Cf. II
L EAU ET L ESPRIT
à l'idée du a vent », sauf à retomber finalement dans la conception de l'immatériel.
11 V a deux ordres de génération, dit le Sauveur à Nicodème, celui de la génération charnelle et celui de la génération spirituelle. Chacun produit ce qui est selon sa nature : la chair engendre la chair, la vie corporelle naît de la vie corporelle; et l'esprit engendre l'esprit, la vie spirituelle naît de la vie spirituelle. L'ancien texte dit occidental présentait, en cet endroit, de curieuses variantes dont on ne peut se faire une idée par la leçon de TertuUien ', qui est aussi celle de la version syriaque dite de Cureton ^ : a Ce qui naît de la chair est chair, parce quil est né de la chaii\ et ce qui est né de l'esprit est esprit, parce que Dieu est esprit et quil (l'homme spirituel) est né de Dieu. » On admet généralement que ces additions sont de pure paraphrase ; elles ne laissent pas pourtant d'être tout à fait dans la manière de l'évangéliste, conformes à sa pensée, et nécessaires, du moins la dernière, non seulement pour que le discours ne soit pas,* relativement à Nicodème et au lecteur, un logogriphe entièrement obscur, au lieu d'un symbole à double entente, mais pour qu'il offre un sens complet et contienne réellement ce qu'il veut exprimer. On peut dire, il est vrai,
1. De carne C/iristi, 18 : « Quod in carne natum est, caro est, quia ex carne natum est,.... et quod de spiritu natum est, spiritus est, quia Deus spiritus est^ et de Deo natus est. » Le texte est cité deux fois sans addition dans s. Gyprien, et une fois avec la seconde addition par Nemesianus de Thubunas ^S. Cypriex, éd. Hartel, 1, 47, 140, 439).
2. La version syriaque du Sinai n'a pas l'addition : « parce qu'il est né de la chair », et contient la seconde sous cette forme : « parce que Dieu est un esprit vivant », leçon qui a tout l'air d'une retouche par rapport à l'autre. Les additions se rencontrent encore dans quelques mss. de l'ancienne Vulgate et dans le ms. grec 161, sous la forme : OTt £x T-7,ç (japxôç £Y£vv/;6t,, OTt Èx ToU rveûaaTÔ; êirr'.v. S. Ambuoise, De Spir. 111, 11, accuse à tort les ariens d'avoir mutilé ce passage, mais son témoignage donnerait à penser que la leçon actuelle n'était pas connue à Milan avant l'épiscopat d'Auxence.
que la concision et l'obscurité du texte primitif appelaient la glose, et que la niasse des témoins doit prévaloir. Mais ne pourrait-on répondre que l'emploi équivoque du mot (( esprit y) dans le contexte, et l'apparente inutilité de ce développement expliqueraient aussi bien qu'on l'ait supprimé? Le rapport du texte développé avec ce qui est dit dans le prologue touchant la génération spirituelle, surtout si l'on adopte pour ce passage la leçon de Tertullien, est particulièrement frappant K Qui sait si les deux passages n'ont pas été corrigés en même temps, pour la même raison ou pour des raisons fort analogues, dans l'édition canonique du quatrième Evangile ? Tous les deux rentraient dans la perspective johannique de l'incarnation et tendaient à montrer en Jésus le premier-né de l'eau et de l'esprit. On trouve plus loin un autre passage - où la même perspective était accusée, et qui paraît aussi avoir subi une mutilation voulue. La même cause pourrait donc avoir produit dans tous ces endroits les mêmes effets. •Quoi qu'il en soit du texte, le sens n'est pas douteux, et les divers étages de la pensée évangélique apparaissent nettement. De même que le monde, au commencement, est né de l'eau et de l'esprit ou du souffle de Dieu, par la vertu de la parole divine '^, ainsi la création spirituelle des vrais fils de Dieu naît de l'eau et du souffle divin par la vertu de la Parole incarnée, et le Christ luimême, le premier-né, le chef de la génération nouvelle, l'a inaugurée en quelque façon, comme en a témoigné
1. Cf. I, 13, en lisant oç.... èyEvvv^ôr,, et m, 6, en ajoutant on Oeô; T:veu(JL(x è(jTt, xaî èx GsoîJ kyt'wf^^'t\,
2. in, 34, où il faut sans doute lire : « Car il (Dieu) ne mesure pas l'esprit à son Fils. »
3. Gen. I, 2. Toute la tradition chrétienne a fait ce rapprochement, et chaque année l'Église dil.en bénissant les fonts haptistiiaiix : » Deus cujus Spiritus super aquas inter ipsa mundi primordia ferebalui-, ut jarn hanc virlutem sanctificationis aquarum natura conciperet. »
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Jean-Baptiste, sur la foi du Père céleste, et après avoir vu 1 esprit descendre sur Jésus baptisé.
