. XIII, 4-5.) car ces paroles ne signifieraient rien si l'examen de soi-même était interdit. Il faut bien reconnaître encore que lorsque saint Jean nous déclare que a c'est à cela que nous connaissons que nous a sommes dans la vérité si nous aimons nos frères, d il nous autorise, il nous oblige même à cette observation de nous-mêmes contre laquelle nous avons l'air de vouloir vous prémunir. Mais, de fait, nous ne prétendons vous mettre en garde que contre son abus, et il en vaut la peine. Déjà le principe qui nous livre à cette pente est suspect; et, puisqu'il s'agit d'observation de soi-même, observonsnous d'abord là-dessus ; nous verrons que la personnalité a presque toujours beaucoup de çsiil dans cette habitude,

LE KEGAtiD. ' 8}

quid'ailleurâ ne manque jamais de la nourrir et de k for^ j

tifier, A nous occuper de nous-mêmes, fut-ce pour nous]

Cûodamner^ filt-ee pour nous haïr^ nous trouvons un phi-

lir &mer^ une cuisante volupté; et ce plaisir est si dange^|

reux quil faudrait nous en sevrer^ quand même nous Tau-

nons aebeté au prix d'une grande humiliation. Un autre

danger^ non moins grande c'est d*évacuer }>eu a peu la

croix de Jésus-Chrisi^ de remplacer subtilement le pardon

tout gratuit de Dieu par quelque chose qui d'abord ne pa-

tuU pas une œuvre, mais qui pourtant en est une ; d'ùter à

4'univrc qui s'est faite hors de nous quelque chose de sa

nleur absolue, pour en revêtir l'œuvre qui se fait en nous,

Hjflie si aisément nous croyons faite par nous parce qu'elle

■feffuîl en nous ; de ne plus nous abandonner assez sîmple-

haal k la divine miséricoitlej et, pour tout dire en un mot^

■9 faire de notre salut une aifaire et une question de sen-

■oieat. Il ne Fest pas, il ne peut pas l'être; il n'y a pas de

■tas ou de moins dans ce qui est absolu^ et comme Jésusr-

brist n'est paâ mort plus ou moins pour les uns ou pour

■^ autres^ il n'est pas mort plus ou moins pour chacun de

mom selon Tétat où nous nous trouvons dans un moment

Bonne. Je ne voudrais pas, mes frères, à Dieu ne plaise,

pncourager la funeste idée qu'il ne faut pas prendre garde

m ce que nous sommes, ni par conséquent à ce que nous

■kifiotis; idée dont la conséquence extrême, mais inévitable,

peimi de nous complaire au contraste entre notre foi et

bolfe état moral, de nous applaudir à mesure que ce cou*

KBSte est plus marqué, et de mettre aunlessus de toute

nutrei comme plus simple et plus sincère^ la foi qui se

Icofifle d autant plus qu'elle a moins de raisons de con-

■■Uïe, si bien que nous fmi rions par nous eroiits plus pro-

WKêb de Dieu h mesuixï que par noire vie nous on serions

phts éïoiffim. Quand l'Apùlrc parlaii a\ec. êVo^e è^a «i^vïs.

38 LK RV6ARD.

« qui espèrent contre toute espérance ^ » (Rom.^ IV, 18.) ce n*est pas apparemment cette espèce de chrétiens qu'il avait en vue, quoiqu'ils espèrent, en eflPet, contre toute espérance. Que deviendrait le précepte de la vigilance, si le droit de Tobservation de nous-mêmes ne nous était pas reconnu? Comment surveiller la vie à moins de surveiller le cœur, de qui procèdent les sources de la vie? Et enfin, comment ne pas juger, en dépit de tous les systèmes, que le salut est dans la communion du cœur et de la volonté avec le Père des esprits, et que cette communion, en diminuant, diminuerait le ciel et le salut? Saint Paul ne nous préte-t-il pas son autorité lorsqu'il nous dit que Dieu nous a donné dans son Esprit (et non dans sa parole) les arrhes ou Tà-compte de notre héritage, et que son Esprit (non sa parole] rend témoignage à notre esprit que nous sommes ses enifants? Or Faction de l'Esprit n'a rien de magique; l'Esprit se donne à connaître par des fruits, qui sont des sentiments, des inclinations, des œuvres, toute une vie; c'est donc dans cette vie, découlant de l'Esprit, que nous trouvons les arrhes ou l'avant-goût du ciel. Mais, en convenant de tout ceci, et prêt à le défendre au besoin, nous disons, mes frères, en nous fondant sur nos observations précédentes, que cette contemplation de nous-mêmes, à moins qu'elle ne soit sans cesse épurée par la contemplation de Jésus-Christ, est facilement égoïste, et qu'à moinâ qu'elle ne soit dominée par la contemplation de Jésus- Christ, elle nous ramène à petits pas vers la propre justice, vers le salut par les œuvres, de là jusqu'à l'orgueil, si nous nous méconnaissons, ou jusqu'au découragement et au relâchement, si nous nous croyons tels que nous sommes; en sorte qu'à la fin ce principe généreux que le salut par grâce avait dû mettre dans notre cœur, ce principe que rien ne remplace^ et hors duquel \\ tf ^ ^ cçie Tûeûs»Q»\v^e,

