Meyeh-Weiss
La difficulté d'ordre moral, que Ton s'efforce vainement d'écarter par ces subtilités, disparaît si Ton prend les assertions de l'évangéliste, celle qu'il vient de produire en son nom, et celle qu'il va émettre par la bouche de Jésus, pour ce qu'elles sont, une définition théologique et non un témoignage d'histoire. Dans les premiers Evangiles, c'est seulement aux approches de la passion que Jésus parle de la trahison qui se prépare, et là est la vérité historique. Dans le quatrième Evangile, Judas n'est plus un traître, c'est la trahison personnifiée. Ce qui est dit de lui ne se rapporte pas tant à ses sentiments particuliers et à sa conduite, à l'attitude réelle du Sauveur à son égard, qu'à la trahison judaïque envers le Fils de Dieu. Le principe de cette trahison, qui a pu exister, en un sens, dans le cœur de Judas « depuis le commencement », consiste dans le malentendu fondamental qui s'est produit entre Jésus et les Juifs touchant la véritable mission du Christ. Ce malentendu a fini par prendre, à l'égard du Sauveur, la forme odieuse delà trahison dont Judas n'a été qu'un des acteurs, celui qui a tenu, au moment décisif, le rôle le plus bas et le plus facile à définir comme traîtrise. Au point de vue de l'histoire, les rapports du Maître avec le disciple qui devait le trahir n'ont rien d'anormal, d'invraisemblable ou de révoltant pour le sens moral. Lorsque Judas s'est attaché à Jésus, et que Jésus Ta compté parmi les Douze, il croyait aussi sincèrement que les autres; mais sa foi, toute judaïque de caractère, ne s'est pas trouvée susceptible d'amélioration et a fini par s'effondrer devant le scandale imminent de la passion. Et pour ce qui est des dispositions du Christ à son égard, il est certain que Jésus n'avait aucune raison d'écarter un homme de bonne volonté, dont on ignorait s'il devait se montrer plus tard inférieur à son devoir. La prescience divine du Verbe incarné, entendue selon la lettre de l'Evangile, est un postulat de la théologie johannique, où
l'historien ne peut s'attendre à trouver l'explication réelle des faits.
Jésus donc connaissait, dès le commencement, ceux qui devaient croire en lui, ceux que le Père lui donnait, ceux à qui le Père accordait par lui la faculté de devenir enfants de Dieu; et il connaissait aussi ceux qui ne devaient pas croire, ceux qui étaient les enfants du diable, et à qui la parole de vie qu'il apportait ne devait pas profiter. L'évangéliste le lui fait dire, pour conclure l'entretien qui aboutit à la manifestation complète de l'incrédulité galiléenne; et il ajoute que a depuis lors )\ ou plutôt « pour ce motifs », à raison du scandale que leur avait causé le discours du Sauveur, « beaucoup de ses disciples se retirèrent et n'allaient plus avec lui ». Cette façon de parler insinue que les disciples dont il est question suivaient assez régulièrement Jésus dans ses pérégrinations. Après leur départ, il semble que les Douze restent seuls auprès du Maître. On doit voir là une sorte d'aperçu général sur les résultats du ministère galiléen, et ne pas traiter les éléments de cette perspective comme détails d'histoire. Cet abandon universel et simultanéreprésente d'un seul trait la situation critique où Jésus se trouve à la fin du ministère galiléen, dans les Synoptiques. La question posée aux Douze et à laquelle Pierre répond, transposition de la scène que la tradition des premiers Evangiles a placée près de Césarée de Philippe -, paraît
1. EX TOUTOU. Cf. XIX, 12. Le sens de ce dernier passage n'est pas au-dessus de toute discussion. La traduction : « depuis lors », est possible dans VI, 66, puisqu'il s'agit de gens qui suivent Jésus et dont on va dire qu'ils ne l'accompagnèrent plus. D'ailleurs, la formule « depuis cela », signifierait autre chose que « depuis cette époque », et indiquerait, d'une certaine façon, le motif avec le temps de l'abandon.
2. Marc, vin, 27-30; Matth. xvi, 13-20. Dans Luc, ix, 18-22, il n'y a aucune indication de lieu ; la multiplication des pains, dont le récit j)récède immédiatement la confession de Pierre, est placée près de Belhsaïde.
suivre immédiatement le départ en masse des Galiléens. Il n'en a pas été ainsi dans la réalité, la confession de Pierre n'ayant pas été associée à une prédication publique du Sauveur, ([ui auraitcausé la dispersion instantanée de son auditoire ordinaire. Même dans Luc, où la confession vient, comme ici, après la multiplication des pains, les deux tableaux sont nettement séparés, et Ton sent que l'évangéliste a dû laisser tomber plusieurs récits que ses sources mettaient dans l'intervalle. Ce n'est pas une raison toutefois pour introduire cet intervalleche^ Jean, caron l'y a volontairement supprimé. Il faut dire que la perspective du quatrième Evangile est artificielle, au point de vue de l'histoire, et qu'elle a un caractère simplement didactique. La foi des Douze est mise en regard de l'incrédulité galiléenne * ; eux du moins reconnaissent que les paroles de Jésus sont paroles de vie '^ ; et cependant, comme il y a eu beaucoup d'incrédules parmi les premiers adhérents de l'Evangile, il y en a un jusque dans le groupe des Douze, et qui y reste, réservé pour un plus grand scandale '^j» La scène est composée en vue de cette conclusion, et pour éclairer d'avance le lecteur sur le rôle que Pierre et Judas tiendront dans la consommation du drame évangélique.
La plupart de ceux qui suivaient ordinairement Jésus s'étant ainsi retirés, les Douze restent seuls auprès de leur Maître. C'est la première fois que l'auteur mentionne l'existence du collège apostolique, et il en parle comme d'une société connue. Dans sa pensée, le groupe ne se constitue pas en vertu de la défection de tous les autres disciples ; il est censé exister auparavant, quoique
1. Cf. VI, 66, les disciples « qui ne marchent plus avec » Jésus, et 68, les Douze disant par la bouche de Pierre : a A qui irions-nous ? »