‹ Études françaises et anglaisesChapitre 9 sur 27 · V] M. THIERS · texte numérisé non relu

V] M. THIERS

auquel son nom restera attaché ; c'est d'après ce livre que la postérité prononcera sur les vues politiques et les mérites littéraires de l'écrivain.

Chose étrange ! M. Thiers a été l'un des complices de la révolution de Juillet ; il a été l'un des ministres de la royauté constitutionnelle et l'un des membres de l'opposition libérale pendant la durée du ministère du 29 octobre, et, cependant, il représente, aux yeux de l'opinion, quelque chose d'essentiellement con-

10 traire à ce qu'il a défendu et soutenu. Il s'est tellement identifié avec son héros qu'on oublie, en prononçant son nom, l'historien de la Révolution, le rédacteur du National et le chef de la gauche, pour ne plus voir que le panégyriste de Napoléon. A tort ou à raison, M. Thiers passe pour le plus éloquent des partisans du premier Empire. Que dis-je? il peut passer pour l'un des auteurs du second. Son livre a contribué pour beaucoup à ranimer les souvenirs sur lesquels s'est appuyé le coup d'Etat. Les Girondins de M. de

20 Lamartine n'ont pas travaillé plus efficacement à la révolution de 1848 que les dix premiers volumes de M. Thiers n'ont servi celle de 1851.

En y regardant de près, on finit par comprendre ce qui, au premier abord, semble une inconséquence. Les séductions auxquelles a cédé l'auteur s'expliquent par les qualités de son talent, qualités qui peuvent toutes se ramener à une seule : l'intelligence. Il observe admirablement les faits, parce qu'il les aborde avec un esprit avide de clarté. Il n'y apporte ni les

30 préoccupations du philosophe, ni les maximes du moraliste, ni les principes du politique : il ne s'inquiète pas de juger, mais de saisir. Il n'éprouve qu'un besoin, celui de bien voir, de tout voir ; et qu'un plaisir, celui de trouver des spectacles dignes d'attention. Il est curieux, et, comme il arrive aux gens curieux, il est attiré par tout ce qui révèle de l'originalité et de la puissance. Il a le goût des grands événements

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et plus encore celui des héros. Non pas, toutefois, à la manière de certains hiérophantes modernes. Chez Carlyle et Emerson le héros prend je ne sais quelle valeur typique : c'est le représentant d'une race ou d'un principe, une force surhumaine devant laquelle il convient de s'incliner. M. Thiers est plus naïf : il n'y a absolument rien de mystique en lui ; il n'a garde de laisser disparaître les personnages dans des formules ; il n'y met pas même de poésie ; son Napoléon ne sera ni l'homme à la redingote grise de la 10 légende populaire, ni un hercule à la manière de Canova, ce sera un vrai général, qui aura le doigt sur la carte et ses états d'armée dans la tête.

N'allons pas cependant nous représenter M. Thiers comme tout à fait désintéressé. A côté des besoins d'intelligence que je viens de signaler, il a une passion, une religion, celle de la France. Le patriotisme est chez lui à l'état de dogme et de foi. Il croit sincèrement que son pays n'a rien à envier à aucun autre. Mais il est surtout susceptible à l'endroit de notre 20 gloire militaire. Il n'admet pas que des Français puissent être battus. S'ils l'ont jamais été, pense-t-il, c'est assurément qu'ils l'ont bien voulu. Il faut voir comme il relève leurs exploits, comme il adoucit pour eux l'amertume des revers. Je ne sais si l'on doit reconnaître ici une séduction exercée sur l'auteur par les fortes qualités de tête que suppose la conduite des armées et par la grandeur des événements qui s'accomplissent à la guerre, ou s'il faut mettre ces sentiments sur le compte d'un instinct plus vulgaire ; toujours 30 est-il qu'une veine de chauvinisme court à travers l'histoire de M. Thiers. On croit parfois, en la lisant, tenir un volume des Victoires et Conquêtes. Il se peut que ce patriotisme soit un charme de plus pour beaucoup de lecteurs ; quant à moi, j'en suis péniblement affecté, je l'avoue, comme d'un manque d'élévation et de dignité.

