M. PRÉVOST-PARADOL
M. Prévost-Paradol est le plus jeune parmi les plus distingués de ces écrivains qui, nés aux environs de 1830, promettent d'illustrer la seconde moitié de ce siècle. C'est à dessein que je partage ainsi le siècle par le milieu. Il a vraiment été coupé en deux. Chaque jour le fait mieux sentir : la Révolution de 1848, si elle n'a pas créé, a marqué du moins un nouvel ordre de choses. Dans la politique, dans la science, dans les lettres, il y a une profonde ligne de séparation
10 entre la Restauration et la monarchie de Juillet d'une part, et, de l'autre, la période qui s'annonce. Quelle distance de M. Cousin à M. Renan, de M. Villemain à M. Taine, et, dans la sphère du journalisme, de M. de Sacy à M. Prévost-Paradol ! Ce changement n'est pas, comme on pourrait le croire, une suite des seules circonstances politiques : le second Empire lui-même est un effet autant qu'une cause ; nous assistons à la naissance d'une époque dont le caractère est moins déterminé par telle ou telle forme de gouvernement
20 que par de grands faits sociaux : les progrès de la démocratie, l'extension des droits politiques, la séparation du temporel et du spirituel, la rapidité des communications, l'abaissement des barrières qui divisaient les peuples, l'alliance de la philosophie avec les sciences positives d'une part, et, de l'autre, avec la critique historique, la fusion des littératures préparée
1 Essais de politique et de littérature, par M. Prévost-Paradol. 2e édit.
Quelques pages d'histoire contemporaine ; lettres politiques, par M. Prévost-Paradol.
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par une connaissance plus générale des langues vivantes, enfin, et pour en revenir à M. Prévost-Paradol et à ce qui fait le principal sujet de ses travaux, un sentiment libéral qui, à travers les épreuves, est devenu plus pur, plus moral, plus intelligent.
M. Prévost-Paradol n'a que trente-quatre ans. Comme beaucoup d'autres journalistes contemporains, il a commencé par l'Ecole normale, l'enseignement et les prix académiques. A la fin de 1856, il quitta la chaire de littérature française d'Aix pour entrer au 10 Journal des Débats, où il rédigea d'abord le bulletin du jour. Il y est rentré en 1860, après une courte infidélité, et il y insère depuis lors des articles de littérature, trop rarement entremêlés de ces discussions politiques dans lesquelles surtout il excelle. Enfin, tout en travaillant aux Débats ou à la Presse, M. Prévost-Paradol a donné au Courrier du Dimanche une revue de quinzaine, qu'il vient de réimprimer, et qui forme un commentaire courant et animé des principaux événements de 1860 et 1861. J'ajoute 20 que, déjà auparavant, il avait réuni en un volume Cl Essais quelques morceaux de politique et de littérature.
Je ne m'arrêterai pas aux ouvrages qui ont précédé le moment où l'auteur est devenu journaliste. M. Prévost-Paradol n'est pas arrivé du premier coup au rang qu'il occupe. Il a eu le bonheur de rencontrer la veine, mais il a commencé par tâtonner. Il serait inutile de chercher l'écrivain que nous connaissons tous aujourd'hui dans sa Revue de Vhistoire 30 universelle, ou même dans un mémoire qui a été couronné, et qui traitait du Rôle de la famille dans Véducation. L'auteur y disparaît encore derrière le professeur de l'Université : ' S'il est vrai que l'homme, c'est ainsi que l'ouvrage débute, soit un assemblage de misères et de grandeurs, il faut reconnaître que le privilège de recevoir et de transmettre l'éducation
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est une grandeur qui compense bien des misères. Plantes, animaux, vivent ou se meuvent sur la terre comme s'ils étaient les premiers de leur espèce, comme s'ils venaient d'échapper à la main du Créateur. Ils sont semblables à ceux dont leur race est sortie, et qui ont vu l'aurore du monde...' Et ainsi de suite, d'un ton toujours solennel. Je ne veux point dire qu'on ne trouve pas d'excellentes idées dans cette brochure, mais il n'y a rien qui ressorte. Les conseils