tE REGARD. 39

déception et révolte, ce principe, disons-nous, lentement rongé par la personnalité et par la curiosité, s'affaisse, sV btme au sein de notre croyance, dont l'extérieur seul est resté debout, comme Técorce d'un vieil arbre dont le temps a consumé le bois et la moelle. Encore une fois, regardez-vous vous-mêmes, je le veux, je le désire, mais en présence de la croix, mais à travers Jésus-Christ.

Quant à ceux, dont j'ai parlé aussi, qui, regardant à Jé- 8i»4]hrist, ne regardent pas surtout, et ne reviennent pas constamment à Jésus -Christ crucifié, voici ce que nous avons à leur dire : Il n'y a qu'embarras, obscurité, angoisse^ fatigue stérile dans tous les systèmes sur Jésus- Christ que Ton tire successivement de l'Évangile, quand ce ne sont que des systèmes; les spéculations sur Jésus- Christ les plus sublimes et les plus nécessaires sont desséchantes, sont meurtrières. Ce n'est pas que nous entrions dans la pensée de ceux qui vous disent : ce Regardez la croix ^ et ne regardez plus rien. Parlez de la croix, et ne parlez que de la croix. Ne vous inquiétez pas de ce que samt Paul, saint Jean, Christ le premier, ont parlé d'autre chose : il est vrai qu'ils ont parlé de la régénération, sans faufaelle on ne saurait voir le royaume de Dieu, et de la sûctification, sans laquelle personne ne verra le Seigneur; 38 ont eu leurs raisons, qui nous sont inconnues; pour foos, ne le faites pas ; car il est bien clair que si vous parlez de la nécessité d'une nouvelle naissance, c'est comme m vous ordonniez aux hommes de naître de nouveau, et que si vous entrez dans le détail de la sanctification, vous rouvrez la porte à cette propre justice, espèce de trafiquant effronté, que Jésus-Christ avait chassé du sanctuaiiv. » Mes frères, nous ne vous dirons jamais rien de pareil. 11 n'y a pas à choisir dans l'Évangile; tout est à ^veTvdx^^YiVîxvV. r; ^ si Paul a pu dii-e, en parlatil des \)»t^>\ç>NÀss^

40 LE REGAIU).

alimentaires du inonde physique : a Tout ce que Dieu a a créé est bon, et rien n'est à rejeter pourvu qu'on le « prenne avec actions de grâces, » (i Tim., TV, 4.) comment ne le dirions-nous pas de TÉvangile, cette autre créar tion, cet autre monde, où certainement tout est bon? Nous ajoutons seulement avec TApôtre : a Pourvu que vous en « usiez avec actions de grâces, b ce que, dans notre sujet, nous traduisons ainsi : Pourvu que votre reconnaissance envers Jésus-Christ, pourvu que votre abandon à la pure grâce de Dieu, pourvu que votre confiance dans votre Sauveur, dominent et pénètrent tout; pourvu que vous mêliez à chacune de vos idées cette idée pour les compléter et pour les éclairer; pourvu qu'après avoir appris bien des choses, vous puissiez dire en toute vérité : « Je ne sais et ne « veux savoir qu'une chose : Jésus-Ghrist, et Jésus-Christ a crucifié, b

