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Il ne faudrait pas cependant que ces défauts de la manière de l'écrivain nous rendissent insensibles aux incomparables mérites de ses narrations militaires. L'art de M. Thiers, ici comme dans son style, se cache si bien qu'on est en danger de ne pas assez le sentir. On a besoin, pour apprécier tout le talent déployé par l'auteur, d'appeler à son aide la réflexion et la comparaison. Prenons, par exemple, l'un des plus brillants de nos historiens modernes ; ouvrons Macaulay, et
10 parcourons ces tableaux pâles et confus qu'il retrace dès qu'il s'agit de décrire des opérations militaires ; lisons sa victoire de La Boyne ou sa défaite de Nerwinde, et nous reconnaîtrons aussitôt la supériorité de l'écrivain français. Faisons mieux encore : relisons quelques-unes des grandes pages de M. Thiers, l'histoire de la retraite de Portugal, dans son douzième volume, celle de la campagne de Russie, dans le quatorzième ; considérons l'image lumineuse et distincte que la plume de l'historien laisse dans notre
20 mémoire ; cherchons à embrasser par le souvenir la suite et l'ordonnance de sa relation ; réfléchissons à la clarté, à la vigueur, à toutes les qualités nécessaires pour faire mouvoir toutes ces masses du récit, pour faire marcher au même but tous ces bataillons de détails, pour maintenir l'unité d'impression au milieu de tant de faits, et ménager au lecteur, parmi d'incessantes péripéties, une intelligence toujours facile des événements, — lisons ainsi avec attention, et nous ne tarderons pas à comprendre que M. Thiers
30 est un artiste de premier ordre.
M. Thiers n'a pas dédaigné, dans une préface devenue célèbre, de nous faire connaître quelles sont ses vues sur l'art qu'il a porté si haut. Il réduit tous les dons de l'historien à un seul, la sagacité ; tout l'art d'écrire l'histoire à une seule qualité, l'ordonnance ; toutes les conditions du style historique à une seule, la clarté. On sait de quelle comparaison
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ingénieuse il s'est servi pour mieux rendre sa pensée. Le style, selon lui, doit être comme l'une de ces glaces sans tain que l'industrie moderne à appris à couler et à travers lesquelles on aperçoit les objets si nettement que le spectateur se doute à peine qu'il y ait quelque chose entre lui et eux. Le premier mérite du style, au jugement de M. Thiers, est de n'être jamais aperçu, la qualité suprême de l'art est de se dissimuler lui-même.
M. Thiers a si bien réalisé son idéal qu'on est tenté 10 de se demander si cet idéal est autre chose que la théorie de son propre talent. Ce qui est certain, c'est que l'art de notre écrivain est bien celui qui paraît consister dans l'absence de l'art, son style celui qui ressemble le plus à l'absence du style. Il a merveilleusement réussi, selon son expression, ' à être simplement vrai.' Il raconte comme jadis il parlait à la tribune ; après avoir étudié son sujet sous toutes les faces, dans tous les détails, il s'y livre, il laisse les choses se reproduire dans leur ordre naturel, il va, 20 va toujours, réfléchissant, dans le courant de son limpide récit, tous les contours et tout le mouvement des faits.
La thèse de M. Thiers est spécieuse, et l'exemple qu'il a donné à l'appui est inimitable ; je ne puis m'empêcher cependant de la trouver un peu exclusive. M. Thiers a lui-même reconnu qu'il y a plusieurs races d'historiens. Quelles que soient ses préférences personnelles, il n'entend condamner ni la chronique naïve, ni même l'histoire réfléchie et dogmatique. 30 Il admet Thucydide à côté de Commines, Machiavel auprès de Saint-Simon. Dès lors, pourquoi n'admettrait-il pas aussi bien les droits égaux des diverses manières de raconter? Pourquoi vouloir réduire tous les styles à un seul, celui qu'on pourrait appeler le style invisible?