iosont parfois minutieux; l'auteur recommande l'usage des bains froids, les voyages à pied, l'escrime ; détails familiers qui ne sont assurément pas déplacés dans un livre sur l'éducation, mais qui s'accommodent mal de ce qu'on appelle le style soutenu. Voici, par exemple, en quels termes M. Prévost-Paradol fait l'éloge de l'équitation : ' Tout est délicieux et profitable dans l'usage intelligent du cheval. Il vous élève à quelques pieds de terre, et donne plus d'espace à vos yeux et à votre pensée ; son mouvement, qui se confond avec
20 le vôtre, vous échauffe, vous anime, donne au sang un cours plus rapide, et augmente le sentiment de la vie. Si vous pressez sa course, la vive succession des images et le changement précipité des lieux deviennent, dans un beau pays, une source de ravissements purs de toute fatigue. Si vous le laissez marcher à sa guise, dans le silence d'un bois, vous connaîtrez le charme de méditer à votre aise, bercé par son allure tranquille et par le son régulier des pas.' On sent ainsi, à travers toute la brochure, le tour
30 académique et même un peu le discours français des classes d'humanités. C'est sage, c'est raisonnable, c'est écrit avec élégance et pureté ; l'ouvrage a obtenu un second prix de l'une de nos académies ; on ne pouvait mieux en marquer la valeur exacte : beau talent de lauréat, rien de plus.
J'insiste un peu plus que de raison sur ces commencements, parce que M. Prévost-Paradol ne s'en
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est pas encore tout à fait dégagé. Il a trouvé sa voie en arrivant à la politique, et il a toujours été depuis lors en progrès sensible, non pas tellement toutefois qu'on ne reconnaisse plus d'où il est parti. Ses rares qualités d'écrivain se détachent sur un fond qui est bien le ton légèrement banal de sa première manière. Qu'est-ce à dire, d'ailleurs, sinon qu'il est inégal? Et quel est celui d'entre nous qui ne le soit point? Quel est le talent si vigoureux que le journalisme ne le condamne à l'inégalité? L'article de journal est 10 toujours, plus ou moins, une improvisation. L'écrivain ne livre pas, à son heure, un travail lentement mûri et qui soit la mesure exacte de sa puissance : il faut qu'il subordonne tout à la nécessité d'être prêt ; il doit réussir, mais, avant tout, il faut que sa tâche soit finie au jour et au moment voulus. Le temps, qui est l'une des conditions principales de la beauté dans les œuvres littéraires, le temps, sans lequel il est si difficile d'être concis, d'être correct, d'être achevé, le temps est avarement compté au 20 journaliste. Malheur à celui dont la pensée ne coule pas sur-le-champ limpide et abondante, à l'homme de goût qui, ne rencontrant pas tout d'abord la perfection, ne cesse point cependant de l'entrevoir, de la regretter, de la poursuivre. Le compositeur attend la copie ; le journal doit paraître ce soir, demain matin ; il faut se séparer de son article tel que l'ont fait les hasards d'un travail interrompu, d'une veine capricieuse ou d'un tempérament nerveux.
Si j'avais à établir ici une distinction, je dirais que 30 M. Prévost-Paradol est surtout inégal dans ses morceaux de critique littéraire. Nous en avons de lui un très grand nombre et sur les sujets les plus variés, sur les anciens et les modernes, sur l'histoire et la philosophie, les poètes et les moralistes. Là, comme en tout ce qu'il touche, M. Prévost-Paradol a eu un grand et légitime succès. Ses articles sont de char-
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mantes causeries, et, parmi les essais publiés sous ce titre, il n'en est point qui le justifient mieux que les siens. La critique de M. Prévost-Paradol est un entretien simple, naturel, plein de grâce, qui ne laisse rien à désirer, si ce n'est, çà et là, un peu plus de trait, comme aussi peut-être une provision plus riche d'études toutes faites. Ce qui autrefois, chez l'écrivain, pouvait sembler un fond de lieux communs, n'est plus aujourd'hui qu'un fond de bon sens, mais
iosur cette chaîne unie on voudrait voir se dessiner un tissu plus savant, plus nouveau.