La vie nouvelle acquise par cette naissance ne se reconnaît pas à une marque extérieure, car il serait contraire à sa nature d'être sensible. Que Nicodème ne soit donc pas surpris qu'on parle d'une nouvelle naissance dont luimême et ses pareils ont besoin pour avoir accès au rovaume de Dieu, et qu'il ne s'arrête pas à la difficulté que lui suggère l'expérience de la vie matérielle. La naissance et la vie dont il s'agit, ayant dans l'esprit leur principe, ne se jugent pas à la mesure de la naissance et de la vie corporelles. N'est il pas vrai que l'esprit (vent) souffle où il veut, que la cause de son mouvement ne lui est pas extérieure, qu'on l'entend sans le voir, qu'on ne peut douter de sa réalité, bien qu'on ne puisse le saisir, et qu'on ne sache pas d'où il vient ni où il va? Ceux qui sont nés de l'esprit sont comme le vent qui souffle '. Leur vie spirituelle est réelle, quoiqu'on ne voie pas d'où elle procède, ni où elle tend. Elle tient son existence, son activité, sa direction, de l'esprit, qui est invisible.
On ne doit pas voir dans cette explication une simple comparaison de l'esprit avec le vent, ou bien il faudrait dire que le discours est équivoque au lieu d'être symbolique. Les idées, très distinctes pour nous, de l'esprit et du vent, se réunissent, dans l'idée du souffle divin, et si Ion hésite à mettre dans l'Evangile la confusion et le vague qui existent chez les anciens auteurs bibliques, du moins faudra-t il reconnaître que l'Esprit-Saint et le vent de la Pentecôte sont associés, dans la pensée de l'évangé-
1. Témoins occidentaux, versions syriaques du Sinaî et de Cureton : •t Ainsi en est-il de quiconque est né de l'eau et de l'Esprit. » Les critiques pensent que l'addition zx roZ uSaro; vient du v. 5, et cette opinion est vraisemblable. Toutefois la mention de l'eau serait tout à fait selon bi pensée et le style johanniques cf. I Jean, v, 6, 8 , et l'omission pourrait s'expliquer par l'influence du contexte immédiat.
liste, aussi étroitement que peuvent Têtre le symbole de Teau et Ticlée de la régénération. Le Christ ressuscité ne donnera-t-il pas le Saint-Esprit aux Apôtres en soufflant sur eux ^ ? L'auteur n'a certes pas voulu désigner Teau et le vent comme principes de la vie éternelle ; mais il n'a pas davantage employé les mots d' « eau » et d' « esprit » dans un sens entièrement symbolique et pour figurer une idée pure. Il est à la fois réaliste et symboliste ; il se sert de termes concrets qui ne perdent pas leur sens naturel, tout en se rapportant finalement à une conception de métaphysique religieuse. Son idéalisme n'est pas abstrait, c'est l'idéalisation du réel, la transposition du sensible dans le spirituel et de l'élément dans l'idée. Qu'on ne retranche donc pas de sa pensée l'eau et le vent; qu'on ne recoure pas non plus à une combinaison artificielle, en admettant que l'eau est l'eau, et que l'esprit est esprit, rien qu'esprit dans une partie du discours et dans la conclusion, vent dans la phrase intermédiaire. Le discours est intentionnellement mystérieux, mais il n'est pas inconsciemment illogique. L'eau du chaos et le souffle de Dieu, dont parle la Genèse, l'eau du baptême de Jésus et du baptême chrétien, le mouvement de l'Esprit descendant sur Jésus et le vent impétueux de la Pentecôte sont les objets qui apparaissent au premier plan, et derrière ces éléments à la fois réels et symboliques, on entrevoit la vraie réalité, qui est la génération par l'Esprit de Dieu. Jésus ne dit pas pour cela que les enfants de Dieu « naissent de l'eau et du vent » , car il y a cette différence entre les deux termes, que la réalité sensible du premier se distingue essentiellement de la réalité figurée, à savoir la purification et la régénération de l'homme, tandis que la réalité sensible du second terme est déjà presque immatérielle, à moitié confondue, dans le langage religieux, avec l'action invisible de