JÙLICHER, I
d'un autre ordre, à raison de l'analogie qui existe entre cette idée et l'objet du récit, ou bien qui, dans un exemple particulier très significatif, montre une vérité générale. La parabole est une espèce de fable qui se distingue de la fable commune en ce cfue son application est rigoureusement limitée aux vérités de l'ordre religieux et moral, à l'économie et aux exigences du royaume annoncé par Jésus, et que sa matière est empruntée à l'expérience actuelle, aux phénomènes de la nature, du monde végétal et du monde humain. Elle évite ce qui ressemblerait à une personnification des êtres inférieurs; elle ne fait ])as parler les arbres, comme la fable de Jotham, et à plus forte raison, elle s'abstient de faire parler les animaux, soit que ce genre de fiction, à raison de ses affinités mythologiques, répugnât à l'esprit religieux d'Israël, soit plutôt qu'il ne convînt pas à la parfaite sincérité de l'Evangile ^ . La matière des paraboles est prise de ce qui arrive, et non de ce qui n'arrive pas. De ces deux différences de fond résulte une différence dans le ton, celui delà parabole étant toujours grave, sans cesser d'être naturel, et ne s'égayant jamais jusqu'à la plaisanterie et au pur comique, ce que la fable vulgaire ne s'interdit pas. Jamais les personnages des paraboles ne sont tournés en caricature, bien que les occasions n'aient pas manqué.
Les paraboles, abstraction faite des retouches et additions allégoriques, sont des récits équilibrés aussi parfaitement que les fables les mieux construites. Les invraisemblances, les exagérations et les contradictions qu'on a voulu souvent y relever ne sont pas primitives.
1. La comparaison avec les renards et les oiseaux (Matth. viii, 20; Luc, IX, 58), et surtout celle des vautours et du cadavre, citée p. 57, n. 2, montrent qu'une parabole tirée des mœurs des animaux ne répugnait pas à l'esprit de l'Évangile. Le fait est qu'il ne s'en est point conservé de telles, car la parabole des Cent brebis ne met réellement en scène que le berger.
LES PARABOLES DE l'ÉVANGILE 61
Dans la parabole du Serviteur impitoyable , la dette de dix mille talents paraît excessive; mais elle fait antithèse avec les cent deniers, et c'est seulement à la réflexion que l'on trouve trop fort le chiffre qui, d'ailleurs, pourrait avoir été majoré par Matthieu '. La tradition n'a conservé que les esquisses des paraboles; les arêtes des récits sont, pour ainsi dire, tout ce qui en reste, et les traits primitifs sont ainsi plus accentués peut-être qu'ils n'étaient dans les discours de Jésus. La parabole met parfois en discours ce qui, dans un genre moins populaire, serait exprimé en forme d'analyse psychologique. Le serviteur qui a caché l'argent de son maître - lui dit qu'il le savait dur et avide; c'est ce qu'il a pensé, ce n'est peut-être pas ce qu'il aurait pu dire, quoique la liberté de ce langage soit explicable de la part d'un homme sans éducation, parlant à un propriétaire qui, dans le récit primitif, n'avait pas non plus de façons aristocratiques. Le mauvais juge s'avoue à lui-même qu'il ne craint pas Dieu et qu'il ne respecte pas les hommes ^ ; c'est l'idée qu'on doit avoir de son caractère, mais il n'a pas dû s'en donner lui-même la définition. Dans les paraboles, comme dans les légendes populaires, le monologue et le dialogue suppléent à l'explication raisonnée des sentiments, qui serait chose trop fine dans un conte et pour ceux à qui les contes s'adressent. Nonobstant cette particularité, les paraboles sont pleines de naturel, et les rapports qu'elles décrivent ne sont pas arbitrairement inventés pour l'application delà fable. Le Prodigue, les Talents, les Ouvriers de la vigne, le Serviteur impitoyable sont des histoires
1. JuLicHER, I, 161, II, 305. Le rédacteur du premier Évangile opère volontiers avec de gros chiffres; il est assez probable qu'il a substitué les talents aux raines dans la parabole qui lui est commune avec Luc.