Il est à remarquer, du reste, que M. Prévost- Paradol néglige ordinairement l'appréciation proprement littéraire. Il passe vite sur les beautés et les défauts des livres, et court droit à ce qui l'intéresse surtout dans les œuvres des hommes, c'est-à-dire à l'homme même. Il est moraliste, il l'est en littérature, il l'est jusque dans la politique, étant de ceux qui, dans les affaires de ce monde, mettent en première
20 ligne les intérêts moraux de l'humanité. En disant de M. Prévost-Paradol qu'il est un moraliste, nous nous plaçons bien au centre de son caractère et de son talent. Nous en avons là le fort et le faible. Son esprit n'est point spéculatif. Ses croyances hésitent entre les aspirations de son cœur et les doutes de sa raison. Il prend tour à tour parti pour et contre la science, pour et contre la foi. A-t-il affaire à un théologien, il insiste sur la séparation qui s'est faite entre l'Église et le siècle. A-t-il affaire à un
30 libre penseur, il s'appesantit sur les incertitudes de la raison. Parlant de l'infinie variété des opinions sur Dieu, l'homme et l'univers : ' Il nous semble parfois, dit-il, que ces divers sentiers sont tous tracés dans une sorte de grand parc, qu'enferme de toute part un mur infranchissable. Les uns, comme des routes inflexibles, vont droit au mur et s'y brisent ; d'autres s'en écartent un peu, mais ne tardent guère à l'attein-
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dre ; d'autres enfin font mille circuits, se perdent sous de beaux ombrages, s'élèvent et redescendent, et évitent avec tant de soin le mur fatal, qu'on s'imaginerait l'avoir franchi ; mais il apparaît tout à coup à quelque détour du chemin, et nous remplit d'impatience contre nous-mêmes et contre le guide trop habile qui nous a bercés d'une vaine espérance. Nous envions alors ceux d'entre nous qui, ne cherchant aucun sentier et paisibles à leur place, ne voient pas même l'obstacle qui nous arrête, tandis qu'ils con- 10 templent bien au delà, avec une foi tranquille, des régions pleines de paix et de lumière.' C'est ainsi que l'écrivain donne successivement raison à la science et à la révélation, ou plutôt qu'il marque les incertitudes de l'une et de l'autre et celles de son propre esprit. Sa philosophie consiste, non pas précisément, comme celle de Pascal, à mépriser la philosophie, mais bien à se défier des philosophes. Sauf certaines blessures secrètes que semble lui avoir laissées la lecture de ce terrible Spinosa, il serait difficile de 20 reconnaître, en M. Prévost-Paradol, les traces d'une autre sagesse que celle qui apprend à vivre et à mourir. Mais de celle-là même, dans son admirable candeur, il ne cherche pas à outrer la certitude ou les consolations. Il ne se pique pas d'une assurance qu'il ne possède point; il s'en pique d'autant moins, qu'après tout il lui reste un point fixe au milieu des agitations de la vie et de l'esprit. Si bien des choses lui paraissent obscures dans ce monde que Dieu a livré aux contestations, il a un asile, un sanctuaire dans sa foi à l'ordre moral. 30 Quand tout lui manque, il lui reste l'instinct indomptable d'une âme pour laquelle la souillure est le mal absolu et irrémédiable. Sa nature entière se révolte contre ce qui est vil. Que la société aille se corrompant, que les caractères s'affaissent, que la prostitution tienne le haut du pavé, pour lui il n'accepte point la défaite. Il sent en son cœur le mépris de
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tant d'ignominie, et ce sentiment lui tient lieu de la victoire. Il se fortifie dans le commerce des héros. Il embrasse la statue des dieux immortels, devoir, pudeur, justice, et les adjure de venger leur majesté méconnue.1
Le succès de M. Prévost-Paradol comme critique littéraire aurait été sans doute plus décisif s'il ne s'était fait concurrence à lui-même par ses articles de discussion politique. Et ici, je me permets un
10 reproche. De quel droit l'écrivain a-t-il reproduit un si petit nombre de ces articles? Pourquoi publiet-il ses lettres du Courrier du Dimanche, qui, quelque piquantes qu'elles soient, participent de la nature de la gazette ou des nouvelles à la main, et pourquoi ne réunit-il pas ces incomparables morceaux, devenus trop rares dans les Débats, mais qui ne s'oublient plus quand on les a lus, ces lumineuses analyses de la Constitution, ces dissections impitoyables des rapports officiels, ces vives satires de nos mœurs électorales?