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Le l'vre de M. Thiers se distingue par la faiblesse des appréciations. Entre les séductions du génie et les enivrements de la gloire nationale, l'auteur n'a pas su conserver la liberté du juge. Il aurait voulu l'Empire plus modéré, plus raisonnable, voilà tout. S'il condamne certains actes politiques de Napoléon, il n'a pas le courage de condamner Napoléon comme homme politique. Or c'est jusque-là qu'il fallait aller. La politique de Napoléon n'a pas été exagérée, elle

10 a été insensée. C'est trop peu de dire qu'il a fait des fautes : l'histoire, à juger l'ensemble de sa carrière, la prononcera stérile et funeste. Parmi les conquérants qui ont remué le monde, elle le mettra au premier rang pour les qualités du capitaine et de l'administrateur ; pour tout ce qui constitue l'homme d'État, elle le rejettera au dernier.

Il y a, en politique, les vues supérieures du génie et les qualités secondaires qui servent à réaliser ces vues. Napoléon a eu toutes les qualités secondaires.

20 II a été aussi admirable comme organisateur que comme guerrier. Il était économe, laborieux, doué des aptitudes les plus diverses. Il avait la connaissance des hommes et l'art de s'en servir. Il n'a pas été dépassé dans le talent des négociations. Il savait profiter d'un succès, intimider, dissimuler, circonvenir. Nul, en un mot, n'a jamais porté plus loin les facultés de pure intelligence. Mais cette merveilleuse intelligence ne fait que rendre plus sensible, dans Napoléon, l'absence du vrai génie créateur.

3° Quand on cherche à se rendre compte de ce qu'il a voulu, en définitive, de ce qu'il a fait, de ce qu'il a laissé, on ne trouve rien. Il n'a pas eu d'idée générale et directrice. Il a agi sans but, il a vécu au hasard, il s'est agité dans le vide. Il a sauvé la France, mais pour la laisser retomber plus bas qu'auparavant. Il n'a mis son grand esprit au secours d'aucune grande idée. Il n'a attaché son nom à aucune œuvre. Il n'a

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rendu à l'humanité aucun service. Il ne représente rien dans l'histoire. Il a fait cette chose insensée et barbare, la guerre pour la guerre. Il a entassé les conquêtes à la manière des anciens despotes de l'Orient. Il a rêvé l'empire de Charlemagne, peut-être celui d'Alexandre. Ce coup d'ceil qui pénétrait les secrets de la diplomatie, qui prévoyait avec une sagacité surhumaine tous les mouvements d'une campagne, n'a pas vu ce qu'aurait pu lui apprendre le dernier commis des affaires étrangères, c'est qu'il marchait 10 aux abîmes. Napoléon a osé croire à la durée de sa domination, il s'est flatté qu'il la transmettrait à son fils ; ou plutôt il n'a rien cru, rien pensé ; il a marché à l'aventure, de victoire en victoire, de conquête en conquête, faisant comme le joueur qui, à chaque coup de dé, double son enjeu, ne pouvant plus se passer des émotions des camps, oubliant, dans ses amusements sublimes et insensés, qu'il s'agissait de la vie de ses semblables, de l'honneur des nations, du salut de la patrie. Napoléon est, de tous les hommes, celui qui 20 fait le mieux toucher au doigt les deux extrêmes de la grandeur et de la petitesse : c'est le génie au service de la démence !

Napoléon n'a pas été un homme d'Etat, parce qu'il n'a pas eu d'idée politique. Et que faudrait-il donc dire si, au lieu de nous placer au point de vue de la politique française, nous voulions le juger au point de vue de la civilisation? La civilisation se compose d'idées morales : et il les a toutes méconnues. Quel mépris de l'humanité ! Quelle ignorance de ses in- 30 stincts et de ses besoins ! Quelle inintelligence de la société moderne ! Quel dédain de ce qui est esprit ! Il n'a connu que la force, et, en fait de pensée, la pensée qui sert la force. Il a foulé aux pieds tous les droits. Comme il n'a compris du gouvernement que les parties inférieures, ainsi il n'a compris de la société civile que les éléments matériels. Il a restauré

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l'Église, mais pour l'avoir sous la main et la gouverner. Il a réorganisé l'Institut, mais il n'a conçu l'éloquence, la poésie, la littérature que comme chargées de brûler un encens éternel en son honneur. Il nous a donné un code, mais il nous a refusé des institutions. Il a rétabli nos finances, et il a supprimé nos libertés.

