Luc, XV
3. Luc, XV, 11-32. L'unité de ce morceau ne paraît pas contestable : la bonté du père apparaît dans la première partie (le père et le prodigue), et se justifie dans la seconde ipère et fils aîné), ce qui explique et défend, par comparaison, la bonté de Dieu à l'égard du pécheur. Il n'y a pas plus d'allégorie dans la seconde partie que dans la première.
d'un même créancier^ : le premier devait cinq cents deniers et l'autre cinquante ; ils étaient pareillement insolvables, et le créancier leur fit à tous deux remise de leur dette. Lequel des deux a dû l'aimer le plus ? Celui qui avait la dette la plus forte. Ainsi en arrive-t-il avec les hommes à qui Dieu pardonne; les plus aimants, les plus dévoués sont ceux qui ont le mieux senti sa miséricorde, parce qu'ils en ont eu plus grand besoin. On" aurait tort, d'ailleurs, de se croire juste parce que l'on garde la régularité extérieure de la vie, et que l'on accomplit les pratiques delà religion. La vraie religion est dans la pureté du cœur
1. Luc, vu, 41-43. Le lien de cette parabole avec l'histoire de la pécheresse a pu paraître suspect (Julicher, II, 301-302), d'autant que la conclusion (v. 47) : « ses nombreux péchés sont remis, parce qu'elle aime beaucouj) », ne s'accorde pas avec la parabole. On pourrait supposer une combinaison analogue à celle qui a intercalé la parabole du Samaritain dans l'anecdote relative au grand commandement. Cependant la traduction : « parce qu'elle aime beaucoup », recommandée par la construction grammaticale et la suite du récit, ne s'accorde pas avec son contexte immédiat : a Mais celui à qui on remet peu aime peu. » Cette circonstance tendrait à prouver que l'évangéliste a trouvé la parabole associée à l'histoire de la pécheresse (la combinaison avec l'histoire de l'onction, Marc, xiv, 3-9, vient de lui), mais qu'il a retouché la conclusion, pour que la rémission des péchés semblât accordée par Jésus lui-même, après la manifestation de charité. La traduction : « puisqu'elle aime beaucoup », serait en rapj)orlavec l'idée primitive du récit; et la traduction : «parce quelle aime beaucoup », avec la pensée de l'évangéliste. Noter l'emploi du présent dans la dernière partie du V . 47 , w 8à èXi'yov àcpt'eTat , oXi'yov àyaTrï : le cas de moindre amour pour moindre rémission est éventuel, et ne concerne pas le pharisien, dont la conduite n'atteste aucune conscience de péché ni de pardon ; celui de grand amour pour grand ])ardon est réel. Mais la conclusion tout entière, v. 47, se rattacherait beaucoup mieux au V. 43, et l'on peut croire que les vv. 44-46, qui tournent en réquisitoire contre le pharisien, ont été ajoutés par Luc, comme les vv. 48- 50, afin de montrer, à côté de la pécheresse pardonnée, le pharisien réprouvé. Peut-être le v. 47 se lisait-il dans la source : on à^éwvrat aï à(jLapTiai aÙTTiç ai TroXXat, YiyaTrrj'jev ttoXû " co 8è ôXt'yov xxX. Jésus envisagerait les manifestations de la charité envers lui corame une preuve d'amour envers Dieu, et cet amour attesterait que le pardon est acquis. Jïjlicher, II, 300.
LES PARABOLES DE l'ÉVANGILK 113
et dans la soumission à la volonté de Dieu. Il en va souvent du juste et du pécheur comme de ces deux fils que leur père voulait envoyer à sa vigne ' : l'un dit, fort respectueusement, qu'il irait, et il n'y alla point; l'autre dit qu'il n'irait pas, et changeant d'avis, il y alla. N'est-ce pas celui-ci qui a fait la volonté du père? Ainsi en est-il des justes pharisiens et des publicains pécheurs.
.Mais si le rovaume des cieux semble presque fait pour les pécheurs, on ne peut pas dire qu'il consiste dans la rémission des péchés. La réconciliation avec Dieu crée Tadiiiissibilité au royaume; elle ne constitue pas l'essence ni la pleine réalité du royaume. Pénitence et pardon, bonheur et royaume sont des termes coordonnés mais distincts. « Faites pénitence, a dit le Sauveur, parce que le royaume des cieux est proche -. » On fait péniter\ce et on sollicite le pardon de Dieu en vue du royaume, mais le royaume est autre chose que le pardon. Lorsque Jésus fait l'application de la parabole des deux fils *, il dit que les publicains et les courtisanes précèdent lesJuifs orthodoxes dans le royaume des cieux, parce que les pécheurs dont il parle, en croyant à l'Evangile, remplissent les conditions de la promesse et ont gagné leur place dans le royaume; il ne dit pas ni ne laisse entendre que le royaume soit réalisé dans les publicains et les pécheresses, par le seul fait de leur repentir et de leur confiance en la bonté de Dieu.
Le royaume est pour ceux à qui Dieu pardonne, et Dieu pardonne à quiconque se confie en sa miséricorde. Dieu est indulgent envers tous, et à tel point qu'il cesse de l'être seulement envers ceux qui ne sont pas indulgents comme lui. Tous les jours on demande à Dieu son
i. Matth. XXI, 28-32.