20 II y a là les matériaux d'un volume que je réclame et qui achèvera de placer M. Prévost-Paradol à son rang parmi nos écrivains politiques.2
Ce rang est tout simplement le premier. M. Sainte- Beuve n'est pas plus décidément le prince de la critique littéraire, M. Renan n'est pas plus certainement le modèle dans l'essai de philosophie ou d'histoire, que M. Prévost-Paradol n'est le premier de nos écrivains politiques. Il a si bien renouvelé le genre qu'il paraît l'avoir fondé. Il a donné au
30 premier Paris cette valeur durable qui semblait autrefois le privilège de quelques feuilletons. Les articles de M. Prévost-Paradol resteront. Ils font désormais partie de notre littérature. Et ce journaliste est le seul dont on puisse en dire autant.
1 Lire le beau morceau qui termine l'article sur Tacite.
2 Ce volume a paru. Voyez Nouveaux essais de politique et de littérature, 1862.
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L'œuvre du journaliste est essentiellement éphémère. Elle disparaît chaque jour pour renaître le lendemain. Elle se détruit elle-même comme, dans l'Océan, un flot efface un autre flot. Elle consiste proprement dans la succession des impressions produites. Elle ne dure qu'à la condition de recommencer sans cesse, et, lorsque la main qui écrivait s'arrête, toutes ces pages, qu'elle remplissait de passion et d'éloquence, sont mortes et glacées comme elle. Cela est si vrai que, en général, plus le journaliste a l'esprit de sa tâche, 1 plus son œuvre est passagère ; mieux il sait s'emparer des circonstances du moment, s'adresser aux mobiles sentiments du public, mieux il se fait écouter. Mais par là même aussi, il devient inintelligible lorsque l'incident est oublié, lorsque l'émotion s'est calmée. Ses articles sont alors comme les feuilles d'automne qui ont été vertes et fraîches, et qui aujourd'hui, tombées au pied de l'arbre qui les portait, n'ont plus rien de l'éclat de la vie. Le journaliste a le sort de l'orateur et du virtuose : il ne reste de lui qu'un 20 souvenir, un nom, l'ombre d'un nom. Il entre pour quelque chose dans l'histoire qu'il écrit au jour le jour ; il est l'un des comparses de la pièce, il en est parfois l'un des héros, mais il ne saurait avoir la prétention de prendre place parmi les écrivains dont la pensée ira à travers les générations exciter les sympathies ou enflammer l'admiration. L'exemple le plus frappant de cette destinée est Carrel. Carrel a été un très grand journaliste. Nul n'a mieux que lui compris les conditions de la presse politique. 30 Jamais plume n'a plus nettement abordé un sujet, n'a plus directement frappé au but, n'a plus virilement parlé le langage de la discussion quotidienne. Et que reste-t-il aujourd'hui de Carrel? On a publié cinq volumes de ses articles. Qui les a lus? Qui les a vus ? Sauf le petit nombre de ceux qui y cherchent des matériaux pour l'histoire des partis, ou de ceux
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qui leur demandent quelques-uns des secrets du style politique, personne ne songe à aller remuer ces débris de gazettes. Carrel est enseveli dans son œuvre. S'il conserve une place dans notre littérature, ce sera par des morceaux d'histoire et de biographie, dérobés à ses travaux de chaque jour et qu'il dédaignait peutêtre. La postérité ne lira guère de lui que dix pages sur le suicide de Sautelet.