Que ne pouvons-nous, mes frères, accoutumer vos yeux, et d'abord les nôtres, à ce regard simple vers Jésus, qui a été la force et l'onction des fidèles de tous les âges ! (^e ne pouvons-nous imprimer dans votre âme, et dans la nôtre d'abord, cette salutaire persuasion : que toutes les complications, tous les nœuds, toutes les difficultés de la vie chrétienne, viennent, comme d'elles-mêmes, se dissoudre et se fondre dans cette bienheureuse unité du regard chrétien! Ce regard, dans sa simplicité, qui en rend capable le plus humble enfant, ce regard suffit à tout; il est l'instrument des effets les plus différents, le remède des maux les plus opposés; il est également victorieux des difficultés des systèmes et des angoisses du doute, des attaques de l'orgueil et de celles du désespoir, des tentations de la convoitise et de celles de la douleur, des amertumes de la haine et des faiblesses de l'affection naturelle; il sort de la ûiv/j^^ quand on h contemple , uue \uta\ète q^ dévore

toutes les ténèbres el un éclair de charité qui consume

I toutes les haines, a Qui pourra subsister quand il paraîtra? » g^éenajt le dernier des pTOphètes , les yeux tournés vers rorient d'en haut. Et nous disons aussi : Quelle angoisse, qud le douleur, quelle amertume, peuvent subsister quand Jésus^hrist paraît^ quand la chanté divine^ la charité sans IiK*sijrej sans condition, sans termej vient à éclater pour I nous dans le mystère de la croix? Tous les raisonnements^ toutes les combmaisonSj tous les conseils, toutes les mélodesj ne valent pas pour le cœur, ni même pour Tinteligence, un reganl adressé k Jésus; el quand tous ces loyens se Imuvent utiles (et qui voudrait nier qu'ils puisfît Ti^tre?) it faut encore ce regard , il faut encore celte lumière pour tout vivifier et pour tout affermir. Qu'elle paraisse seulement, c^r il ne s'agit que de la voir, «t LVt-on • regardé, dit le prophète, on en est tout illuminé;» (Ps, XXXIV, 6,) c'est-à-dire tout à la fois éelairéj réetmulfé, vivifié, consolé.

éditez j mes frères, sur cette îdée^ qui peut-être se nte trop rarement k votre esprit; c'est que la vue de eioix suffit à tout. On en comprend bien certains usages, ^ le^ comprend pas tous* On comprend qu'elle {mrla isolation dans une finie courbée sous le fardeau tlu hé; mais comprend-on aussi bien qu'elle soit aussi îï contempler dans les afllictions de la chair? On rend que cette vue donne une fois pour toutes une direction générale à notre vie : comprend-on asseï qu'elle lil pour chacune des questions de pratique qui peuvent se Mllever devant nous un conseil direct et un moyen de solution^ sa lumière, comme celle du soleil, n'étant pas seu* lemeni vaste, immense , mais se subdivisant et se faisant petite pour pénétrer dans chaque repli , dans chaciiti d<aç* wcmm que nous lui ouvrons dans ïioItc v\c^ C^% <;Ci\i\çtsixA

qu'offerte en remède à notre misère elle nous donne te connaissance et la mesure de notre misère; mais comprend-on aussi bien qu'elle soit propre à dissiper les doutes sur la vérité même de TÉvangile et les perplexités que crée dans notre esprit la malheureuse complication des systèmes dont l'Évangile est l'objet? On comprend qu'elle est bonne à regarder dans les moments de trouble et d'obscurité : comprend-on aussi bien qu'elle est bonne à regarder dans lés moments de clarté de l'esprit^ de repos da cœur et de prospérité de la vie^ étant non-seulement la clarté de la clarté^ le repos dans le repos, la prospérité dans la prospérité^ mais la vérité et la sainteté de toutes ces choses? Non^ les usages de la croix ne sont pas tous également connus de tous; non^ personne de nous n'en feiit, il s'en faut bien, tout ce qu'il en pourrait faire, parce que personne ne se dit assez qu'elle est propre à tout^ qu'elle suffit à tout, qu'elle renferme tout, qu'elle est tout, qu'elle donne tout sur la terre, qu'elle promet tout dans le ciel.

C'est, mes frères, une merveille propre à l'Évangile que, quand on veut, à son point de vue, distinguer les moyens qu'il offre du but qu'il propose, les sacrifices de leur récompense, le présent de l'avenir, la terre du ciel, on le peut à peine, tant la destination de l'homme est une, tant la vérité est une, tant le devoir et le bonheur, séparés dans notre esprit par un effet de notre déchéance, ne sont au fond qu'une même chose. Dans l'Évangile, la récompense d'aimer est d'aimer davantage, la récompense de voir est de voir mieux encore. Nous vous avons exhortés, comme à un devoir de sagesse et de prudence chrétienne, à regarder; eh bien, la gloire et le bonheur du ciel consisteront à voir. Qui ne sait que c'est là le nom que les écrivains sacrés donnent le plus volontiers à la céleste béatitude?