On ne se passe pas de vertu en ce monde. L'intelligence n'est qu'un instrument. Sans les qualités de conduite, sans la sagesse, le désintéressement, l'empire 10 sur soi-même, le génie devient inutile ou malfaisant. Napoléon a été une pure intelligence. Il ne s'est montré, à proprement parler, ni vertueux, ni vicieux. C'était une de ces natures du Midi, chez lesquelles l'homme moral est tout simplement absent. Voilà pourquoi il est à la fois si grand et si petit, si étonnant et si vulgaire.

Revenons au livre de M. Thiers. Ce livre n'est certainement pas la plus parfaite, mais il est peut-être la plus considérable des œuvres littéraires de notre 20 siècle. C'est déjà une grande preuve de puissance qu'un si long récit, embrassant tant de faits et de détails de tout genre, reposant sur l'étude d'un si grand nombre de documents de toute espèce, et poursuivi avec une force si constante, une persévérance si opiniâtre, un succès si soutenu.

Je laisse de côté le mérite historique du livre. Il a sa part, et plus que sa part, je le crains, des fautes, des inexactitudes, des vices de faiblesse et de partialité qu'on peut s'attendre à trouver dans une histoire 30 qui touche à tant d'intérêts et de passions. Tandis que la critique française s'est montrée ici incompétente ou complice, des juges étrangers se sont chargés d'instruire ce procès. Une revue anglaise, en particulier, l'a fait avec une rigueur qui n'est pas toujours de l'injustice.1 Pour moi, c'est sur d'autres côtés

1 Edinburgh Revicw, vol. cvii, p. 358 : vol. cviii, p. 32 ; vol. cxii, P- 237-

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de l'ouvrage que je veux en ce moment appeler l'attention.

Il n'est pas un lecteur qui, en parcourant de souvenir la longue suite des volumes de M. Thiers, ne reconnaisse, dans cette œuvre prodigieuse, un défaut qui en altère la beauté en en détruisant les proportions. Cette histoire est trop purement militaire. Je m'explique. Le règne de Napoléon a été une suite non interrompue d'entreprises armées, et l'histoire de ce règne doit naturellement être remplie du 10 récit de ces entreprises. A quelque point de vue qu'on se place, on ne racontera jamais les quinze premières années de ce siècle sans avoir à rendre compte d'une foule de campagnes. Le génie de Napoléon est d'ailleurs éminemment un génie stratégique, et l'on ne saurait comprendre sa grandeur personnelle, non plus que son action sur les hommes, sans entrer dans le détail de ses expéditions. Il y a une limite cependant qui sépare l'histoire littéraire de l'histoire militaire proprement dite, le livre destiné 20 aux gens du monde de celui qui s'adresse aux hommes de guerre. M. Thiers n'a pas toujours observé cette distinction. Il n'a pas su toujours garder le ton voulu et la juste mesure. Cédant à ses prédilections pour le métier, tout plein de ses études spéciales, il ne les a pas assez digérées et transformées. Il a fait passer dans son texte ce qui devait rester dans ses notes. Il a rivalisé avec Jomini, au lieu de se borner à le vulgariser. Il ne nous fait pas grâce du numéro d'un régiment, du nom d'un colonel, de la position 30 d'une brigade. Il suppose constamment sous les yeux du lecteur, non seulement la carte du pays et le plan général de la bataille, mais les épingles dont on se sert pour marquer les mouvements des armées. Il a ainsi abandonné la grande et simple manière des maîtres, et il a nui à la beauté et à la proportion de son récit.

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