Je ne sais si j'ai fait comprendre tout ce qu'il faut
iode talent pour donner une valeur permanente à ce qui, de sa nature, est si passager. Ce ne sera pas trop des plus vives qualités de l'esprit et du style pour faire surnager sur le courant du temps des discussions passionnées sur des sujets qui ne passionnent plus, des controverses qui sont devenues des énigmes. La durée ici n'est qu'à ce prix : il faut que, dans cette chronique du jour, dans ces discussions d'incidents dont l'histoire ne tient pas même compte, il y ait une perfection littéraire assez grande pour
20 intéresser en dépit du sujet ; qu'il y ait un fond de réflexion sensée, d'observation vraie, de satire ingénieuse ; quelque chose du moraliste et du philosophe ; ce je ne sais quoi enfin qui est immortel, parce qu'il s'adresse à ce qui est de tous les temps.
Je ne crains point de dire que M. Prévost-Paradol réunit la plupart des qualités qui peuvent donner à l'improvisation du journaliste la durée de l'œuvre littéraire.
M. Prévost-Paradol est un écrivain libéral. Il
30 n'est pas aussi arbitraire qu'on pourrait le croire de compter le libéralisme de l'écrivain parmi ses chances de durée. Qu'on imagine, si l'on peut, des articles du Pays ou du Constitutionnel allant à la postérité ! Rien n'est permanent que ce qui est généreux, parce que cela seul est vraiment vrai. M. Prévost-Paradol a la religion de la liberté. Il y croit comme à un principe ; il y est attaché comme à une croyance.
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Elle est pour lui, si j'ose me servir de cette expression, l'élément absolu de la politique. Tout peut changer en effet, excepté le besoin que les sociétés ont de la liberté, parce que sans celle-ci il n'y a pas de civilisation. Cjest la liberté qui forme le citoyen, et qu'est-ce que l'Etat sans les vertus civiques? Mais M. Prévost- Paradol n'a pas seulement la passion de la liberté, il en a l'intelligence. Il n'a pas subi en vain les dures épreuves réservées à notre temps. Attaché à des formes qu'il considère comme les conditions de la 10 liberté dans nos sociétés modernes, il met cependant la liberté elle-même au-dessus de tout. Il est préparé à tous les progrès de la démocratie, pourvu que la démocratie soit autre chose qu'un niveau sous lequel disparaissent les supériorités ; résigné à tous les régimes, pourvu qu'il y trouve le moyen de combattre ce qu'ils peuvent avoir d'excessif, et, par la discussion, de les développer bon gré, mal gré dans le sens constitutionnel.
Je place très haut parmi les talents de M. Prévost- 20 Paradol celui de la lumineuse discussion. On ne sait pas assez quel faible le lecteur se sent pour l'écrivain qui lui épargne les efforts de l'esprit, et le rend maître, sans fatigue, de tous les détails d'une question. M. Prévost-Paradol nous rend ce service. Il est impossible de rien lire de plus lucide que ses nombreux articles sur le mécanisme de la Constitution, sur la législation qui régit la presse, sur les décrets du 12 et du 24 novembre. C'est avec la même clarté qu'il aborde les questions légales, et, par ex- 30 emple, qu'il nous a expliqué la procédure criminelle en Angleterre et aux États-Unis, ou, tout récemment, le droit dit ' d'injonction.' Une exposition nette, une discussion bien conduite, une dialectique à la fois calme et pressante, font de tous ces morceaux des modèles du genre.
La modération est une partie de la force de M. Pré-
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vost-Paradol, comme elle est l'une des qualités principales de son esprit. Il reste constamment fin et contenu. Il met en tout de la mesure, et c'est par là qu'il est irrésistible. Il n'y a point chez lui de ces excès de force qui sont des preuves de faiblesse, de ces coups de massue qui retombent d'ordinaire sur celui qui prétend les asséner. Notre auteur se plaint, dans la préface de son nouveau recueil, des nécessités du temps qui compriment la liberté de l'allure et la
io vigueur du langage. Il décrit en traits d'une grâce charmante le journaliste d'aujourd'hui, qui balbutie, non pas les vérités les plus utiles, mais celles qu'il regarde comme les plus inoffensives, et qui tremble des blessures qu'il fait plus que de celles qu'il reçoit : ' Sont-ce là, se demande-t-il, les conditions du grand art? ' Je l'ignore, mais je ne doute pas que M. Prévost-Paradol ne soit le journaliste d'une pareille situation. Il n'est ni un tribun du peuple ni un chef de parti. Il n'a pas la voix sonore et le geste
20 passionné. Je ne reconnais en lui aucune des qualités qui entraînent. En revanche, il est passé maître dans le seul genre de lutte que l'écrivain puisse soutenir avec le pouvoir lorsqu'il se sait d'avance à la merci de celui-ci, et que, pour lui échapper, il faut mettre de son côté la force de la modération et la complicité du public. Il est devenu une preuve que, sous le régime le plus savamment rigoureux que la presse ait reçu en aucun pays, on peut tout dire encore à force d'art et, en même temps, de mesure.