' Du moment, dit M. Thiers, que vous sentez le
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style, lui qui n'a d'autre objet que de montrer les choses, c'est qu'il est défectueux.' L'expression ici a trahi l'écrivain. C'est laisser voir les choses qu'il voulait dire. Il y a deux styles, en effet : il y a celui de notre auteur, lucide, incolore, à travers lequel l'objet passe sans rien perdre ni rien changer de son aspect ; mais il y a une autre manière d'écrire encore, celle qui, non contente de retracer les choses, se propose de les traduire, de les peindre, de les rendre
ioplus sensibles à l'œil, plus frappantes pour l'esprit, et qui, au risque d'en altérer les proportions, d'en exagérer les dimensions ou les couleurs, leur prête la vivacité avec laquelle l'écrivain les perçoit, l'émotion avec laquelle il les sent. En d'autres termes, il y a l'art qui se dissimule et s'efface, et il y a l'art qui se montre, mais qui se montre pour montrer mieux l'objet ; il y a l'artiste qui se condamne à devenir le simple truchement de la réalité, et il y a celui qui reste lui-même et qui, renonçant à la prétention,
20 vaine peut-être, de reproduire le monde tel qu'il est en soi, se donne pour tâche de le rendre tel qu'il le juge et le comprend. Mais pourquoi parler de deux manières? Il y en a dix, il y en a cent, il y en a autant que d'écrivains ; il y a place au soleil, à côté de M. Thiers, pour la grave raison de M. Guizot, pour la brillante rhétorique de Macaulay, pour la poésie exubérante de M. Michelet, place pour tous les genres et pour tous les génies, place pour toutes les vocations et tous les styles, sans autres limites
30 que le bon sens et le bon goût, sans autres restrictions que celles qui sont posées par la raison et l'intérêt même de nos jouissances.
M. Thiers est d'une école essentiellement nationale. C'est un esprit éminemment français. Il est de ce sang gaulois qui court de Montaigne à Voltaire en passant par La Fontaine et madame de Sévigné, et qui, dans nos temps de mélange des nationalités, F 2
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devient tous les jours plus rare, plus difficile à maintenir dans sa pureté. C'est de là qu'il tire la vivacité, les allures faciles, un certain sans-façon. Mais il a puisé, en même temps, à cette tradition latine qui s'allie si bien, dans notre littérature, avec la verve première, et qui consiste dans un style dont le secret est de rester simple, dans un art qui ' vit surtout de sacrifices.' Telles sont les vraies et grandes sources de la littérature française, les traits qui la distinguent des littératures étrangères. Il peut y avoir ailleurs plus de force, 10 d'originalité ; mais là seulement se trouve le goût exquis, et cette puissance qui est surtout employée à se gouverner elle-même. M. Thiers a quelque chose de commun avec nos auteurs classiques ; il est de ces écrivains que les étrangers ne peuvent jamais pleinement apprécier et que, par cela même, ils ne nous envient guère ; mais cela est moins dû à nos défauts qu'à nos qualités mêmes, à ces qualités exquises qui seraient moins caractéristiques de l'esprit national si elles pouvaient être senties par un Anglais ou un 20 Allemand, et qu'on ne goûte véritablement qu'à la condition de les posséder un peu.