Qui ne sait que^ dans leur langage^ ôtre sauvée c^est voir Dieu : témoin celui d^entre eux qui nous déclare que sans la sanctification personne ne verra le Seigneur; témoin Jésus-Christ lui-même^ qui proclame heureux ceux dont le cceur est pur^ parce que, dit-il, ils verront Dieu; témoin saint Jean, qui encourage les chrétiens à la fidélité pc^r l'espérance de voir un jour le Seigneur tel qu^il est. Mm ce n'est pas sans doute au Dieu de Sinaï, c'est à celui qui rejeta en Golgotha le dernier voile qui nous obscurcissait sa c^ire, c'est à lui que pensait Job, lorsque, consumé par tous les fléaux à la fois, il s'écriait : a Je sais que mon c Rédempteur est vivant, et qu'après que ceci, ce corps de c poudre, aura été rongé, je verrai Dieu de ma chair, je le c verrai moi-même, et mes yeux le verront, et non un

• autre. » C'est au même Dieu- Sauveur que David disait dans son transport : a Je verrai ta face en justice, et je « serai rassasié de ta vue quand je serai réveillé. » (Ps., XVII, i5.) Et certes vous n'avez pas lieu d'être étonnés qu'on vous ait figuré sous ces traits le bonheur étemel, vous qui savez quelle joie, incomparable sur la terre, on goûte à contempler Jésus-Christ; et de toutes les promesses dont on pourrait embellir pour vous la perspective du céleste avenir, aucune ne porte dans votre cœur plus de Joie que celle-ci : a Vous verrez celui que vous avez

• percé* ]> Lorsque, par des paroles et par des actions, un de nos semblables nous a prouvé son amour ou sa sympathie, il nous semble que sa vue ne pourra rien nous apprendre, rien nous dire de plus. Que nous importent, pensons-nous, les traits de son visage et la forme do son être physique? Et cependant nous désirons le voir; et lorsque nous l'avons vu, il nous semble que de ce moment-là seulement nous savons quel il est, et qu'auparavant nous ne le connaissions point. Lfc sotv A^ ssiNçivk^>35x

de ses regards nous le révèlent tout de nouveau, et ce moment ouvre, dans nos rapports avec lui, une période toute nouvelle. Ceci, mes frères, ne donne qu^uneidée, mais une idée pourtant, de cette vue personnelle de Jésus réservée aux fidèles dans une autre vie. Il aura sans doute été avec eux jusqu'à la fin de leur carrière, comme il est avec son Église jusqu'à la fin du monde; ils l'auront connu, ils auront conversé avec lui; quelques-uns même, les heureux contemporains de son ministère, l'auront vu des yeux de leur chair; mais le voir de cette vue profonde qui plonge jusqu'au centre de l'âme, et que saint Paul a si énergiquement caractérisée en disant : « Que nous con- « naîtrons comme nous sommes connus ; » pénétrer jusque dans le lieu très saint, je veux dire dans le dernier fond de cette ineffable charité; la sentir comme on sent ses propres affections; goûter incessamment, boire à longs traits cet incomparable amour; avoir part à toutes les pensées du Bien- Aimé; recueillir ses divines confidences; être un avec lui comme il est un avec son Père ; s'inspirer à chaque instant de la mystérieuse vertu de son regard, et se dire : « Ce prince glorieux de l'éternité, c'est celui que j'ai percé; celui que mes yeux contemplent est à la fois ma victime et mon Dieu... » paroles vaines pour exprimer ce qui est inexprimable, suffisantes néanmoins pour ouvrir au regard de l'espérance une perspective ravissante et infinie. Puisse-t^elle s'ouvrir devant chacun de nous! Mais pour que notre regard affermi puisse traverser,, non pas les nuages, mais la splendeur qui semble la lui fermer, qu'il se repose longtemps sur Jésus-Christ crucifié; qu'il se prépare ainsi à soutenir la vue de cet éblouissant lointain; qu'il ait appris à voir le ciel sur la terre avant de voir le ciel dans le ciel !

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