30 J'arrive au talent proprement dit de M. Prévost- Paradol, à ces traits particuliers qui font sa physionomie littéraire. Il n'est personne ici qui ne nomme tout d'abord l'esprit. Mais il. y a plusieurs sortes d'esprit. Celui de notre écrivain n'a pas l'éclat qui éblouit, la vigueur qui entraîne ; il n'a pas la pointe vengeresse qui déchire et qui tue. M. Prévost- Paradol est tout simplement un homme de bonne
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société, du meilleur ton, du meilleur goût, qui converse avec aisance dans une langue aiguisée d'atticisme, dont la façon de dire est toujours nette et vive, toujours distinguée et délicate, mais dont parfois aussi le discours se redresse en jets d'une franche éloquence. Mais il est une arme qui va surtout à la main de M. Prévost-Paradol, c'est l'ironie. L'ironie est la protestation de l'esprit qui croit au droit et qui se sent dominé par la force. L'ironie est l'expression delà conscience opprimée par l'immoralité du succès, 10 mais qui se relève et le défie. Je ne sais cependant si le mot d'ironie n'est pas ici trop fort. Celle de l'écrivain dont nous parlons est plutôt une plaisanterie à la fois indignée et résignée, trop fière pour être amère, trop dédaigneuse pour reconnaître au mal et au mensonge aucune supériorité, même momentanée. On n'a pas poussé plus loin que notre écrivain l'art de la plaisanterie élégante et acérée, qui blesse en se jouant, qui ne laisse à la victime aucun moyen de se plaindre sans s'avouer coupable, qui, empruntant au 20 bonheur des comparaisons je ne sais quelle évidence de raison, satisfait tout ensemble l'esprit et la conscience. Mais il n'y a qu'un moyen d'en donner une idée, c'est de citer. Aussi bien, nous trouvons ici des morceaux qui compteront parmi les plus heureux de notre littérature politique.
Nous sommes à l'automne de l'année dernière. Les conseils généraux viennent de s'ouvrir. Le décret du 24 novembre a naturellement tenu une grande place dans les discours prononcés à cette occasion. 30 L'écrivain a reproché à M. de la Guéronnière des métaphores sans grâce et des hyperboles excessives : ' M. de Morny, continue-t-il, a été beaucoup plus habile en disant, à propos du même décret, les libertés, évitant ainsi le sens trop compréhensif et trop inexact que le mot emporte avec lui si on l'emploie au singulier. Les libertés, cela s'applique à tout et peut prendre
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dans l'esprit du lecteur la proportion convenable au sujet. On peut, en effet, sous-entendre l'épithète qui convient le mieux à la circonstance, telle que les modestes libertés, les petites libertés du 24 novembre. Mais M. de Morny a choisi une épithète infiniment plus heureuse que celles-là et d'une incontestable justesse. Il a dit : les libertés octroyées ; — et j'avoue ne pas comprendre un mot aux réclamations que ce mot a soulevées. Je voudrais bien apprendre si les
10 âmes fières que ce mot a blessées s'imaginent avoir conquis les libertés, puisque libertés il y a, accordées par le décret du 24 novembre ; je voudrais bien voir la figure de ces redoutables combattants qui ont arraché cette grande concession au pouvoir ; et, sans pousser si loin mes exigences, je voudrais qu'on présentât simplement le prophète qui savait, le 22, le cadeau qu'on lui offrirait le 24. Et ce qu'on vous donne sans que vous ayez aucun moyen de le prendre, et lorsque vous pouviez à peine balbutier pour le
20 demander et que vous n'espériez pas même le recevoir, on ne vous l'a pas octroyé] C'est une étrange susceptibilité que celle qui se révolte contre les mots en acceptant les choses. Pour moi, monsieur le rédacteur, j'avoue humblement que j'ai été surpris par le décret du 24 novembre, et qu'on me l'a octroyé quand je ne m'y attendais guère. Si c'est une humiliation, j'en réclame ma part avec toute la France, et ce n'est pas en m'insurgeant contre la grammaire que j'essayerai de m'en consoler.'