Après cela, il faut bien avouer que la facilité, chez M. Thiers, devient quelquefois de la négligence. Il a mis de l'art dans son naturel, mais il a conservé encore plus de naturel que d'art. Il n'a pas fait, sur son œuvre, de ces retours dont personne ne peut se dispenser. Sa manière a quelque chose d'un peu lâché, de trop facile, de trop fluide. En particulier, et par suite, j'imagine, de ce besoin de clarté dont 30 l'auteur est possédé, mais aussi de ce manque des derniers soins qui font disparaître les traces de préoccupation et les vestiges d'échafaudage, le lecteur est souvent offensé, dans les volumes de M. Thiers, par des répétitions si nombreuses, si gratuites, si étranges, qu'elles semblent dues à un système. Or le lecteur est un être difficile, qui se fâche, sans doute,
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lorsque la pensée de l'auteur n'est pas entourée de toute la clarté désirable, mais qui ne s'offense guère moins lorsqu'on fait injure à son intelligence en lui prodiguant des secours dont il n'a pas besoin. Il n'est pas de page de notre écrivain qui n'offre quelque négligence ou quelque redondance de ce genre. L'un des exemples les plus curieux que ma mémoire m'en fournisse en ce moment se trouve dans les considérations qui terminent le tome dix-septième, et qui
10 renferment un résumé de la carrière de Napoléon. L'auteur, comme incapable de quitter son sujet, comme acharné à l'épuiser, ne croit jamais avoir assez dit. A peine a-t-il fini que, selon sa propre expression, il résume son résumé ; mais il n'est pas encore satisfait, il reproduit de nouveau, sous une forme plus brève, ce résumé, et il présente ainsi au lecteur trois réductions successives de la grande histoire qu'il a racontée.
Voilà donc quelle est la prose de M. Thiers : elle se
20 distingue par une facilité abondante ; elle a l'avantage de la clarté, le charme du naturel, la distinction que donne toujours la simplicité ; mais, par un effet de ses propres qualités, elle manque de fini et de précision. A force de désinvolture, elle devient négligée, quelquefois même incorrecte. Elle a moins de couleur et de dessin que de mouvement. C'est une eau limpide, mais dont on peut dire, comme de l'eau, que l'absence de toute saveur est à la fois son mérite et son défaut. M. Thiers a ce goût suprême qui
30 évite la recherche ; mais s'il ne trahit jamais l'effort, il n'arrive guère non plus à la perfection.
Ce n'est pas à dire cependant que, sur ce fond simple, uni, sans façon, aucun trait ne vienne jamais se graver plus profondément. M. Thiers, qui a le mérite de ne point chercher l'effet, ne laisse pas que d'y arriver quelquefois. Il a de ces bonnes fortunes qui se rencontrent au courant de la plume. Il trouve
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de ces mots, dicendi lumina, qui accentuent un portrait ou dessinent une situation. Il dira, en parlant de deux des souverains réunis au congrès de Vienne : ' Frédéric-Guillaume laissait voir quelquefois la duplicité de la faiblesse, Alexandre, celle de la mobilité.' C'est encore M. Thiers qui a dit que Napoléon faisait la politique avec ses passions, et la guerre avec son génie, — beau jugement, mot profond, et qui devrait être inscrit au frontispice de VHistoire du Consulat et de V Empire comme une épigraphe et un résumé. 10
Mais M. Thiers n'a pas seulement des mots, il a des pages. Il n'en a point d'éloquentes, à proprement parler, de frappées, de magistrales ; toutefois, entraîné par son sujet, il arrive, çà et là, à quelque chose de plus serré que ne l'est sa manière habituelle. L'aisance parfaite qu'il conserve toujours fait illusion sur le mérite de ces morceaux. Je ne serais pas étonné que des écrivains plus recherchés ne les regardassent avec quelque dédain. Ils s'engageraient volontiers à en faire autant. Pour moi, je tiens le pari au nom 20 de M. Thiers, et je renvoie à certaine page de la Revue française que je m'étais proposé de citer, mais que je trouve déjà signalée et transcrite par M. Sainte- Beuve.1 Cette page me semble offrir la perfection du genre de l'auteur. Elle n'est pas unique dans ses livres, mais elle y domine. Dans tous les cas, elle suffirait comme réponse à quiconque oserait douter que M. Thiers soit ce qu'on appelle un écrivain.
Je résume mon jugement sur M. Thiers et je dis : Nul n'occupe un rang plus élevé dans un genre qui, 30 soit comme manière de concevoir l'histoire, soit comme manière de l'écrire, n'est peut-être pas cependant le genre le plus élevé.
1 Voyez Revue française, 1829, n° 12, p. 197. M. Littré s'est trompé en attribuant ce morceau à Carrel et en le faisant entrer dans les œuvres de ce publiciste.