30 Entre autres mérites, la satire de M, Prévost- Paradol a celui d'être variée. Elle prend tous les tons. Tantôt elle s'attache à un mot, tantôt elle raconte une scène. Ici elle parodie un discours, là elle commente l'histoire. Le plus souvent, elle emploie la comparaison ; ce sera une anecdote dont l'application se fera d'elle-même, ou bien une citation, mais si heureusement amenée que l'effet en est irré-
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sistible. Peut-on rien imaginer de mieux trouvé que le passage suivant sur le clergé français et la conduite qu'il a suivie à partir de 1848? 'Qui s'abandonne lui-même est abandonné de tous, et c'est justice. Quiconque cède à la tentation est la proie et la dérision du tentateur. C'est une vieille histoire. Croyez-vous, par exemple, que si Jésus- Christ eût accepté sur la montagne les offres magnifiques qui lui étaient faites, il eût, en effet, possédé tous les royaumes du monde? Nullement ; il eût été 10 précipité du haut en bas de la montagne avec la permission de Dieu le père et avec l'approbation des anges. J'ai lu, dans les récits fort curieux d'un voyageur anglais, qu'un petit prince de l'Hindoustan n'avait pas de plus grand plaisir que de perdre soudainement ceux qui l'avaient trop flatté. Il se laissait volontiers adorer et paraissait regarder avec complaisance celui qui se prosternait le mieux devant lui ; mais, tout à coup, il mettait le pied sur le front de l'incomparable adulateur et l'envoyait rouler dans la 20 poussière. C'était sa façon de rétablir l'équilibre et de venger la dignité humaine. Je ne sais pas même le nom de ce petit prince, et nous n'avons, grâces à Dieu, aucune chance de nous rencontrer jamais. Mais il y a, dans cette partie de sa conduite, une certaine grandeur à laquelle je ne suis point insensible, et pour laquelle je lui envoie, à travers l'espace qui nous sépare, mon sincère compliment, tout en regrettant de ne pouvoir, en bonne conscience, lui en adresser un autre.' 30
Nous venons de voir l'anecdote, voici la citation. Elle est d'une application si exacte qu'elle a l'air d'avoir été arrangée pour la circonstance, et en même temps elle emprunte à l'imprévu du rapprochement un effet hautement comique. ' Qu'on le regrette ou qu'on s'en réjouisse, tout le monde s'accorde à reconnaître que la presse française est aujourd'hui entre les
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mains de l'autorité centrale, à peu près comme Gulliver était entre les mains du géant qui l'avait ramassé dans les blés : " Il me prit par le milieu du corps, entre l'index et le pouce, et me souleva à une toise et demie de ses yeux pour m'observer de plus près. Je devinai son intention, et je résolus de ne faire aucune résistance tandis qu'il me tenait en l'air à plus de soixante pieds de terre, et quoiqu'il me serrât horriblement les côtes, par la crainte qu'il avait que
10 je ne glissasse entre ses doigts. Tout ce que j'osai faire fut de lever les yeux vers le ciel, de joindre les mains dans la posture d'un suppliant, et de dire quelques mots d'un accent humble et triste, conforme à l'état où je me trouvais, car je craignais à chaque instant qu'il ne voulût m'écraser comme nous écrasons d'ordinaire les petits animaux qui nous déplaisent." : Tout cela, on nous l'accordera, est d'un effet terrible et charmant. Ce n'est peut-être pas cependant le chef-d'œuvre de l'auteur. Il y a plus de
20 gaieté encore et d'entrain dans le récit suivant. Courier n'a pas de pages plus vives, plus amusantes. Il s'agit de l'élection de M. Dabeaux, dans les arrondissements de Limoux et de Narbonne.
' Le jour de l'élection arrive et l'on vote ; le plus souvent c'est sous l'œil du maire, avec les bulletins de M. Dabeaux pris sur la table du vote ou offerts par le maire, en présence de l'électeur muet, ou mis, comme à Bugarach, directement par lui dans l'urne. Et dans quelle urne vote-t-on? A Gueytes-
30 la-Bastide, c'est dans un boisseau à blé ; à Rennesle-Château, c'est dans une soupière ; à Coudons, c'est dans une toufine, pot ouvert à deux anses ; à Donazac, enfin, le maire se tient avec son bureau dans une pièce, tandis que l'urne est dans une autre, et il se charge obligeamment d'y porter les bulletins, qu'il accumule dans ses mains ou dans sa poche. Nous comprenons que le peuple français,
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dans quelques régions qui ont conservé les mœurs patriarcales, vote dans des boisseaux à blé, dans des soupières, dans des toupines et dans toute sorte de vases ; mais voter dans la poche du maire est une marque de confiance qui nous ramène à l'âge d'or ! Ces vases ainsi remplis ont une nuit à passer entre le premier jour du vote et le second ; où passeront-ils cette nuit périlleuse? Est-ce, selon le vœu de la loi, dans la salle même du vote et sous la libre surveillance des citoyens? Nullement. Voici le secrétaire de la 10 mairie d'Armissan qui emporte l'urne et lui fait passer la nuit dans le sein de sa famille. L'urne de Saint-Polycarpe a passé la nuit dans la maison du maire, même hospitalité a été donnée à la soupière de Rennes-le-Château. La boîte de Montazels a été enfermée par le maire dans son armoire à linge. On ne dit pas dans quel domicile a reposé la toupine de Coudons. Aussi le lendemain, s'il faut en croire les signataires de la protestation de M. Guiraud, découvret-on, dans le dépouillement de plus d'un scrutin, des 20 contradictions inexplicables. Qui ne sait qu'un seul brochet dans un étang le dépeuple par la quantité de poissons qu'il dévore? Ou bien une foule d'électeurs portent aujourd'hui un faux témoignage, ou bien un phénomène analogue se serait accompli dans la plupart de ces vases électoraux, et la plupart des bulletins portant le nom de M. Guiraud auraient été dévorés par les autres.'
Tels sont les traits dont M. Prévost-Paradol relève sa polémique. On a rarement mis plus d'esprit dans 30 le bon sens, plus de sens dans l'esprit, plus de l'un et de l'autre au service d'une meilleure cause. Ces articles, je l'ai dit, resteront. Après avoir fait à leur jour les délices des honnêtes gens et des esprits délicats, ils porteront à d'autres générations la preuve que les temps ingrats où nous vivons n'ont pas été entièrement étrangers aux saintes aspirations, et que
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la vengeance n'y a pas toujours manqué aux turpitudes. Mais ce n'est pas là le seul succès qu'on puisse promettre aux pages de M. Prévost-Paradol. Elles seront plus que les témoins morts d'une protestation impuissante. Elles auront servi à préparer quelque chose de meilleur. C'est à M. Prévost-Paradol et à ses pareils qu'appartient l'avenir. En vain les satisfaits et les poltrons exploitent-ils le souvenir de nos mécomptes ; en vain les libéraux de jadis mettent-
10 ils leurs principes d'autrefois à la charge des illusions de la jeunesse ; en vain, cherchant à entraîner tout le monde dans leur optimisme intéressé, exaltent-ils la grandeur de la force aux dépens de la majesté du droit : ils oublient un point capital dans les révolutions des sociétés, c'est que l'homme ne vit pas de pain seulement, de pain et de spectacles ; c'est que ses besoins spirituels ne sont ni moins persistants ni moins pressants que les autres ; c'est qu'ils finissent toujours par se réveiller ; c'est enfin que, parmi ces
20 besoins, le premier, le plus opiniâtre, le plus difficile à tromper, c'est celui de la liberté, parce que la liberté est l'air vital de l'âme.
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